Pourquoi les peuples occidentaux laissent leurs gouvernants soutenir les dictateurs arabes ?

L'écrivain marocain Hussein Majdoubi

Comme autrefois avec l’esclavage, les peuples occidentaux restent muets devant les  politiques scandaleuses menées par leurs gouvernants dans le tiers monde

Al-Quds Al-Arabi – Mardi 20 février 2018

Par Hussein Majdoubi, écrivain marocain

L’histoire de l’Occident vis-à-vis de l’autre, notamment arabe, est remplie de contradictions flagrantes. Pendant que les peuples de l’Occident fixaient les piliers de la démocratie, de la liberté politique et de pensée à partir du XVIIIème siècle, leurs gouvernements colonisaient le reste du monde. Aujourd’hui, ces derniers soutiennent les régimes dictatoriaux et leurs peuples n’élèvent pas la voix pour demander l’arrêt de ces pratiques. En analysant l’histoire, on distingue deux périodes importantes :

La France n’a pas exporté les idées de Voltaire et Montesquieu

La première période : parallèlement avec le début des révolutions politiques en Occident, à partir du XVIIIème siècle et surtout au XIXème siècle, l’Europe a pris le monde d’assaut, notamment l’Afrique et le monde arabo-musulman en général. La France n’a pas exporté en Algérie puis au Maroc, en Tunisie et dans les autres pays africains les idées de Voltaire et Montesquieu, mais la pensée militaire colonialiste. Les colonies britanniques n’ont pas non plus profité des réformes libérales de l’ère victorienne. Les peuples occidentaux se sont tus face aux crimes des puissances coloniales occidentales, comme les crimes atroces perpétrés par le roi de Belgique Léopold II au Congo. Certes, des politiciens et des intellectuels ont condamné la politique coloniale mais ces voix se perdaient au milieu du silence de la totalité des peuples occidentaux, qui ont en général accepté les pratiques coloniales.

En ce qui concerne les causes de ce silence, les réponses varient selon l’angle sous lequel on se place. On peut en identifier trois : la présence d’une catégorie d’intellectuels et de citoyens qui croyaient au récit officiel parlant de la mission civilisatrice de l’Occident envers les « barbares » d’Afrique et d’Asie. On peut d’ailleurs être surpris en apprenant qu’un des grands hommes de la littérature française et mondiale, l’écrivain Victor Hugo, a fait l’éloge de la colonisation. Deuxièmement, la présence d’une autre partie importante de citoyens profitant, grâce au système capitaliste, des richesses des régions colonisées. Enfin, une dernière catégorie de citoyens ne s’intéressant qu’aux problèmes internes à leur pays.

Après l’indépendance, les gouvernements et peuples occidentaux ont soutenu des régimes corrompus

Passons à la deuxième période : les peuples d’Afrique et d’Asie ont lutté pendant de longues décennies pour obtenir leur indépendance. Après l’indépendance, les gouvernements et peuples occidentaux n’ont pas soutenu la démocratie dans les anciennes colonies. Au contraire, ils ont soutenu des régimes corrompus, qui ont mis en place des dictatures et volé les biens du peuple. Les armes occidentales ont servi à réprimer les opposants et les services de renseignement occidentaux ont mis leur expérience au service des régimes corrompus afin d’éliminer toute alternative politique, pendant que les banques occidentales accueillaient les biens volés. Cette situation dure jusqu’à nos jours, c’est-à-dire la deuxième décennie du XXIème siècle. L’unique aspect positif de la politique occidentale envers le tiers monde reste incarné par les associations humanitaires, qui dénoncent les violations des droits de l’Homme dans le monde arabe, et les institutions qui condamnent la corruption financière. Même si elles ont un impact médiatique, leur impact politique demeure sans résultats puisque les gouvernements occidentaux ne prennent pas de décisions en faveur des peuples des anciennes colonies.

