Pourquoi Trump retire ses troupes de Syrie ?

Abdelbari Atwan

Quatre raisons ont poussé Trump à retirer ses troupes de Syrie. A-t-il conclut un accord avec Erdogan aux dépens des Kurdes ou se prépare-t-il à attaquer l’Iran ? Pourquoi nous n’excluons pas une implication saoudienne et émiratie pour prendre le relais financièrement et militairement ?

Rai Al-Youm – Jeudi 20 décembre 2018

Par Abdelbari Atwan

Il y a une règle militaire qui dit « si tu veux diminuer l’ampleur de ta défaite et stopper les pertes, annonce ta victoire et retire-toi immédiatement sans hésiter, car c’est le chemin le plus court pour mettre fin à la guerre ».

Le Président américain Donald Trump ne connaît peut-être pas cette règle car son expérience se limite principalement aux transactions commerciales et immobilières, mais certains de ses conseillers la connaissent très bien. Ils savent aussi ce qui se passe sur les zones de combat où se trouvent les forces américaines, notamment au Moyen-Orient.

Sarah Sanders, la porte-parole de la Maison blanche, a annoncé mercredi que toutes les troupes américaines allaient se retirer de Syrie (2000 soldats des forces spéciales) dans les trois prochains mois. Un autre responsable américain a annoncé dans le même temps l’évacuation de tous les employés du Ministère des affaires étrangères américain de la Syrie sous 48 heures.

Le Président Trump a justifié ainsi cette mesure dans un Tweet : « La guerre contre les groupes terroristes était le seul objectif pour lequel les troupes américaines restaient en Syrie. Maintenant, cet objectif a été atteint avec la défaite de l’Etat islamique (DAESH) et nous avons décidé de retirer toutes nos forces de Syrie ».

Cette décision est très « floue » et surprenante. Il y a seulement une semaine, Brett McGurk, l’envoyé des Etats-Unis auprès de la coalition contre le terrorisme en Syrie, a annoncé que les troupes américaines resteraient un bon moment. Son chef et Ministre de la Défense, James Mattis (qui pourrait bien perdre son poste en début d’année prochaine), a mis en garde plusieurs fois ce mois-ci contre un retrait prématuré de Syrie, qui laisserait un vide rempli par le Président Al-Assad et ses alliés iraniens et russes. Le sénateur républicain Lindsey Graham, proche du Président Trump, a fait des déclarations semblables.

Il n’est pas vrai que les forces américaines présentes à l’Est de l’Euphrate ont exterminé l’EI, qui possède des bases et une présence militaires dans cette région. L’organisation reste forte et représente un danger pour les Forces démocratiques syriennes à majorité kurde soutenues et armées par les Américains. Elle a d’ailleurs repris il y a deux jours des communes qu’elle avait perdues dans les affrontements avec ces dernières. Il est donc difficile d’admettre cet argument.

Il faut aborder plusieurs points majeurs pour comprendre les raisons qui ont poussé le Président Trump à décider de ce retrait et fuir la région conflictuelle du Moyen-Orient :

  1. Les menaces proférées par le Président turc Erdogan et réitérées ces dix derniers jours de bombarder les Forces syriennes démocratiques et les chasser du Nord-Est de la Syrie car elles représentent une menace directe pour la sécurité nationale turque et sont considérées comme une branche de Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), classé comme terroriste par le gouvernement turc.
  2. Le Président Trump a peut-être pris cette décision après avoir conclu un marché avec le Président Erdogan permettant d’écarter le danger d’un affrontement militaire entre les deux pays et rétablissant les liens bilatéraux à leur niveau stratégique précédent. Cette hypothèse est renforcée par les contacts continus entre les deux chefs d’Etat ces derniers jours et l’annonce par Mme Sanders que le Président Trump a informé son homologue turc de la possible extradition de Fethullah Gülen, accusé d’avoir fomenté la dernière tentative de coup d’Etat et peut-être même l’assassinat d’Erdogan.
  3. L’administration Trump se prépare peut-être à faire la guerre à l’Iran, d’où la décision de retirer ses troupes de Syrie le plus vite possible afin qu’elles ne soient pas la cible de représailles par les partisans de Téhéran en Irak, notamment Al-Hashd Al-Shaabi, Al-Nujaba et le Hezbollah irakien… La prochaine étape pourrait être le retrait des 5200 soldats américains présents en Irak pour la même raison. Des négociations ont même eu lieu aujourd’hui à Abu Dhabi (et non Doha) entre les talibans et Washington afin de retirer les troupes américaines d’Afghanistan, en présence de représentants du Pakistan, de l’Arabie saoudite et des Emirats.
  4. Il y a peut-être un accord entre le Président Trump et ses alliés saoudiens, émiratis et peut-être aussi qataris pour envoyer des troupes de ces pays à la place des forces américaines afin de combler le vide laissé et soutenir les Forces syriennes démocratiques militairement et financièrement. Des rapports du renseignement ont révélé que des experts militaires de ces pays s’étaient rendus dans la région située à l’Est de l’Euphrate ces dernières semaines. Elle a aussi été visitée par Thamer Al-Sabhan, Ministre d’Etat saoudien, pour préparer l’arrivée et l’établissement de ces troupes à l’Est de l’Euphrate. Ces derniers jours, des informations parlent aussi de l’envoi de forces soudanaises, en coordination avec l’administration américaine.

Comme d’habitude, les Kurdes, qui ont misé sur la protection et le soutien de l’Amérique et ont combattu sous étendard américain l’armée syrienne puis l’Etat islamique (DAESH), dont ils ont conquis la capitale Raqqa, seront sans doute les principales victimes de ce retrait ; comme ce fût le cas de leurs voisins au Kurdistan irakien.

Le problème de nos frères kurdes, surtout en Syrie, est qu’ils ne retiennent pas les leçons du passé et de leurs douloureuses expériences précédentes. Ils mettent donc tous leurs œufs dans le panier américain. Ils veulent leur Etat quand les Américains les soutiennent mais ils redeviennent syriens après les trahisons américaines ou les offensives turques, comme cela s’est produit plusieurs fois, dont la semaine dernière quand ils ont demandé la protection de l’armée syrienne face aux menaces turques. Ils l’ont accusé de trahison quand cette armée n’a pas accédé à leur demande sur le champ, comme si ses commandants leur obéissaient.

Nous n’avons pas été surpris par les déclarations de la dirigeante kurde Ilham Ahmed, qui considère que ce retrait américain est un coup de poignard dans le dos. C’est un coup de poignard empoissonné et prévisible, qui n’est pas le premier et ne sera pas le dernier.

La nouvelle année qui approche sera pleine de turbulences. Nous espérons donc que vous avez bien attaché vos ceintures et que vous lirez l’actualité de la région d’une nouvelle manière cette fois, car vous n’avez encore rien vu.

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A propos de Sami Mebtoul 185 Articles
Traducteur assermenté, professeur de langue arabe

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