Yémen : Dynamique régionale autour du Conseil de Transition du Sud

Dans le sud du Yémen, des griefs vieux de plusieurs décennies, n’ont toujours pas été traités. De nombreux Yéménites du Sud se considèrent comme « victimes » d’exploitation par les dirigeants du Nord. Ce ressentiment s’est accru à la suite de la prise de contrôle de Sana’a par les Houthis en septembre 2014 et des incursions militaires d’Ansurallah dans le Sud. Les Yéménites du Sud, soutenus par Abu Dhabi, affirment leur influence. Le Yémen reste sans solution, suggérant que le séparatisme du Sud continuera à servir comme l’un des principaux courants sous-jacents de la guerre civile.

L’incapacité du gouvernement du Yémen, reconnu sur le plan international, à assurer la paix, à maintenir l’ordre public ou à fournir des services gouvernementaux de base dans les gouvernorats du sud du pays, a contribué à la demande croissante de restauration du Yémen du sud en tant qu’État indépendant, qui existait de 1967 à 1990.

Par conséquent, depuis sa création en avril 2017 (25 mois après l’entrée au Yémen, de la coalition dirigée par les Saoudiens), le Conseil de transition du Sud (CTS) a gagné en influence, tant en termes de puissance dure que de puissance douce. Il semble que le CTS ait suffisamment de pouvoir pour influencer de manière significative l’issue de la guerre civile au Yémen dans la mesure où ignorer les demandes du groupe rendrait la paix, dans ce pays déchiré par la guerre, encore plus difficile à atteindre.

Après avoir combattu de manière impressionnante les forces houthis et salafistes-jihadistes d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique et dans l’État islamique, le CTS a obtenu un soutien accru des Émirats arabes unis (EAU), dont les responsables considèrent « l’idée d’un État indépendant » de facto au sud du Yémen, après que la poussière se soit déposée dans ce pays ravagé par la guerre, pour les intérêts géopolitiques, économiques et de sécurité d’Abu Dhabi. Dans le cadre de la lutte contre des groupes que les gouvernements des Émirats arabes unis et des États-Unis reconnaissent comme des organisations terroristes, Washington a soutenu le programme antiterroriste des Émirats arabes unis dans le sud du Yémen, notamment le soutien d’Abou Dhabi aux groupes opérant sous les auspices du CTS.

En fin de compte, l’établissement d’un paysage politique pro-émirati dans le sud du Yémen concerne les intérêts stratégiques d’Abu Dhabi vis-à-vis des champs pétroliers de Shabwa, le terminal pétrolier d’Al-Shihr, la seule usine de liquéfaction de gaz du Yémen qui est située à Balfaf, en plus des ports maritimes du sud du pays. En faisant du sud du Yémen un État client de facto dirigé par Abu Dhabi et Dubaï, les dirigeants émiratis considèrent la terre comme une zone stratégiquement privilégiée à partir de laquelle les Émirats arabes unis peuvent étendre davantage leur influence géo-économique en Afrique.

Le CTS a fait l’objet de nombreuses critiques de la part de ceux qui remettent en question les motivations d’Abu Dhabi, faisant valoir que les Émirats arabes unis opèrent dans le sud du Yémen exclusivement au profit de ses intérêts, et non ceux des Yéménites locaux dans les gouvernorats du sud de leur pays. Le défi pour les Yéménites du Sud sera de tirer parti d’un partenariat avec les Émirats sans permettre à ces derniers d’établir un Yémen du Sud, leur « base forte ».

S’ajoute à cette équation, l’intérêt des Émirats arabes unis à renforcer le pouvoir des forces yéménites qui s’opposent fermement à Al-Islah, et partagent les intérêts d’Abou Dhabi pour faire du Yémen un pays sans Frères musulmans à l’avenir. Si ces positions ont permis au CTS de jouer un rôle extrêmement important dans la politique étrangère d’Abu Dhabi au Yémen, cet alignement avec les Émirats arabes unis a conduit des islamistes locaux comme al-Islah, des factions fidèles au président Abdrabbuh Mansur Hadi et les forces terroristes salafistes-jihadistes à « détester » le CTS. Ces acteurs se sont engagés dans des affrontements violents contre le groupe séparatiste du Sud.

Ce mois-ci, la visite d’Aidarus al-Zoubaidi, le chef du CTS, à Londres, où il s’est adressé aux parlementaires britanniques, a montré la manière dont les séparatistes du Sud cherchent des partenaires au-delà de la péninsule arabique, et cherchent à utiliser leur influence pour faire pression sur les acteurs internationaux, régionaux et nationaux afin d’obtenir des concessions. Le fait que M. Zoubaidi se soit rendu en Russie peu de temps après sa visite au Royaume-Uni, a mis en évidence l’intérêt du CTS à faire s’affronter les puissances orientales et occidentales dans un style classique de guerre froide. Zoubaidi a souligné que si l’ONU ne répondait pas aux doléances du CTS, la force séparatiste du Sud prendra les choses en main afin de défendre son territoire.

