Trump et l’affaire Khashoggi

Abdelbari Atwan

La disparition de Jamal Khashoggi sera-t-elle bientôt classée sans suite comme le suggèrent les déclaration du Président américain ?

Rai Al-Youm – Jeudi 11 octobre 2018

Par Abdelbari Atwan

Le Président américain Donald Trump a donné les grandes lignes du scénario marquant la fin du feuilleton de la disparition de l’écrivain khashoggi, qui est entré dans le consulat de son pays il y a plus d’une semaine sans que l’on sache s’il en est sorti vivant ou « en morceaux ».

Trump a menti à deux reprises dans son entretien « télévisé » autour de la disparition de Khashoggi

Avant de parler de ses paroles qui nous ont choqués, nous et d’autres, il faut rappeler que le Président américain a menti à deux reprises dans son entretien avec Fox News, sa chaîne préférée, jeudi. La première quand il a déclaré que des enquêteurs américains collaboraient avec Ankara et Riyad dans l’enquête sur la disparition de Khashoggi. Les autorités turques se sont empressées de nier ces propos. Elles ont confirmé qu’elles ne pouvaient autoriser des enquêteurs américains et étrangers à participer à l’enquête car les enquêteurs turcs sont compétents. La deuxième quand il a déclaré, tout en montrant très peu de compassion pour la victime, qu’il travaillait avec la Turquie et l’Arabie saoudite (nous n’avons entendu parler d’aucune enquête saoudienne jusqu’à présent) puis s’est contenté de dire que Khashoggi « est entré dans le consulat et qu’il ne semble pas en être sorti ». Il n’a rien apporté de nouveau et s’est contenté d’inviter Khadeja Cengiz, la fiancée de Khashoggi, à la Maison blanche pour prendre des photos devant la célèbre cheminée avant d’enterrer l’affaire.

Trump donne la priorité aux ventes d’armes sur les droits de l’homme

Revenons au point le plus important de notre article : l’administration Trump est embarrassée et ne veut prendre aucune mesure contre le Royaume d’Arabie saoudite, même si sa culpabilité est prouvée. Le Président américain a déclaré mot pour mot dans cet entretien : « Arrêter les ventes d’armes nous ferait du mal. Il y a les emplois et beaucoup d’autres choses. L’économie de notre pays n’a jamais aussi bien tourné et cela est en partie dû à nos systèmes de défense…Franchement, je pense que la pilule serait difficile à avaler ». Il a fermement critiqué les 22 membres du congrès américain qui lui ont adressé une lettre pour lui demander d’imposer des sanctions contre l’Arabie saoudite en application de la loi Magnitsky. Il a répondu qu’ils étaient allé bien vite en besogne et que cela nuirait aux Etats-Unis.

Ces paroles révèlent que la priorité est actuellement donnée à la conclusion d’un marché secret sur le « dos » de la victime et non à la recherche de la vérité. Il y a des discussions à ce sujet entre trois responsables américains, John Bolton (conseiller à la sécurité nationale), Jared Kushner (gendre et conseiller du Président Trump) et Mike Pompeo (Ministre des Affaires étrangères), et le Prince héritier Mohammed Ben Salman. Dans le même temps, il y a des discussions secrètes entre la Turquie et l’Arabie saoudite alors que l’on dit que le gouvernement turc ne veut pas de confrontation avec l’Arabie saoudite, « puissance régionale », et cherche une « issue négociée » à cette crise.

Quand les Turcs rendront-ils public l’enregistrement décisif qu’ils disent détenir ?

Les journaux turcs et ceux proches du Parti de la justice et du développement au pouvoir sont plus modérés face aux développements de l’affaire depuis deux jours, contrairement à la presse américaine. Il est significatif que le quotidien turc Sabah ait confirmé dans son numéro de jeudi qu’aucuns restes humains n’avaient été découverts lors du passage des valises de la délégation saoudienne dans les scanners avant l’embarquement dans deux avions privés à l’aéroport international d’Istanbul. Si cela est vrai, l’hypothèse du « découpage » pourrait bien être remise en cause.

Le média américain NBC a révélé jeudi, d’après trois sources au courant de l’enquête turque, qu’Ankara avait informé Washington qu’elle disposait d’appareils d’écoute dans le consulat saoudien à Istanbul et était en possession d’enregistrements sonores confirmant que Khashoggi avait été tué par des officiers de sécurité saoudiens venus de Riyad pour cette mission. D’autres rapports disent que les services de renseignement turcs ont examiné les tuyaux d’évacuation du consulat saoudien et ont obtenu des preuves, peut-être du sang ?

Le médecin légiste qui a accompagné la délégation a-t-il découpé le cadavre ou tué Khashoggi avec une forte dose d’anesthésiant ?

Les services secrets turcs qui ont publié les noms et photos des membres de la délégation ont confirmé la présence d’un expert travaillant comme médecin légiste au Ministère de l’intérieur saoudien. Ils ont comparé la photo de son profil Facebook avec celles prises lors de l’entrée et la sortie de la délégation du consulat et ils ont constaté que les photos correspondaient. La présence de ce médecin pose de nombreuses questions : était-il là pour l’autopsie, la dissection, ou anesthésier Khashoggi avant son transfert à Riyad comme cela est arrivé à des princes et d’autres opposants ?

Il y a deux hypothèses possibles au moment de l’écriture de cet article :

  • Khashoggi a été tué, mais on ne sait toujours pas où est son cadavre.
  • Il a été transféré vivant à Riyad comme cela est arrivé à des princes et des opposants saoudiens ; certains ayant été liquidés, d’autres placés en résidence surveillée.

Un ami très proche et confident de Khashoggi m’a affirmé que la raison principale qui a poussé les services secrets saoudiens à le liquider était son projet de fonder une organisation de défense des droits de l’homme appelée « Al-Fajr », dont il aurait été le secrétaire général. Cette organisation aurait rassemblé plusieurs personnalités saoudiennes et arabes opposantes. Elle aurait eu son siège à Istanbul et aurait été officiellement parrainée par les autorités turques.

Pourquoi les autorités saoudiennes misent-elles sur le facteur temps ?

Les autorités saoudiennes misent sur le facteur temps, pensant que plus les jours passent et l’enquête se prolonge, plus l’intérêt médiatique international diminue. Il semble que le Président Trump et ses conseillers sont du même avis, s’appuyant sur le fait que l’Occident ne cherche que son intérêt : l’Allemagne a fait des excuses à l’Arabie saoudite, l’Espagne est revenue sur sa décision d’arrêter les ventes d’armes à Riyad pour protester contre la guerre au Yémen et le Canada est sur le point de leur emboîter le pas après que son ambassadeur à Riyad s’est excusé pour l’intervention de son gouvernement dans les affaires internes de l’Arabie saoudite, en demandant la libération de prisonniers politiques.

Bref, les ventes d’armes sont plus importantes que les droits de l’homme pour la plupart, si ce n’est la totalité, des gouvernements occidentaux. Les exceptions sont rares et ceux qui prétendent l’inverse ne connaissent pas ces gouvernements, notamment celui des Etats-Unis. Je vous renvoie aux paroles de Trump qui confirment cette vérité si vous en doutez…

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