Que signifie l’Iran pour le Monde Arabe?

L’Iran a représenté de nombreuses choses pour beaucoup de gens au cours de ses 40 années de régime islamique. Pour le monde arabe qui l’entoure aujourd’hui, c’est à la fois un danger et une excuse.
Par @Ibishblog (Bloomberg)


La réaction arabe à la révolution iranienne de 1979 fut divisée dès le début et l’est toujours. Les gouvernements arabes, en particulier dans la région du Golfe, ont réagi dans la panique, formant « à la hâte » le Conseil de coopération du Golfe, désormais « à peine opérationnel » pour l’autodéfense collective.
Les États arabes d’Afrique du Nord, notamment l’Égypte, ont à peine remarqué le bouleversement à Téhéran, à une importante exception près: La révolution chiite de l’ayatollah Ruhollah Khomeini a radicalisé et enhardi les islamistes sunnites arabes dans toute la région. La nouvelle République islamique d’Iran a donné à ces islamistes arabes, aux Frères Musulmans, à ceux qui allaient devenir Al-Qaïda et un État islamique, un modèle de réussite. De leur point de vue, les islamistes iraniens peuvent se tromper sur de nombreux aspects de la religion, mais s’ils ont pu renverser un gouvernement fort d’un État puissant contre la volonté des États-Unis et de l‘Union soviétique, alors ces islamistes chiites avaient une meilleure version du fondamentalisme religieux et des politiques révolutionnaires.

Les islamistes sunnites arabes ont à la fois imité les Iraniens et rivalisé avec eux. Le premier grand test a été l’invasion soviétique de l’Afghanistan, qui a eu lieu quelques mois seulement après la révolution iranienne.

Guidés par le Pakistan, l’Arabie saoudite et les États-Unis, les islamistes sunnites du monde arabe ont convergé vers l’Afghanistan pour combattre les communistes impies. Lorsqu’ils en sont sortis « victorieux », les fanatiques croyaient avoir démontré leur supériorité. Certains d’entre eux ont fondé Al-Qaïda…Pendant des années, ils se sont convaincus qu’ils pouvaient aussi écraser les États-Unis, et certains le croient encore.

Les pays musulmans alignés par les États-Unis, notamment l’Arabie saoudite et le Pakistan, se sont attaqués à leurs propres droites religieuses pour éviter d’être surenchéri par une version locale de Khomeiny , ce qui a de nouveau ouvert la voie à la montée des extrémistes violents.

Convaincre les chiites arabes d’embrasser l’Iran révolutionnaire s’est avéré plus difficile. Mais les révolutionnaires iraniens ont découvert qu’ils pouvaient compter sur le soutien de leurs »ennemis » à chaque étape. Pour illuster ce propos,cherchant à exporter leur révolution, les agents iraniens ont essayé d’utiliser des acteurs arabes non étatiques pour faire leur devoir; la première expérience, et toujours la plus réussie à ce jour, a été le parrainage du Hezbollah au Liban après l’invasion israélienne du Sud-Liban en 1982. Le Hezbollah reste le modèle que l’Iran continue de suivre dans le monde arabe.

Pour une grande partie du monde arabe, en particulier pour les pays du Golfe comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ainsi que pour Israël, la menace iranienne est définie par une stratégie permanente de promotion du chaos par des groupes terroristes comme le Hezbollah, les milices chiites en Irak et les Houthis au Yémen.

Au cours des années 1980, les pays arabes ont cherché à contenir l’Iran par la guerre Iran-Irak, puis dans les années 1990 par la politique américaine de  » double confinement  » de Bagdad et de Téhéran.

Mais le 11 septembre a tout changé.

Avec l’invasion de l’Irak en 2003 et le renversement du régime de Saddam Hussein, les États-Unis ont involontairement déclenché des événements qui auraient pu propulser l’Iran vers un statut de superpuissance régionale.

L’Irak de Saddam était le rempart qui bloquait l’accès stratégique de l’Iran au reste du Moyen-Orient. Mais avec la disparition de Saddam et de l’ancien État et de l’armée irakienne dominés par les sunnites, l’influence de l’Iran s’est étendue.

De 2005 à 2010, l’influence de l’Iran auprès du public arabe a atteint son apogée ; la popularité du Hezbollah a également augmenté.

Mais lorsque l’agitation pro-démocratique du Printemps arabe a pris feu en 2011, les tensions sectaires ont éclaté. La guerre syrienne a brisé l’alliance entre l’Iran et les groupes des Frères musulmans comme le Hamas, tandis que l’opinion publique arabe s’est rapidement détournées des partis des Frères où ils étaient arrivés au pouvoir, notamment en Egypte.

Les tensions ont éclaté en janvier 2016, lorsque des foules iraniennes ont saccagé les missions diplomatiques saoudiennes à la suite de l’exécution d’un religieux chiite saoudien dissident. La tension sont encore vives aujourd’hui. Et étant donné les victoires continues des forces pro-iraniennes en Syrie, Israël en est venu à considérer de plus en plus la menace iranienne, partagée aussi par de nombreux pays arabes. Au cours de cette décennie, un discours arabe puissant s’est développé qui tient l’Iran responsable de tous les plus grands problèmes de la région. Et ils en sont, c’est certain, un contributeur majeur. Mais l’influence iranienne maligne est une affection secondaire et non pas le cancer mortel que les dirigeants arabes aiment dépeindre.

L’Iran n’a pas créé d’espace pour les milices chiites au Liban, en Irak ou au Yémen. Elle n’a joué aucun rôle significatif dans le déclenchement de la guerre en Syrie. Il a simplement profité du chaos qui s’est installé, indépendamment de Téhéran.

Le prince héritier Mohammed bin Salman aime à dire que l’extrémisme religieux saoudien qui a animé Al-Qaïda a véritablement commencé en 1979 à la suite de la révolution iranienne. Mais ce n’est pas vrai.

L’extrémisme politique et religieux arabe sunnite s’est développé dans le pays, sans l’aide d’étrangers…Le fantasme arabe selon lequel, tout est fondamentalement de la faute de l‘Iran est à réfuter. A titre d’exemple, la Libye n’avait aucun des principaux facteurs qui sont censés produire l’échec de l’État arabe : divisions sectaires, conflits ethniques, distinctions géographiques majeures ou ingérence étrangère et il n’y avait certainement pas d’ingérence iranienne.

En vérité, la Libye sous la » direction » du colonel Mouammar Kadhafi, a souffert d’un cas aigu de mauvaise administration typique de nombreuses républiques arabes. Il a pris feu, et continue de brûler, sans l’intervention de l’Iran.

L‘Iran est sans aucun doute un problème pour le monde arabe. C’est peut-être même le plus gros problème externe. Mais les problèmes internes demeurent le plus grand défi avec ou sans la révolution iranienne qui s’est produite il y a 40 ans.


par Hussein Ibish, chercheur à l’Arab Gulf States Institute à Washington.
@GulfStatesInst

Traduction en français par Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 76 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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