«Onshore balancing» : La menace qui pèse sur la neutralité d’Oman

La semaine dernière, les Etats-Unis et Oman ont signé un accord qui permet à la marine américaine de faire escale dans les ports omanais stratégiquement importants de Duqm et Salalah. L’accord donnera aux Etats-Unis une plus grande souplesse pour mener des opérations maritimes en cas d’escalade dans leur confrontation avec l’Iran. Mais l’accord reflète également l’intensification de la rivalité mondiale entre les Etats-Unis et la Chine. L’influence croissante de Pékin complique les alliances et les rivalités à travers le Golfe, menaçant de briser la domination de longue date de Washington dans la région. Le déménagement des Etats-Unis à Oman est en partie motivé par la volonté de surveiller les activités de la Chine dans la région et de limiter l’expansion commerciale et logistique de cette dernière.

Il n’est pas certain que le Sultanat d’Oman puisse rester neutre indéfiniment, compte tenu des exigences concurrentes qui lui sont imposées par les puissances régionales et mondiales. Comme la concurrence entre les grandes puissances du Moyen-Orient peut avoir des implications majeures pour leur sécurité, les pays européens devraient s’efforcer de maintenir le rôle précieux d’Oman en tant que médiateur neutre. Le Royaume-Uni est particulièrement bien placé pour le faire, en tant que seul Etat européen ayant une présence significative dans le Sultanat (ayant récemment signé avec lui un accord de défense commune qui a conduit à la création d’une base de soutien logistique commune à Duqm). En effet, plutôt que d’utiliser ses liens historiques avec Oman pour simplement protéger ses intérêts nationaux, le Royaume-Uni devrait se coordonner avec ses alliés européens afin de maintenir la neutralité de Mascate (Capitale du Sultanat Oman). Le Sultanat navigue habilement entre les intérêts des différentes parties, mais il risque de perdre sa neutralité à mesure qu’il est entraîné par les vents de la rivalité régionale et mondiale.

Anticiper les risques d’escalade

Quelques jours après la signature de leur nouvel accord, les Etats-Unis et Oman ont mené des exercices militaires conjoints conformément à ce que Washington appelle « l’engagement des deux pays à promouvoir des objectifs de sécurité mutuelle« . Néanmoins, à court terme, les Etats-Unis se concentreront probablement sur ces activités dans le cadre de leurs efforts pour retirer des concessions de Téhéran. En effet, moins d’un an après le retrait américain de l’accord nucléaire iranien, Téhéran continue de développer des missiles balistiques et menace à plusieurs reprises de bloquer le détroit d’Ormuz, une voie navigable par laquelle transite un tiers des exportations mondiales de pétrole par mer.

Afin de faire face à cette menace, les Etats-Unis élargissent leur accès au mouillage dans la région. Bien que leur infrastructure soit encore en cours de développement, plusieurs ports omanais sont situés près de l’Iran, du Yémen et de la Corne de l’Afrique, trois points chauds importants pour la sécurité des Etats-Unis et de leurs alliés régionaux, notamment Israël et l’Arabie Saoudite. De plus, Duqm et Salalah sont situés à mi-chemin entre deux points d’étranglement clés de part et d’autre de la péninsule arabique, dans le détroit d’Ormuz et Bab el-Mandeb. En cas de nouvelle crise régionale, les ports (omanais) offriraient aux Etats-Unis un accès direct à la péninsule via l’océan Indien sans avoir à passer par l’un ou l’autre détroit. Le nouvel accord permettra à Washington d’exercer de nouvelles pressions sur Téhéran, y compris en cas d’escalade entre les parties.

Lutter contre l’influence croissante de la Chine

À long terme, les Etats-Unis considèrent probablement que l’accès aux ports omanais s’inscrit dans une course mondiale pour le contrôle des infrastructures d’importance stratégique. Duqm et Salalah ont attiré l’attention de plusieurs puissances internationales ces dernières années en raison de leur position. Tout comme les Etats-Unis et le Royaume-Uni, l’Inde a récemment obtenu le droit pour sa marine d’utiliser les ports omanais. Et le Sultanat a fait la promotion des avantages commerciaux du port pour attirer les investissements de pays comme le Koweït, la Corée du Sud et même l’Iran.