Pourtant, le processus dirigé par l’ONU n’a pas inclus le CTS, ce que par ailleurs le gouvernement de Hadi aurait considéré commet inacceptable, étant donné que son objectif soit de maintenir l’unité nord-sud. Néanmoins, le CTS s’adresse aux courtiers en énergie extérieurs en disant que si les demandes du groupe sont ignorées, aucun plan de paix parrainé par l’ONU n’a de chance d’aboutir. En réalité, le CTS est suffisamment puissant sur le terrain pour jouer un rôle de «perturbateur» s’il constate qu’un accord de paix ne répond pas aux exigences des Yéménites du Sud.

Les ramifications géopolitiques régionales affirmant le pouvoir du CTS sont complexes. En effet, le fait que le gouvernement de Hadi et le CTS soient tous deux alliés, d’une certaine manière (contre les rebelles) s’ajoutant à des relations contradictoires avec la coalition arabe. Par ailleurs, cette dynamique « d’intérêts conflictuels » au sein de la coalition a créé une source de conflit entre les deux puissances dominantes du bloc arabe qui luttent contre les Houthis : Abu Dhabi et Riyad. Alors que les Saoudiens se sont battus pour défendre la légitimité de Hadi, le gouvernement de ce dernier est en désaccord avec le prince héritier Mohammed bin Zayed, le dirigeant de facto des EAU, que Hadi a accusé d’agir comme un occupant au Yémen.

La question des ambitions séparatistes des Yéménites du Sud risque de diviser davantage les monarchies arabes du Golfe, et Oman s’oppose également à la division de l’État-nation yéménite de l’après 1990. Dans le contexte du soutien des Émirats arabes unis aux séparatistes du Sud et de la militarisation du Sud du Yémen qui inquiète les dirigeants du Sultanat d’Oman, l’Arabie Saoudite cherche à contrôler l’influence de Mascate ( Capitale d’Oman) sur le territoire yéménite qui appartenait autrefois à la République démocratique populaire du Yémen.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la conduite de l’Arabie Saoudite à Al-Mahra (Yémen)déstabilise les responsables omanais. Comme les Yéménites d’al-Mahra sont profondément liés par leur famille, leur ethnie, leur tribu, leur langue, leur religion et leur culture aux sunnites omanais de l’autre côté de la frontière au Dhofar, la planification de projets islamiques parrainés par les Saoudiens, dont un centre religieux à Qachan, ouvre la possibilité pour la population locale d’al-Mahra, de s’ouvrir davantage au salafisme radical. Cette évolution n’arrange pas Oman, surtout à un moment où les responsables de Mascate se préparent à des sources d’instabilité dans le sud qui pourraient aggraver les problèmes dans la période post-Qaboos.

Sans aucun doute, à une époque où les États membres du Conseil de coopération du Golfe sont de plus en plus divisés sur toute une série de questions de sécurité régionale, du blocus du Qatar à la guerre civile syrienne et à la crise au Yémen, l’avenir d’al-Mahra et du reste du sud du Yémen continuera à alimenter les tensions entre Abu Dhabi, Riyad et Mascate.

La perspective de l’émergence d’un nouvel Etat indépendant dans le Sud donnera à une multitude d’acteurs locaux, régionaux et étrangers, l’opportunité de repousser les risques qu’un tel développement poserait alors que d’autres, principalement le CTS et ses partisans aux Emirats, cherchent à profiter des nouvelles réalités dans lesquelles la rupture du Yémen unifié né en 1990, pourrait servir à intensifier encore plus les fractures géopolitiques au Moyen Orient chaotique.

Incontestablement, la plupart des richesses pétrolières du Yémen étant situées dans les territoires du Sud, la restauration d’un Yémen du Sud indépendant se ferait naturellement aux dépens de l’accès des habitants du Nord, aux ressources en hydrocarbures du pays. Cela dit, ce facteur pousse de plus en plus le Sud à favoriser l’indépendance par rapport au Nord, considérant une telle rupture avec le reste du pays comme une occasion précieuse de parvenir à un plus grand développement humain dans la période post-conflit en utilisant la richesse pétrolière pour faire des investissements majeurs sans que les revenus pétroliers soient répartis dans tout le pays, notamment aux communautés considérées comme hostiles aux intérêts fondamentaux des populations du Sud.

En tant qu’État en déliquescence marqué par quatre ans et demi de guerre civile entre le gouvernement saoudien et occidental de Hadi et les rebelles Houthi parrainés par Téhéran, l’avenir de l’intégrité territoriale du Yémen est en jeu. La question de l’indépendance du Sud, qui menace d’inverser l’unification de 1990, ne peut être ignorée par ceux qui cherchent à résoudre ce conflit. Les questions en suspens qui ont poussé de nombreux Yéménites du sud, principalement soutenus par Abu Dhabi, à affirmer leur influence et à jouer leur carte pour faire avancer l’agenda ou restaurer le sud du Yémen restent sans solution, ce qui suggère que le séparatisme du sud continuera à être l’un des principaux sous-courants de la guerre civile.

Par Giorgio Cafiero

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Traduction Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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