Marchés: Le plus grand champ pétrolier saoudien s’épuise plus vite qu’on ne l’imaginait

Photographe: Simon Dawson/Bloomberg


Le plus grand gisement de pétrole d’Arabie Saoudite (et du monde) s’épuise plus vite que ce que l’on pensait.

Ghawar ne peut produire que 3,8 millions de barils par jour, selon de nouveaux documents d’Aramco, bien moins que ne le pensaient les analystes.

C’était un secret d’Etat et la source des richesses d’un royaume. Ghawar était si important que les planificateurs militaires américains avaient, un jour, débattu de la manière de le saisir par la force. Pour les négociants en pétrole, c’était une source de spéculation sans fin.

Aujourd’hui, le marché le sait enfin : Ghawar en Arabie Saoudite, le plus grand champ de pétrole conventionnel du monde, peut produire beaucoup moins que ce que tout le monde croyait.

Lorsque Saudi Aramco a publié lundi ses premiers bénéfices depuis sa nationalisation il y a près de 40 ans, il a également levé le voile autour de ses méga champs pétroliers. Le prospectus obligataire de la société a révélé que Ghawar est en mesure de pomper un maximum de 3,8 millions de barils par jour, bien en deçà des 5 millions de barils qui étaient devenus monnaie courante sur le marché.

« En tant que plus grand champ saoudien, le rapport se distingue par une capacité de production étonnamment faible de Ghawar », a déclaré Virendra Chauhan, responsable chez Energy Aspects Ltd. à Singapour.

Roi Du Pétrole: L’Arabie Saoudite s’appuie sur une poignée de méga-domaines pour maintenir sa capacité de 12 millions de barils par jour.(Graphique ci-dessous)

Graphique montrant les capacités journalières des puits Saoudiens

L’Energy Information Administration, un organisme gouvernemental américain qui fournit des données statistiques et qui sert souvent de référence sur le marché pétrolier, a fixé la capacité de production de Ghawar à 5,8 millions de barils par jour en 2017. Aramco, lors d’une présentation à Washington en 2004, lorsqu’elle a tenté de démystifier les théories de l’approvisionnement en « pic pétrolier » du banquier américain Matt Simmons, Aramco a également déclaré que le champ pompait plus de 5 millions de barils par jour, et ce, depuis au moins la décennie précédente.

Dans son livre « Twilight in the Desert », Simmons affirmait que l’Arabie Saoudite aurait du mal à augmenter sa production en raison de l’épuisement imminent de Ghawar, entre autres facteurs. « Les rapports de production champ par champ ont disparu derrière le mur du secret il y a plus de deux décennies », écrit-il dans son livre en référence à la nationalisation d’Aramco.

Les nouveaux détails au sujet de Ghawar prouvent l’un des points de Simmons. Cependant, il a omis les changements technologiques qui ont permis à l’Arabie Saoudite et, plus important encore, aux producteurs américains de schiste argileux, d’augmenter considérablement la production, la production mondiale de pétrole n’ayant pas encore atteint son maximum.

Le prospectus ne donnait aucune information sur les capacités de Ghawar à produire aujourd’hui, il y a moins de 15 ans, une réduction significative pour tout champ pétrolier. Le rapport ne précisait pas non plus si la capacité continuerait à l’avenir de diminuer à un rythme similaire.

En réponse à une demande d’interview, Aramco a renvoyé au prospectus obligataire sans donner de détails.

Couronne perdue

Le nouveau taux de production maximum de Ghawar signifie que le Permien aux Etats-Unis, qui a pompé 4,1 millions de barils par jour le mois dernier selon les données gouvernementales, est déjà le plus grand bassin de production pétrolière. La comparaison n’est pas exacte car le champ saoudien est un réservoir conventionnel, tandis que le champ Permien est une formation de schiste non conventionnelle, mais elle montre l’équilibre changeant du pouvoir sur le marché.