Pourtant, la Chine se démarque par son ambitieux projet de 10,7 milliards de dollars pour développer la zone portuaire et industrielle de Duqm. En raison de ses problèmes économiques, Oman compte beaucoup sur ces investissements étrangers pour développer ses industries non pétrolières dans le cadre d’un plan de diversification intitulé « Oman 2040« . Mascate perçoit l’initiative de la Chine sur la ceinture et la route à l’échelle mondiale comme une réelle opportunité d’atteindre cet objectif.

Néanmoins, ce type d’investissement à grande échelle suscite beaucoup d’inquiétude chez les rivaux de Pékin, notamment à Washington. Au cours de la dernière décennie, la Chine (premier importateur mondial de pétrole) est devenue un acteur discret mais toujours plus influent au Moyen-Orient, investissant massivement dans les ports de la région par le biais de l’initiative «Belt and Road». Cet investissement a pris de plus en plus une dimension politique et sécuritaire. Par exemple, la Chine a ouvert en 2017 sa première base militaire à l’étranger, à Djibouti. Et, il y a des rumeurs selon lesquelles Pékin cherchera à utiliser le port pakistanais de Gwadar à des fins militaires. L’investissement permet non seulement à la Chine d’avoir accès à des sites stratégiquement importants, mais, dans certains cas, il peut aussi lier un gouvernement hôte à une relation de dépendance économique.

Les Etats-Unis ne semblent pas disposés à tolérer cette situation. Témoignant devant la Commission des forces armées de la Chambre des représentants des Etats-Unis en Février 2018, le général Joseph Votel, commandant du «commandement central», s’est dit préoccupé par la stratégie de la Chine visant à renforcer progressivement son dispositif militaire mondial grâce à l’accès aux infrastructures entre Gwadar et Djibouti, points entre lesquels se trouvent Duqm et Salalah. Le mois suivant, le général Thomas Waldhauser, commandant du «Commandement de l’Afrique», a déclaré lors d’une audition au Congrès que si la Chine augmentait son influence à Djibouti, cela pourrait avoir des conséquences importantes pour l’armée américaine. De ce point de vue, l’accord américano- omanais semble refléter la volonté de Washington de repousser Pékin autant que Téhéran.

Maintenir la neutralité d’Oman

Pour Oman, l’accord est une victoire diplomatique. Le ralliement du soutien américain est crucial pour équilibrer la pression extérieure et éviter la dépendance à l’égard d’une seule puissance. Conscient de sa vulnérabilité et soucieux de protéger sa neutralité, le sultanat a cherché ces dernières années à équilibrer ses alliances avec des puissances rivales, notamment l’Iran et l’Arabie Saoudite, la Chine et l’Inde, la Chine et les Etats-Unis. Cependant, avant l’accord, l’administration de Trump avait évité les relations avec Mascate, estimant qu’elle était trop proche de Téhéran. Parallèlement, le sultanat subissait une pression croissante de la part de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis en raison de ses relations avec l’Iran et le Qatar. Cela a incité le sultan Qaboos bin Said al-Said à accueillir le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu en Octobre 2018, dans le but d’obtenir le soutien des Etats-Unis. A en juger par le nouvel accord entre Mascate et Washington, la stratégie du sultanat a été efficace.

Le fait que les Etats-Unis n’aient pas encore contraint le sultanat de choisir entre Washington et Téhéran témoigne du succès de l’approche omanaise. Mais il n’est pas certain qu’Oman puisse rester neutre indéfiniment, étant donné les exigences concurrentes des puissances régionales et mondiales à son égard. Dans ce contexte, le soutien croissant des Etats-Unis aidera Oman à renforcer ses relations avec la Chine, mais pourrait compliquer ses relations diplomatiques avec l’Iran.

C’est là que les pays européens peuvent jouer un rôle utile. Ils ne sont peut-être pas des acteurs clés au Moyen-Orient, mais ils peuvent toujours apporter à Oman le type de soutien politique sans équivoque indispensable au maintien de sa neutralité. S’ils ne le font pas, le Moyen-Orient pourrait perdre l’un de ses médiateurs les plus efficaces au profit d’un maelström de crise et de concurrence.

Par Camille Lons

Lien vers l’article original

Traduction Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 76 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*