Qui a besoin d’ennemis lorsque son ami s’appelle Mohammad Bin Salman?

La querelle diplomatique entre le Maroc et l’Arabie Saoudite est à l’ordre du jour depuis longtemps… et le prince héritier Mohammad bin Salman ne peut se permettre que Rabat prenne ses distances avec le royaume saoudien.
Gardez vos amis proches, mais vos ennemis encore plus près pourrait devenir un adage pour le Maroc, car il illustre l’attitude de l’Arabie Saoudite et de son prince héritier, Mohammad bin Salman.

A première vue, le fait que le Maroc ait retiré son ambassadeur de Riyad, provoquant ainsi une crise avec l’Arabie Saoudite, semble illogique pour les deux pays d’autant plus que depuis l’arrivée de MbS sur la scène politique internationale, Rabat en avait surpris plus d’un au Moyen-Orient en respectant le Prince héritier saoudien et en se ralliant aux idées de Riyad et de Washington dans la région.

Les deux pays sont des monarchies qui entretiennent des relations étroites avec Washington et sont plus ou moins sur la même longueur d’onde géopolitique…
…Enfin, presque.

Le Maroc et l’Arabie Saoudite ont été alliés au sein de la Ligue arabe sur les grands sujets, le Yémen, le Sahara occidental et l’Iran, et les experts espèrent donc que le geste du roi du Maroc sera considéré comme un message à MbS pour qu’il prenne la bonne décision maintenant. Mais quel est le message ? Quitter le Yémen maintenant ?…
…Peut-être.

La meilleur chose à faire pour le dirigeant saoudien, serait de faire un geste envers le roi Mohammed VI du Maroc pour montrer qu’Al Arabiya TV (la machine de propagande interne de l’Arabie saoudite qui est à peine connue pour son objectivité journalistique) a franchi la ligne rouge en faisant un documentaire sur le sujet incendiaire du Sahara occidental.
Mais ce geste semble improbable étant donné que l’impétueux prince héritier saoudien n’a ni la sagesse ni la confiance en lui nécessaires pour prendre de telles mesures et n’a pas encore de stature crédible en politique internationale.

Objectif personnel

Malheureusement, la querelle diplomatique, qui semble porter principalement sur le film qui dépeint le Maroc comme un occupant illégal au Sahara occidental, lorsque les Espagnols se sont retirés en 1975, s’approfondit.
Du point de vue de Rabat, le documentaire a été le coup de trop. Les Marocains ont atteint leur point de rupture avec Muhammad Bin Salman et avec son style apprenti de leadership face à un initié royal qualifiant le documentaire « d’humiliant ».

Mais ce n’est pas la première fois que MbS tacle les Marocains et se demande si l’amitié « entre ces deux pays est authentique».
En effet, comment les Saoudiens peuvent-ils se qualifier d’amis » du Maroc (malgré le fait que toute l’élite saoudienne ait des palais de vacances à Marrakech et Casablanca) alors que les Saoudiens ont joué un sale jeu envers le Maroc lors de la Coupe du Monde 2026 en soutenant la candidature américaine ? Ce fut en soi une grande déception pour Rabat mais qui a vu dans cet événement une formidable opportunité pour élever le Maroc encore plus haut sur la carte des investisseurs étrangers.
De leur côté, les Saoudiens pourraient bien faire valoir qu’ils se sont sentis déçus par les relations du Maroc avec l’Arabie saoudite après que le roi Mohammed VI eut retiré les troupes de la coalition qu’il avait envoyées au Yémen (pour soutenir Riyad) et, plus poignant, refusé d’accueillir récemment le prince héritier saoudien.

Toutefois peu de gens pourraient blâmer le roi marocain pour ce mépris étant donné que la plupart des observateurs considèrent (y compris la CIA) la complicité de Riyad dans le meurtre horrible du chroniqueur du Washington Post, Jamal Khashoggi et qui aurait placé le monarque marocain dans une position délicate sur la scène mondiale, étant donné ses progrès en matière de droits humains.
A bien des égards, l’assassinat de Khashoggi a permis au Maroc de prendre plus facilement ses distances avec les Saoudiens qui, jusque-là, n’étaient pas à l’aise à l’idée que Riyad leur demande d’obtenir plus de faux respect pour l’hégémonie de la ville de Riyad.
Voici l’essentiel du problème de l’Arabie Saoudite et sa dispute diplomatique avec le Maroc. Ce n’est qu’une situation perdant-perdant pour MbS.

