La tribu et la crise du Golfe

Le chercheur koweïtien Mubarak Al Jeri

La composante tribale pourrait être un facteur important de résolution de la crise entre le Qatar et ses voisins

Al-Araby Al-Jadeed – Jeudi 15 février

Par Mubarak Al Jeri, chercheur koweïtien

La tribu a connu dans les Etats du Golfe des transformations mentales et sociales après le passage à l’Etat et son intégration aux autres composantes sociétales. La tribu n’est plus, conformément au concept proposé par certains chercheurs en sciences sociales et en anthropologie, une simple organisation bédouine instable et nomade. Elle est devenue une composante sociale représentant une grande partie des sociétés du Golfe, aux côtés de la famille et d’autres éléments, après s’être stabilisée et conformée au concept de l’Etat moderne.

La majorité des tribus sont présentes dans tous les pays du Conseil de Coopération du Golfe

Au début des années 70, après la montée des prix du pétrole, les membres des tribus sont devenus très représentés dans tous les champs de la fonction publique. Malgré ce développement, cette composante conserve ses liens et traditions tribales. La majorité des tribus sont présentes dans tous les pays du Conseil de Coopération du Golfe et entretiennent des liens familiaux avec les autres tribus (dont les familles régnantes). Ces liens ont une influence sur la nature des sociétés du Golfe, aux côtés des autres composantes sociales. C’est pourquoi certains décrivent les sociétés du Golfe comme des sociétés tribales. La chercheuse Miriam Cooke, spécialiste du Moyen-Orient, considère d’ailleurs dans un de ses livres que le seul facteur qui distingue les sociétés du Golfe est la tribu.

On peut dire que les points communs entre les sociétés du Golfe sont plus nombreux que leurs différences, surtout si l’on met en évidence les considérations sociales, géographiques et culturelles qui déterminent le destin des Etats du Golfe, et les liens qui unissent les composantes sociales du Golfe, en tête desquels se trouvent les tribus, et qui ont contribué en premier lieu à la stabilité politique et sécuritaire. Malgré la modernité des Etats et leur développement dans le Golfe, les tribus sont toujours présentes et influentes dans le domaine sécuritaire et on ne peut les mettre de côté. On peut remarquer cela à tous les niveaux de la fonction publique, notamment dans l’institution militaire et sécuritaire, sans oublier au niveau social, qui constitue parfois une porte d’entrée vers la résolution des conflits internes dans chaque Etat.

Les sociétés du Golfe font preuve de sagesse

La crise du Golfe a connu, depuis mai dernier, des escalades. La plus grave d’entre elles a été incarnée par les divisions et la dégradation des valeurs et usages sur les réseaux sociaux entre les citoyens du Golfe. Malgré la gravité de cela, la langue virtuelle qui a gouverné ce monde virtuel depuis le début de la crise ne reflète pas la réalité sociale, que l’on voulait changer. Les sociétés font preuve de sagesse et continuent à se tenir éloignées de la logique politique aiguillant cette crise depuis ses débuts. Cette sagesse est incarnée par le refus d’exprimer son avis ou sa position. Il y a d’ailleurs dans cette crise du Golfe deux sortes de neutralité : la neutralité politique incarnée par les positions du Koweït et du Sultanat d’Oman, et la neutralité sociale qu’on ne peut pas saisir à travers les réseaux sociaux, dominés par de faux comptes manipulés.

Des conséquences sociales bien plus graves que les conséquences sociales et économiques

Les sociétés du Golfe ont davantage de points communs que de différences et c’est ce qui explique la ressemblance entre les habitants de la région, comme l’ont rappelé les lignes précédentes. Cette ressemblance est encore plus grande avec la composante tribale, qu’on ne peut mettre de côté pour des raisons politiques car chaque tribu a une forte présence dans tous les pays du Golfe. Ces liens n’ont pas été coupés avec la crise, comme cela a été le cas entre ses différents protagonistes. Cela ne veut pas dire que cette crise n’a pas fait entrer la société dans une période d’instabilité : elle a aussi des conséquences sociales bien plus graves que les conséquences sociales et économiques.

La composante sociale des pays du Golfe offre une porte de sortie à cette crise et la tribu pourrait être la première solution car elle possède une puissance sociale historique influente et un esprit de clan positif. Ce dernier, décrit par Ibn Khaldun, repose sur l’entraide et la cohésion sociale. Il a été une des causes principales de la stabilité des régimes du Golfe. La rupture entre cousins dans les Etats du Golfe ne joue pas en faveur de la stabilité de la tribu. Ces tribus, bien loin du concept de bédouinité, reposent sur les liens qui les unissent et la fin de ces liens signifierait que les sociétés du Golfe prendraient une nouvelle forme.

Un facteur de réconciliation entre les protagonistes de la crise

Nous désignons par la tribu une unité sociale cohérente, comme toutes les autres composantes sociales. Nous ne parlons pas de la tribalité avec son esprit de clan négatif, car comme le dit Abdelmalik At-Tamimi, professeur d’histoire à l’université du Koweït : « La majorité d’entre nous sommes tribaux par notre façon de penser mais la majorité d’entre nous n’appartient pas forcément aux tribus ». On peut dire que la sauvegarde de l’unité entre les sociétés du Golfe a grandement besoin de cette manière de penser, qui pourrait bien devenir un facteur de réconciliation entre les protagonistes de la crise.

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