Que la lumière soit faite sur les transgressions de l’Arabie saoudite

Le Ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian

Jean-Yves Le Drian va-t-il cyniquement suivre  Donald Trump après les conclusions de la CIA sur l’assassinat de Jamal Khashoggi ?

Par Sonia Daoud

A chaque mois qui passe, le gouvernement français montre davantage son incapacité à être juste et équilibré dans ses relations avec l’Arabie saoudite. Le tout dernier exemple vient des enregistrements turcs fournis aux services français, preuves de la culpabilité de l’Arabie saoudite, que la France refuse de reconnaître ou de prendre en compte dans l’orientation de la diplomatie officielle de l’Hexagone envers le Royaume. Cela s’ajoute aux épisodes antérieurs où la France avait choisi d’ignorer les violations des droits de l’homme dans le Royaume ou encore de maintenir la vente des armes malgré la situation au Yémen, pire catastrophe au monde, et dont l’Arabie saoudite est le principal agresseur. Pour revenir au présent, il faut regarder de plus près le dernier échec de nos institutions à mettre en oeuvre une diplomatie humaniste et concernée par le bien-être des citoyens du monde.

« Des preuves relatives au meurtre de Khashoggi ont été transmises aux agences compétentes du gouvernement français »

Le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, a affirmé lundi 12 novembre à la chaîne France 2 « ne pas avoir connaissance » des informations turques sur le meurtre à Istanbul le 2 octobre de l’éditorialiste saoudien Jamal Khashoggi. Le ministre français des Affaires étrangères a déclaré : « si le président turc a des informations à nous donner, il faut qu’il nous les donne ». Mais le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a confirmé samedi que son pays avait partagé des enregistrements portant sur le meurtre de ce journaliste avec Washington, Berlin, Paris et Londres. « Des preuves relatives au meurtre de Khashoggi (…) ont été transmises aux agences compétentes du gouvernement français », précise dans un communiqué le directeur de la communication de Tayyip Erdogan, Fahrettin Altun. « Le 24 octobre, un représentant des services de renseignement français a écouté un enregistrement audio et pris connaissance d’informations détaillées, dont une transcription dudit enregistrement », ajoute-t-il. Prié de dire s’il estimait que Recep Tayyip Erdogan mentait, le chef de la diplomatie française a répondu sur France 2: « Ça veut dire qu’il y a un jeu politique particulier dans cette circonstance. »

Des propos jugés inacceptables par le représentant du Président turc. « Si la communication est mauvaise entre les différentes agences du gouvernement français, c’est aux autorités françaises – et non turques – de régler ce problème », a-t-il répliqué.

Le ministère français des Affaires étrangères a souligné par la suite que la pratique commune des autorités françaises, et de Jean-Yves Le Drian en particulier, était de s’abstenir de tout commentaire sur la nature des échanges avec la Turquie. « Nous n’avons pas de commentaires à faire sur les enregistrements, pour des raisons de discrétion. On ne confirme ni n’infirme », a-t-on déclaré à Reuters. « Les autorités compétentes en France et en Turquie sont en contact sur l’affaire Khashoggi depuis le début », mais « pour nous, la vérité complète reste à établir », explique-t-on. « La vérité ne peut pas être que dans les enregistrements turcs. (…) On attend encore des éléments des Saoudiens et après, on verra », ajoute-t-on.

Mohammed ben Salmane a commandité le meurtre du journaliste saoudien

Mais malgré les doutes de Monsieur Le Drian, la CIA a rendu son verdict sur l’affaire Khashoggi, après plus d’un mois d’enquête : selon l’agence de renseignement américain, c’est le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane (MBS) qui a commandité le meurtre du journaliste saoudien ; rapporte le New York Times.

La conclusion de la CIA sur l’affaire procède d’une déduction logique. En considérant la structure du pouvoir saoudien, il est proprement impossible que le meurtre ait eu lieu sans l’approbation directe de MBS. Pour asseoir son jugement, l’agence de renseignement s’appuie à la fois sur des communications du prince, interceptées au matin du meurtre, ainsi que sur des appels passés par l’un des tueurs à un assistant de MBS, une fois leur funeste mission accomplie. L’homme a dit à l’assistant du prince de « [dire] à [son] patron » que l’opération était un succès.

Alors, pourquoi le ministre français des Affaires étrangères a-t-il été si hésitant à condamner le prince héritier Mohammed ben Salmane ? La réponse réside dans les contrats d’énergie et d’armes conclus entre la France et le royaume d’Arabie saoudite.

Une très forte croissance des matériels « made in France » livrés à l’Arabie saoudite depuis le début des hostilités

L’Arabie saoudite figure au second rang des clients de la France entre 2008 et 2017, note le Rapport au Parlement 2018 sur les exportations d’armement de la France, qui relève une très forte croissance des matériels « made in France » livrés à l’Arabie saoudite depuis le début des hostilités. 643,70 M€ en 2014, 900 M€ en 2015, 1 Md€ en 2016, 1.3 Md€ en 2017… Des super contrats, négociés par le ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, puis validés par le président Hollande. Le rapport révèle aussi que 174 licences étaient encore en discussion avec le royaume en 2017. Montant total des « négos » : 14,7 milliards d’euros. À ce tarif, « il y en a pour tous les goûts » : 4.3 Mds € de missiles, de bombes et de roquettes, 4.5 Mds de matériels de conduite de tirs, 1.7 Md de navires…

Faut-il continuer à vendre des armes à l’Arabie saoudite, en pleine affaire Khashoggi ? Angela Merkel campe sur sa position: ne plus en vendre à Riyad, contrairement à Emmanuel Macron. La chancelière allemande Angela Merkel a prévenu que Berlin n’autoriserait pas en l’état les exportations d’armes vers l’Arabie saoudite. Le Premier ministre canadien Justin Trudeau a lui affirmé ne pas exclure que le Canada puisse annuler un important contrat de vente d’armes à Riyad. Les contrats d’armement de la France étant beaucoup plus importants que ceux d’autres pays européens, il n’est pas surprenant que Macron ne veuille pas répondre à des questions concernant la suspension des livraisons d’armes à Riyad.

Un site pétrochimique pharaonique en Arabie saoudite

En ce qui concerne l’énergie, l’un des accords les plus importants concerne le français Total et le saoudien Saudi Aramco, qui entendent développer ensemble un site pétrochimique en Arabie saoudite. Le site, qui occupe plus de 5 kilomètres carrés et qui produit 440 000 barils de pétrole par jour, fait la fierté de son patron, Sulaiman Al-Babtain. Les deux tranches de cette gigantesque raffinerie ouverte en 2013 sont opérées par le groupe Saudi Aramco en partenariat avec Total. Le géant du traitement de l’eau et des déchets Veolia figure aussi parmi les entreprises concernées.

Les beaux discours sur les institutions multilatérales et un meilleur avenir pour tous ne comptent pour rien si on se laisse aveugler par l’argent de puissances corrompues. Ce n’est pas à la France de se plier devant de tels états criminels. Exigeons que ces partenaires respectent la totalité des droits et des contraintes dictés par l’implication dans la communauté internationale. Soyons le pays qui montre la voie au royaume pour que nos partenaires et nos alliés fassent de même. A travers le temps, la France a toujours montré l’exemple à suivre, celui qui porte la lumière et fait avancer ce monde. Soyons toujours dignes de cet héritage.

 

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