Ghawar, d’une longueur d’environ 174 milles, soit la distance entre New York et Baltimore, est si importante pour l’Arabie Saoudite parce que le gisement a « représenté plus de la moitié de la production totale cumulative de pétrole brut du royaume », selon le prospectus obligataire. Le pays pompe depuis la découverte du puits Dammam n°7 en 1938.

En plus de Ghawar, découvert en 1948 par un géologue américain, l’Arabie Saoudite s’appuie fortement sur deux autres méga champs : Khurais, qui a été découvert en 1957, et peut pomper 1,45 million de barils par jour, et Safaniyah, qui a été découvert en 1951 et encore aujourd’hui le plus grand champ pétrolier offshore du monde avec une capacité de 1,3 million de barils par jour. Au total, Aramco exploite 101 champs pétroliers.

Des flammes brûlent dans une usine de traitement du pétrole du champ pétrolifère de Shaybah à Saudi Aramco. Photographe : Simon Dawson/Bloomberg

Le prospectus obligataire de 470 pages confirme que Saudi Aramco est capable de pomper un maximum de 12 millions de barils par jour, comme Riyad le dit depuis plusieurs années. Le royaume a accès à une capacité de production supplémentaire de 500 000 barils par jour dans la zone dite neutre partagée avec le Koweït. Cette région ne produit plus rien en raison d’un conflit politique avec son voisin.

Bien que le prospectus ait confirmé la capacité de production maximale globale, la répartition entre les champs est différente de ce que le marché avait supposé. En règle générale, l’Arabie Saoudite conserve entre 1 et 2 millions de barils par jour de sa capacité de réserve, qu’elle n’utilise qu’en cas de guerre, de perturbations ailleurs ou d’une demande exceptionnellement forte. L’Arabie Saoudite a brièvement pompé un record de plus de 11 millions de barils par jour à la fin de 2018.

« La société utilise également cette capacité inutilisée comme option d’approvisionnement de rechange en cas d’interruption imprévue de la production dans n’importe quel champ et pour maintenir ses niveaux de production pendant l’entretien courant du champ », indique Aramco dans son prospectus.

Stratégie coûteuse

Pour Aramco, c’est un coût important, car elle a investi des milliards de dollars dans des installations qui ne sont pas utilisées régulièrement. Toutefois, l’entreprise a déclaré qu’elle pouvait exploiter sa capacité inutilisée, lui permettant également de réaliser des profits considérables en période de resserrement du marché, ce qui lui procurera 35,5 milliards de dollars de revenus supplémentaires entre 2013 et 2018. L’an dernier, le ministre saoudien de l’énergie, Khalid Al-Falih, a déclaré que le maintien de cette réserve d’approvisionnement coûte environ 2 milliards de dollars par an.

Aramco a également divulgué les réserves de ses cinq principaux gisements, révélant que certains d’entre eux ont des durées de vie plus courtes qu’on ne le pensait auparavant. Ghawar, par exemple, n’a plus que 48,2 milliards de barils de pétrole, qui dureront encore 34 ans au rythme maximum de production. Néanmoins, les entreprises sont souvent en mesure d’accroître leurs réserves au fil du temps en déployant de nouvelles techniques ou technologies.

Au total, le royaume dispose de 226 milliards de barils de réserves, assez pour 52 autres années de production à la capacité maximale de 12 millions de barils par jour.

Les Saoudiens ont également déclaré au monde que leurs gisements vieillissent mieux que prévu, avec des « faibles taux d’épuisement de 1 à 2 % par an », plus lentement que le déclin de 5 % que certains analystes soupçonnaient.

Pourtant, Aramco a également déclaré que certaines de ses réserves, environ un cinquième du total, avaient été forées pendant près d’un siècle, que plus de 40 % de leur pétrole a déjà été extrait, un chiffre considérable pour une industrie qui peine à récupérer plus de la moitié des « barils en place » dans le sol.

Par Javier Blas, Correspondant en chef pour l’énergie

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Traduction Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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