Tout ce que l’Etat Islamique a laissé, c’est de l’argent, beaucoup d’argent.

Les ouvriers du bâtiment enlèvent les débris des magasins détruits à Mossoul en Novembre 2017. (FELIPE DANA / AP)

L’organisation Etat islamique a perdu tout son territoire, mais elle a encore de l’argent. Beaucoup d’argent, afin de continuer à financer ses opérations. Même sans Etat physique, l’Etat Islamique peut toujours financer son principal produit : la violence politique.

BEYROUT– Si vous cherchez à transférer de l’argent ici, il y a une chance que vous soyez dirigé vers Abu Shawkat. Il travaille dans un petit bureau dans une banlieue ouvrière de la capitale libanaise, mais ne vous donnera pas sa localisation exacte. Au lieu de cela, il vous dirigera vers une ruelle voisine, et s’il se présente, cela dépendra de votre apparence.

Abu Shawkat, ce n’est pas son vrai nom… …Il fait partie du système hawala, qui est souvent utilisé pour transférer de l’argent liquide entre des endroits où le système bancaire est en panne ou trop cher pour certains. S’il accepte de faire « affaire », vous lui donnerez un mot de passe et il prendra votre argent comptant, puis vous fournira les coordonnées d’un courtier hawala dans la ville où votre argent sera dirigé. Quiconque donne ce mot de passe spécifique à ce courtier en particulier obtiendra les fonds. Ainsi, l’argent liquide peut traverser les frontières sans qu’il soit nécessaire d’enquêter sur l’expéditeur ou le destinataire de l’argent, ni sur son but.

Dans le cas de la Syrie voisine, des projets financés par les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont permis d’envoyer des millions de dollars dans le pays en utilisant le système hawala. Les organisations humanitaires l’utilisent pour payer le personnel, et les Syriens travaillant à l’étranger en dépendent pour obtenir de l’argent pour leurs proches pauvres.

Mais Abu Shawkkat dirige hawala comme le « magasin de papa et maman ». L’un des géants de l’industrie, qui, selon les analystes, possède un réseau d’entreprises de services monétaires et a déplacé des millions de dollars par semaine, c’est l’Etat Islamique.

Alors même que les forces soutenues par les Etats-Unis arrachent la dernière bande de territoire de l’Etat Islamique en Syrie, les Etats-Unis et leurs alliés sont loin d’avoir réussi à détruire l’empire économique de l’organisation terroriste. Le groupe reste une puissance financière : il a toujours accès à des centaines de millions de dollars, selon les estimations des experts, et peut compter sur une méthode qui a fait ses preuves pour faire rentrer l’argent dans ses coffres. Cette richesse continue comporte des risques réels : elle pourrait lui permettre de garder l’allégeance d’un noyau de loyalistes engagés semant la pagaille par des attaques terroristes pendant les années à venir.

La solidité financière de l’Etat Islamique ouvre une fenêtre sur un défi plus large auquel seront confrontés les Etats-Unis et les autres gouvernements. Dans ses efforts de compression financière du groupe, Washington a été contraint de s’appuyer sur une stratégie fondamentalement différente de celle qu’elle avait employée dans le cadre de sa campagne militaire : les principales armes à sa disposition ne sont pas les frappes aériennes et les barrages d’artillerie, mais des outils plus subtils, tels que la sanction des entreprises islamiques liées à l’État, le refus de leur accès au système financier international et la coopération discrète avec les gouvernements du monde entier. Par conséquent, les succès seront moins visibles, la campagne contre le groupe prendra probablement des années et il n’y a aucune garantie de victoire.

La fin de l’époque où l’Etat Islamique détenait et gouvernait le territoire représente «une épée à double tranchant» pour les fonctionnaires qui cherchent à le priver de ressources. D’une part, ses pertes dramatiques ont privé le groupe de deux sources majeures de revenus : l’exploitation des champs pétroliers en Irak et en Syrie, et la taxation des citoyens vivant sous son régime. Ces revenus ont joué un rôle clé en permettant à l’Etat Islamique de recueillir environ un million de dollars par jour, transformant ainsi le groupe en l’organisation terroriste la plus riche du monde.

D’autre part, la perte de territoire de l’Etat Islamique l’a libéré des coûts associés à la construction de son « califat » autoproclamé, ce qui lui permet de se concentrer exclusivement sur les activités terroristes. Un représentant du département du Trésor américain, qui a parlé sous couvert d’anonymat, a déclaré que le groupe fonctionne de plus en plus comme son prédécesseur insurgé, Al-Qaïda en Irak, et n’a plus besoin des mêmes ressources que lorsqu’il gouvernait le territoire. Le pétrole rapporte encore des revenus : Bien que l’Etat Islamique ne contrôle plus les différents champs, le fonctionnaire du Trésor a ajouté que l’une des principales sources de revenus du groupe est l’extorsion des lignes d’approvisionnement en pétrole dans la région.