Les pays occidentaux ont encore soutenu les régimes arabes dictatoriaux

Quand le printemps arabe a démarré en 2011, incarnant un véritable tournant avec une tentative de transition vers la démocratie, certains Etats occidentaux ont reconnu qu’ils n’auraient pas dû soutenir des régimes dictatoriaux. L’opinion publique a suivi avec grand intérêt les luttes des peuples arabes pour la démocratie. Mais les forces hostiles au printemps arabe, les régimes du Golfe (Emirats Arabes Unis et Arabie saoudite en tête) se sont mis en travers du chemin vers la liberté dans le monde arabe. Ce n’est pas étonnant de la part de régimes qui se comportent au XXIème siècle avec une logique moyenâgeuse, mais c’est la politique adoptée à nouveau par l’Occident qui a de quoi surprendre. Les pays occidentaux ont encore soutenu les régimes arabes dictatoriaux, n’ont rien dit au sujet des crimes commis dans l’Egypte d’Abdelfattah As-Sissi et ne veulent pas voir les crimes du régime saoudien au Yémen. Les banques occidentales se sont à nouveau mises à accueillir l’argent volé au monde arabe. Les régimes occidentaux justifient leur silence en déclarant qu’il vaut mieux soutenir des régimes comme ceux de l’Egypte, de l’Arabie saoudite, de l’Algérie et du Maroc, plutôt que de voir la région tomber dans les mains de mouvements terroristes comme DAECH et Al-Qaïda. Ils font semblant d’oublier que l’absence de démocratie et le pillage des richesses des peuples laissent derrière eux la misère, le désespoir et le chômage, et nourrissent l’extrémisme dans le monde arabe. Mais si ces régimes occidentaux adoptent ces politiques avec une logique pragmatique afin de garantir leurs intérêts, pourquoi donc les peuples occidentaux se taisent face aux pratiques horribles de leurs gouvernements ?

Pourquoi les peuples occidentaux se taisent face aux pratiques horribles de leurs gouvernements ?

Ces peuples ont pris l’habitude de punir leurs dirigeants, leurs gouvernements et même les petits élus de province dans les élections, si ceux-ci n’ont pas suivi leur programme électoral. Pourquoi ne demandent-ils pas des comptes également au sujet de la politique étrangère ? La plupart des partis politiques laissent une place importante à la politique étrangère dans leurs programmes. Ils défendent la coopération et promettent de propager les valeurs de la démocratie dans le tiers monde, dont le monde arabe. Mais dès qu’ils arrivent au pouvoir, ils ne tiennent pas leurs engagements. Dans le même temps, les peuples ne punissent pas ces gouvernements aux élections. Bien au contraire, une partie des peuples occidentaux perçoit les choses de façon inverse. L’extrémisme et l’immigration font partie des conséquences du soutien apporté par l’Occident aux régimes dictatoriaux corrompus et ces phénomènes inquiètent beaucoup l’homme occidental. Certains se jettent dans les bras de l’extrême droite, en comptant sur ces partis pour stopper l’immigration et l’islamisme. Mais ce n’est pas la bonne solution. Ce qu’il faut, c’est punir les partis pour leurs politiques de soutien aux régimes dictatoriaux.

Faire pression sur leurs gouvernements pour qu’ils arrêtent de soutenir des régimes dictatoriaux corrompus

A des moments historiques, les peuples occidentaux ont admis l’arrêt du pire phénomène d’exploitation de l’homme par l’homme : l’esclavage, grâce aux thèses des penseurs anti-esclavagistes. Ils doivent aujourd’hui faire preuve de la même lucidité et ainsi franchir une étape dans la prise de conscience profonde de l’égalité. Ils doivent faire pression sur leurs gouvernements pour qu’ils arrêtent de soutenir des régimes dictatoriaux corrompus, notamment au Sud de la Méditerranée. Cette pression doit s’incarner dans la prise en compte lors des élections du respect et de l’application des promesses concernant la diffusion des valeurs de la démocratie.

Le dernier mot revient aux peuples arabes mais…

Cela sera une des contributions les plus importantes des peuples occidentaux à l’ancrage de la démocratie dans des régions dont le monde arabe fait partie. Ce rêve ne peut se réaliser que si un groupe d’hommes politiques et d’intellectuels œuvre pour cette prise de conscience. Des intellectuels et des hommes de religion de la trempe de John Wesley, John Jay et Victor Schoelcher, qui ont fait naître la pensée anti-esclavagiste au cours des XVIIIème et XIXème siècles. Qui fera donc naître en Occident un courant de pensée inflexible au sujet du droit des peuples arabes à vivre en démocratie et imposera cette pensée aux gouvernements occidentaux, afin qu’ils ne soutiennent plus les dictateurs ? Le dernier mot revient aux peuples arabes, qui ont leur destin entre leurs mains, mais il est très important que les peuples occidentaux les soutiennent en mettant fin à l’appui apporté par leurs gouvernements aux dictateurs.

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