En effet, les Saoudiens ne peuvent pas se permettre que le Maroc s’échappe et devienne un « voyou » sur le circuit géopolitique, car si cela devait se produire, le scénario cauchemardesque ultime pour MbS se produirait :

Le Maroc se rapprocherait davantage du Qatar et de la Turquie et Riyad pourrait se retrouver isolé.

Si l’équipe composée de la Turquie et du Qatar, obtenait un troisième membre, ce serait un coup dur pour l’Arabie Saoudite qui lutte pour se donner un visage courageux dans un certain nombre d’initiatives de relations publiques visant à améliorer sa visibilité dans le monde.
Perdre le Maroc serait une grave erreur car cela signalerait à l’ensemble du monde arabe qu’il existe en fait une troisième voie géopolitique qui tournerait le dos à l’ancien système traditionnel de l’Arabie saoudite contre l‘Iran, la Russie et la Chine. Des pays comme le Qatar et la Turquie l’ont déjà fait, tandis que d’autres comme l’Égypte, Oman et le Koweït réfléchissent à cette idée, mais hésitent à bouger.

Le Maroc demeure dans une position ferme contre l’Iran depuis 2014 lorsqu’il a constaté que Téhéran soutenait les combattants du Polisario (groupe politique et paramilitaire revendiquant l’indépendance du Sahara Occidental) et on pouvait penser que l’Arabie Saoudite aurait été un allié naturel à Rabat. La vérité est que cet ancien royaume à la périphérie du monde arabe n’a jamais vraiment accepté l’Arabie saoudite comme son grand frère et, ces dernières années, l’invitation du CCG au Maroc à devenir membre ne lui a pas permis d’obtenir le soutien dont il avait besoin de la part de Mohammed VI.
Mais le Maroc a joué son rôle en apportant son soutien à l’Arabie saoudite là où on l’attendait : Yémen. Elle comptait 1 500 soldats et six chasseurs à réaction et a combattu les Houthis en manifestant clairement son soutien à Riyad.

La guerre au Yémen est un désastre pour les Saoudiens. Non seulement cela leur a coûté plus de 100 milliards de dollars qu’ils auraient pu mettre de côté pour leur vision de 2030 afin de créer des emplois et éviter ainsi, de vendre une partie de la compagnie pétrolière d’État . Par ailleurs rien n’indique que la coalition gagnera.


Riches cueillettes


Le Qatar est aussi une zone sinistrée (pour les Saoudiens) avec ce tout petit pays riche qui profite d’un blocus imposé par MbS, et les Saoudiens n’ont probablement pas vraiment pardonné au Maroc d’être le premier pays arabe à y envoyer de l’aide alimentaire, et Mohammed VI est devenu le premier leader mondial à visiter le Qatar après ce blocus.
Le problème avec les Saoudiens, est que presque toutes les entreprises dans lesquelles ils s’engagent et qui ont la marque de MbS, échouent… C’est presque une malédiction.
Dans la guerre médiatique avec le Qatar, ils ont perdu la main. Et c’est comme si les pays qui faisaient semblant de se plier à leur toute-puissance commençaient à s’inquiéter de la propagation de la maladie saoudienne.

Pour MbS et son nouveau gouvernement, il y a cependant beaucoup à gagner à améliorer les relations avec Rabat. Le Maroc est une réussite qui montre comment un royaume arabe musulman conservateur parvient à conserver un pied dans le passé et un second dans l’avenir.

L’investissement étranger au Maroc fait sans doute envie à MbS et à son peuple. Par ailleurs, le Maroc se positionnant désormais comme un investisseur majeur en Afrique, les Saoudiens seraient bien inspirés s’ils se montraient plus malins. Le Maroc a même une industrie aérospatiale qui fait envie au monde arabe.

Mais l’Arabie Saoudite est un château de cartes. L’élite a besoin d’une histoire à succès pour son nouveau jeune prince, quelque-chose qui enterrerait l’affaire Khashoggi…


Par Martin Jay, pour TRTworld, Journaliste basé au Liban, spécialiste du Moyen-Orient https://www.trtworld.com/opinion/who-needs-enemies-when-you-have-friends-like-mbs-24126 

Traduction par Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*