L’Etat Islamique est également toujours assis sur l’énorme manne qu’il a accumulée au plus fort de son pouvoir. « Ce que nous savons, c’est qu’ils ont accumulé d’importantes sommes d’argent et d’autres actifs », a déclaré Howard Shatz, économiste principal à la Rand Corporation et coauteur du rapport et de plusieurs études sur les finances de l‘Etat Islamique. « Nous ne savons pas où tout cela est allé. »

Certains de ces fonds semblent avoir été investis dans des entreprises commerciales légitimes. En Octobre, une série de raids sur des entreprises islamiques liées à l’Etat dans la ville irakienne d’Erbil a révélé, par une trace écrite, que le groupe avait investi dans tout, de l’immobilier aux concessions automobiles. Ces entreprises sont souvent gérées par des intermédiaires qui s’associent au groupe non par sympathie idéologique mais par souci de profit, et qui acheminent ensuite les revenus vers l’Etat Islamique.

Selon le haut responsable de la sécurité irakienne, l’essentiel des actifs de l’Etat Islamique avait été transféré en Turquie, bien que le département du Trésor ait sanctionné ses activités de services monétaires en Syrie et en Irak, qui ont des connexions aussi loin que les Caraïbes. Certains de ces fonds seraient détenus en espèces par des particuliers en Turquie, tandis qu’une partie a également été investie dans l’or. Il existe un précédent qui montre qu’Ankara ferme les yeux sur les activités de l’organisation terroriste sur son sol : le groupe gagnait des millions de dollars en vendant du pétrole de contrebande à des acheteurs turcs. Le raid d’octobre à Erbil a également visé le réseau financier mis en place par Fawaz Muhammad Jubayr al-Rawi, un dirigeant de l’Etat Islamique qui, selon le ministère des finances, possédait et exploitait des entreprises de services monétaires basées en Syrie, qui échangeaient des devises avec la Turquie. Le gouvernement turc a toujours nié avoir fourni un refuge sûr aux individus de l’Etat Islamique ou aux biens du groupe.

Les États de Syrie et d’Irak ravagés par la guerre offrent également à l’Etat Islamique de nombreuses occasions de relancer les tactiques qui ont financé son prédécesseur. En effet, de 2008 à 2012, lorsqu’Al-Qaïda en Irak a été poussé dans la clandestinité, il a fonctionné comme une mafia : il a écumé les contrats de construction, en particulier dans la ville de Mossoul, dans le nord de l’Irak, volé des biens et les a revendus, et enlevé les membres de familles riches contre rançon. Malgré des circonstances difficiles, le groupe a enregistré des revenus mensuels de près d’un million de dollars rien que dans la province de Ninive, dont Mossoul est la capitale, à la fin 2008 et au début 2009.

Aujourd’hui, il existe encore plus de facteurs en sa faveur. La destruction de zones du nord de l’Irak autrefois contrôlées par l’Etat Islamique a nécessité un effort massif de reconstruction. Lors d’une conférence l’année dernière, les pays se sont engagés à consacrer 30 milliards de dollars à la reconstruction de la région, un chiffre qui reste bien en deçà de ce dont le gouvernement irakien a dit avoir besoin. De manière perverse, une telle injection massive de fonds offre à l’Etat Islamique encore plus de possibilités de bénéficier de la corruption. Des documents déclassifiés montrent que des politiciens irakiens, kurdes et turcs de haut rang ont eu des relations avec Al-Qaïda en Irak en 2009 ; la surveillance de la façon dont les fonds sont dépensés est probablement encore plus dure maintenant, étant donné l’ampleur de la tâche.

Deuxièmement, l’Etat Islamique a tenu des registres méticuleux sur les quelques 7 à 8 millions de personnes qui vivaient sous son régime au plus fort de son pouvoir. S’il conservait le contrôle de ces dossiers, il pourrait les utiliser pour extorquer de l’argent à des Irakiens et des Syriens.

« Si vous viviez sur le territoire de l’Etat Islamique ; ils savent où vous vivez, l’argent que vous gagnez, et ce qu’est votre entreprise », m’a dit Shatz. Ils peuvent en outre aller voir un homme d’affaires et lui dire : « Vous devez être très fier de votre fils. Ce serait dommage qu’il lui arrive quelque chose. »

Comme tout conglomérat multinational intelligent, l’Etat Islamique a diversifié ses sources de revenus. Même si les Etats-Unis et leurs alliés parviennent à mettre fin, par exemple, aux activités d’enlèvement contre rançon du groupe, ils doivent se tourner vers ces entreprises commerciales et ces rackets d’extorsion.

La situation est loin d’être désespérée. Les Etats-Unis ont déjà entamé les finances de l’Etat Islamique en ciblant son réseau pétrolier, et le groupe pourrait voir ses dossiers méticuleux être utilisés contre lui : une fois saisis, ces documents pourraient fournir un aperçu détaillé de son personnel et de ses sources de revenus.

L’avantage commercial d’Abu Shawkat est qu’il peut envoyer de l’argent là où les institutions légitimes se sont effondrées. Le modèle d’affaires de l’Etat Islamique repose sur des facteurs similaires, mais à une échelle beaucoup plus grande. Il vise à exploiter l’effondrement des institutions pour financer son principal produit : la violence politique. Cette violence affaiblit encore davantage les Etats, créant plus de possibilités financières pour l’organisation terroriste.

La victoire militaire contre l’Etat Islamique est un motif de célébration, mais elle permet aussi au groupe de s’appuyer sur une stratégie économique qui lui a bien servi pendant des années. Ne vous attendez pas à ce qu’il fasse faillite de sitôt.

Par DAVID KENNER, Journaliste basé à Beyrouth.

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Traduction Alexandra Allio De Corato



Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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