Pourquoi l’Occident s’est retourné contre la Turquie ?

Le présentateur d'Al Jazeera, Faysal Al Qasem

La Turquie d’Erdogan fait peur à l’Occident et aux contre-révolutionnaires arabes car elle incarne un modèle islamique alternatif aux dictatures militaires

Al-Quds Al-Arabi – Lundi 18 juin 2018

Par Faysal Al-Kasim, journaliste et écrivain syrien

Depuis la fin du califat ottoman en mars 1924, la Turquie n’avait pas été diabolisée par l’Occident malgré son invasion de Chypre et son conflit avec la Grèce, car elle était gouvernée par des régimes serviles remplissant leur rôle. L’Occident a même essayé de faire du modèle laïc turc un exemple pour la région et il a utilisé la Turquie comme une base militaire avancée face au bloc de l’Est. L’Occident est resté silencieux face aux coups d’état militaires qui ont empêché la Turquie de retrouver son identité musulmane ou de se rapprocher de ses voisins musulmans. Necmettin Erbakan a été destitué après avoir annoncé la création d’un G7 des pays musulmans. Le Parti de la justice et du développement est arrivé au pouvoir alors que la Turquie était au plus mal économiquement. Elle se trouvait à la 111ème place mondiale et l’Union européenne considérait que son économie avait besoin de 150 milliards de dollars pour se développer. Le pays était alors submergé par la corruption et l’absence de transparence ; sans oublier ses dettes envers la Banque mondiale. Les réussites économiques du Parti de la justice ont été tolérées tant qu’elles restaient circonscrites au cadre national et ne faisaient pas de la Turquie un exemple musulman.

Un gouvernement civil à orientation musulmane

La guerre contre la Turquie a véritablement commencé après les révolutions du printemps arabe et l’influence des succès économique et politique turcs sur les peuples de la région : l’alternative aux gouvernements militaires serait un gouvernement civil à orientation islamique. Cela veut dire que de Marrakech à Istanbul, les pays de la région seraient gouvernés par des régimes similaires, ce qui aboutirait à un sursaut mettant fin à l’équation faisant de la région une arrière-cour de l’Occident ne devant surtout pas se développer.

Le succès d’Erdogan a mis en pièces l’islamophobie montée par l’Occident durant les dernières années et il fallait donc créer une organisation barbare dans le berceau de la civilisation, en Irak et en Syrie, afin de donner une image négative de l’Islam. L’Organisation de l’Etat islamique (DAECH) a rempli ce rôle de la meilleure façon.

Mettre un terme au modèle inspiré par la Turquie

Les régimes arabes serviles ont soutenu les contre-révolutions et ont considéré que la fin du printemps arabe ne consistait pas seulement en la restauration de régimes dictatoriaux, mais qu’il fallait mettre un terme au modèle inspiré par la Turquie ; ce qui est en totale conformité avec la volonté américaine.

L’intervention dans les affaires internes de la Turquie et l’exagération ont commencé avec les événements de la place Taksim en 2013. Certains médias arabes les ont présentés comme une révolution contre Erdogan. On a ensuite soutenu l’organisation clandestine de Fethullah Gülen, lié à certains pays arabes et résidant aux Etats-Unis, jusqu’au coup d’état de 2016. On sait bien que les coups d’état militaires font partie des méthodes de la CIA et que l’Amérique brandit toujours cette arme face à ses adversaires. Les médias appartenant aux Etats contre-révolutionnaires du monde arabe ont soutenu ce coup d’état et ont annoncé la fin d’Erdogan ! Une autre carte a été utilisée après l’échec du coup d’état : celle des Kurdes et du PKK (Parti des travailleurs kurdes), qui a été soutenu financièrement et militairement en Syrie, afin de créer une poche séparatiste dans le Sud de la Turquie permettant d’épuiser ses ressources et de la diviser avec la création de l’Etat kurde souhaité par le PKK.

Ankara a développé son industrie militaire

Il ne faut pas oublier que la Turquie incarne un Etat sunnite fort, qui est un modèle pour tous les Sunnites et un Etat protecteur de ces derniers. Cela n’est pas acceptable car l’Amérique combat les Sunnites, en s’appuyant sur des agents sunnites dans cette guerre.

Après la révolution syrienne et le retrait des missiles Patriot appartenant à l’OTAN de la Turquie, Ankara a développé son industrie militaire et produit désormais 65% de ses armes. Elle fabrique du matériel militaire équivalent aux armes occidentales et cela constitue une ligne rouge à ne pas dépasser dans l’équation voulant que l’Occident ait le monopole de la fabrication des armes depuis près d’un siècle !

Faire chuter Erdogan avant que la Turquie ne redevienne une puissance mondiale

Les pays de l’alliance hostile à la Turquie se rejoignent donc sur plusieurs points : empêcher la Turquie de renaître et de diriger à nouveau le monde musulman ; les Etats-Unis luttent contre la démocratie dans les mondes arabe et musulman et privilégient les dictatures ; les Etats-Unis veulent mettre fin aux révolutions arabes car la réussite de ces dernières signifie la fin des systèmes arabe et régionaux officiels, ce que refusent les Etats-Unis ; la réussite de l’expérience turque dans un pays qui ne possède ni pétrole ni gaz et était à la traîne économiquement, grâce aux libertés politiques et à la transparence, a un impact sur les régimes du Golfe très riches en ressources mais sans aucun développement ni libertés politiques. Le dernier et plus important objectif de l’alliance hostile à la Turquie est bien sûr la diabolisation d’Erdogan pour le faire chuter avant que la Turquie ne redevienne une puissance mondiale. Ses adversaires n’auraient alors d’autre alternative que de nouveaux complots ou l’intervention militaire, après avoir échoué dans leur guerre par procuration, leur guerre économique et leur coup d’état militaire.

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