Nous resterons en marge du monde si nous ne donnons pas de pouvoir aux femmes

L'écrivain irakien Hamid Al Kifaey

Comment donner à la femme arabe la place qu’elle mérite dans la société ?

Al-Hayat – Vendredi 9 mars

Par Hamid Al-Kifaey, écrivain irakien

Les facteurs de retard et de recul sont nombreux dans nos sociétés, mais le plus important d’entre eux est sans doute la mise de côté des femmes dans les divers domaines de la vie. La famille arabe continue à s’intéresser à ses membres masculins et néglige sciemment les filles. L’idée qui prédomine est que leur fonction principale est « la procréation et l’éducation des enfants », ainsi que l’obéissance aux « tuteurs » hommes.

Instruire la femme aura une répercussion positive sur la société dans son ensemble

Cette attitude a nui aux hommes comme aux femmes et a affaibli l’Etat ainsi que la société. Les garçons qui sont élevés par des femmes manquant d’éducation et de culture manqueront de culture et d’expérience de la vie car la femme est, au bout du compte, une mère. Elle a plus d’influence sur ses garçons et ses filles que le père. L’instruire aura donc une répercussion positive sur la société dans son ensemble.

Si la femme est instruite, cultivée et possède une expérience professionnelle, ses enfants seront des éléments utiles et novateurs dans la société. Ils participeront au développement du pays. Cela semble évident et ça l’est effectivement, mais la plupart d’entre nous n’y croient qu’en théorie. En pratique, nous ne faisons pas grand chose pour renforcer la position de la femme dans la société. Elle continue a être dépendante de l’homme pour tout. Même les femmes qui travaillent ne font pas ce qu’elles veulent avec leur revenu : elles le dépensent pour les membres de leur famille.

Le plus gros point faible de nos sociétés est l’absence de rôle effectif de la femme

Le plus gros point faible de nos sociétés est l’absence de rôle effectif de la femme. Si l’on veut protéger nos sociétés de la misère et les rendre soudées, productives et fortes, il faut traiter ce problème, qui nous a mis en retard à travers le temps et continuera de le faire si rien ne change. Il faut être assez audacieux pour réaliser un diagnostique afin de trouver le problème et le traiter sérieusement. Le remède ne peut pas venir d’une société où les institutions civiles sont mises de côté ou absentes, ni de théories et d’idées dépassées que nous avons traînées pendant des centaines d’années, pensant qu’elles seraient bonnes pour nous. La solution doit venir des gouvernements désirant réellement un changement sociétal pour emboîter le pas des pays développés.

Il faut des programmes bien réfléchis et de long terme pour un développement culturel et économique de la femme. Cela ne sera pas facile face aux traditions patriarcales bien ancrées, considérées par la société comme appartenant à sa culture. Certains les ont même sacralisées et les considèrent comme religieuses, afin de les faire durer et de faire échec aux tentatives de changement.

Des mesures non polémiques visant à assurer l’indépendance économique de la femme

On peut commencer par des mesures non polémiques visant à assurer l’indépendance économique de la femme. On peut par exemple obliger les institutions, les entreprises, les universités et les assemblées à consacrer la moitié de leurs emplois et de leurs sièges aux femmes, en autorisant quelques exceptions. Cette mesure est importante mais elle ne réglera pas le problème, car elle ne permettra que d’embaucher celles qui veulent travailler ou celles auxquelles l’environnement et les conditions de vie permettent de travailler. Il y a toujours des gens pour empêcher la femme de jouer un rôle effectif, que ce soit à la maison, dans l’environnement social ou au travail.

L’enseignement primaire et secondaire doit être obligatoire afin de garantir un minimum d’instruction à tous. On peut offrir une récompense financière aux femmes qui vont jusqu’au bout de leurs études universitaires, afin de garantir l’instruction de la majorité d’entre elles. Cette instruction leur permettra de jouer un rôle positif et effectif dans la société.

Une pension équivalente au salaire du fonctionnaire de base

Les Etats qui en ont les moyens pourraient aller plus loin et faire des lois accordant aux femmes une pension équivalente au salaire du fonctionnaire de base, afin qu’elles soient indépendantes économiquement et capables de satisfaire leurs besoins, loin de la tutelle souvent humiliante des hommes, notamment dans une société patriarcale et archaïque. Un tel droit, qui devra être garanti par la loi et inclure toutes les femmes du berceau au tombeau, provoquera une avancée sur le long terme dans nos sociétés, les rendra fortes et productives, tout en faisant que l’ensemble des individus soient actifs et impliqués dans la société.

Certains diront que cette solution est très coûteuse et que nos Etats ne peuvent pas l’appliquer, mais si nous considérons sa contribution à l’économie et au développement de la société, nous verrons qu’elle est utile sur les court et long termes. Sur le court terme, ces pensions permettront de dynamiser le commerce : beaucoup de pays donnent des sous aux pauvres pour faire tourner les usines et les magasins car cette argent sera utilisé pour acheter des biens de consommation. Si ces biens sont fabriqués dans le pays, ces dépenses contribueront effectivement à la croissance de l’économie nationale.

Sur le long terme, la femme sera active aux niveaux culturel, social et économique. Si elle possède l’argent nécessaire, elle pourra subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Elle sera encouragée à en obtenir davantage à travers le travail et l’activité productive. La pension qu’elle percevra ne coûtera pas cher, car elle ne dépassera pas 200 dollars dans la plupart des pays arabes. Ce montant n’est pas élevé, mais il est important car il donne de l’indépendance et de la dignité à la femme. La femme qui a une forte personnalité peut changer la société en bien et élever des générations fortes, ambitieuses et capables de produire et d’innover.

Les pays forts sont ceux où la femme joue un rôle fondamental

La solution n’est donc pas incarnée par une seule mesure précise, mais par plusieurs qui se complètent. Le plus important est d’aider la femme financièrement et de garantir son instruction, afin qu’elle soit forte et capable de donner une bonne éducation. Aucune société n’a progressé dans que la femme ne contribue en grand partie à son essor. Les pays forts sont ceux où la femme joue un rôle fondamental. En Grande-Bretagne, une femme dirige le pays pour la deuxième fois en trois décennies. Angela Merkel dirige l’Allemagne depuis dix ans. En Turquie, en Inde, au Pakistan, en Irlande, en Ecosse, en Birmanie, aux Philippines, au Sri Lanka et au Bangladesh, des femmes ont dirigé le pays avec succès.

Dans le monde arabe, aucune femme n’a occupé de fonction importante jusqu’à maintenant. Même dans l’histoire récente, la participation de la femme n’était que symbolique. En Irak, Naziha Al-Dulaimi a été Ministre des communes dans le gouvernement d’Abdel Karim Qasem, mais sa participation était symbolique. En Syrie, au Maroc, en Tunisie, en Egypte, au Koweït, des femmes ont occupé des fonctions importantes (officiellement) mais ce n’étaient pas des fonctions dirigeantes permettant de mettre en oeuvre un changement véritable. C’était en général des fonctions représentatives destinées à la propagande. Les Arabes ont aujourd’hui besoin d’une véritable renaissance culturelle, qui commence par permettre à la femme de jouer les premiers rôles dans la société, sans quoi nous resterons en marge de la civilisation.

 

 

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