L’Islam « made in France » ? Débat sur la réforme des organisations Musulmanes et le financement étranger de la religion

Le président Français Emmanuel Macron s'entretient avec un religieux Musulman lors de sa visite à la mosquée Zitouna de la Médina (vieille ville) de Tunis, le 1er Février 2018. REUTERS/Eric Feferberg

Depuis les années 1980, les Gouvernements Français ont essayé et échoué à intégrer pleinement les Musulmans Français et, à combattre l’extrémisme ainsi que la radicalisation. Malgré tous leurs efforts, ces objectifs ont été entravés par de multiples facteurs, notamment l’héritage du colonialisme Français, l’interprétation unique de la séparation de l’Eglise et de l’Etat en France, diverses divisions internes au sein des communautés Musulmanes Françaises et l’influence constante de divers acteurs externes, y compris des Gouvernements étrangers.

Le président Emmanuel Macron est lui aussi aux prises avec ces défis. Au début de son mandat, il a déclaré son intention de « planter les jalons pour l’ensemble de l’organisation de l’Islam en France ». En 2018, Macron a entamé un processus de consultation à cette fin, soulignant la nécessité de mettre en place un interlocuteur pour les Musulmans Français (semblable à ceux d’autres groupes religieux), de créer un cadre pour le financement des lieux de culte et la collecte des dons, et un système pour contrôler et former les Imams travaillant en France. L’initiative de Macron visait à modifier la loi de 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat (loi de 1905) dans le but de réformer de manière intrusive les organisations religieuses et de mettre fin au financement étranger qui afflue dans les communautés Musulmanes et qui, selon Macron, empêche « l’Islam Français d’entrer dans la modernité ».

Vendredi dernier, il est allé plus loin en avertissant qu’il ne ferait aucune concession à un « Islam Politique… qui veut faire sécession avec notre République » et semblant dire qu’il supprimerait le financement étranger de l’Islam en France

L’Etat Français, protecteur de la liberté religieuse et de la laïcité, tente de naviguer dans la communauté Musulmane «balkanisée» du pays. Tout au long de l’histoire de France, la gestion de la religion a été étroitement liée à l’affirmation du pouvoir de l’Etat, et le Gouvernement a pris la mauvaise habitude de compter sur des partis extérieurs pour réglementer l’Islam à l’intérieur de ses frontières. Toutefois, l’Etat Français est-il vraiment le meilleur interlocuteur pour régler les questions pratiques liées à l’organisation de la religion ?

Bref historique de l’islam en France

L’attitude de la France à l’égard de l’Islam depuis les années 1960 peut être décomposée en trois grandes périodes.

Au cours de la première phase (années 1960-1990), la gestion de la religion n’était pas un enjeu public par rapport à l’Islam. Les travailleurs immigrants arrivés pendant ces années de croissance économique vivaient souvent dans des foyers autogérés, conçus en partie pour faciliter la pratique de la religion. En vue du retour de ces travailleurs, les pays d’émigration du Maroc, de l’Algérie et de la Turquie se considèrent comme des interlocuteurs légitimes de l’Etat Français sur les questions religieuses. Ils ont envoyé des Imams rémunérés en France, financé des salles de prière et organisé des fédérations nationales pour servir de relais à leur influence. L’Algérie en particulier se considère comme le principal interlocuteur, puisque la majorité des Musulmans Français sont d’origine Algérienne.

Les autorités Françaises se sont adaptées à ces pays et à leur rôle religieux pour plusieurs raisons. D’abord et avant tout, les Etats étrangers voulaient maintenir un lien avec leurs ressortissants, qu’eux-mêmes et la France considéraient comme des migrants temporaires. La plupart d’entre eux n’ayant pas l’intention de demander la nationalité Française, il était donc logique que leur pays d’origine les représente. De plus, au lendemain de la révolution Iranienne de 1979, de l’assassinat du président Anouar El-Sadate en Egypte en 1981 et du retrait Soviétique d’Afghanistan en 1989, la France a pris conscience que les mouvements Islamistes constituaient un ensemble de nouveaux acteurs politiques difficiles à contrôler, une tâche considérée comme mieux adaptée aux Gouvernements à majorité Musulmane.

Après la crise pétrolière de 1973, la stratégie d’importation de main-d’œuvre Maghrébine a été stoppée et les travailleurs immigrés, craignant de ne pas pouvoir rentrer en France s’ils voyageaient à l’étranger, ont amené leurs familles en France. Dans les années 1980, les organisations de soutien aux communautés Musulmanes n’ont pas su suivre l’évolution des besoins des Musulmans Français, en particulier ceux de leurs enfants nés et élevés en France. Bien qu’ils soient nés et aient grandi en France, les jeunes Musulmans Français ont eu des difficultés à s’intégrer dans la société, ce qui les a amenés à développer une relation différente avec la religion. Sur le plan international, les pays autoritaires du Moyen-Orient et du Maghreb ne peuvent plus contenir l’Islamisme, que les gens utilisaient pour exprimer leur colère envers les régimes autoritaires. La France a compris, peut-être un peu trop tard, que déléguer la gestion de l’Islam à des puissances étrangères n’était plus suffisant et pouvait même créer de nouveaux problèmes. La Ligue Musulmane Mondiale basée en Arabie Saoudite, qui promeut des croyances et des pratiques Islamiques de style Saoudien étrangères à l’Europe, a financé la construction d’un certain nombre de mosquées dans les années 1980 et 1990, ainsi que des mouvements transnationaux comme le Tablighi Jamaat, les Salafistes et les Frères Musulmans qui opéraient librement dans certains des quartiers Français les plus pauvres, les Banlieues.

Au cours de la deuxième phase (1990-2000), l’Etat a exercé son contrôle sur l’Islam Français par le biais d’un conseil représentatif. la fin des années 1990, il n’y avait pas de représentation satisfaisante de l’Islam pour interagir avec les autorités publiques. En effet, l’Islam Sunnite (qui est le courant principal de l’Islam en France) n’a pas de hiérarchie cléricale. Il n’y a donc pas d’autorités religieuses semblables à celles de l’Eglise Catholique qui seraient des interlocuteurs naturels de l’Etat. En outre, après plusieurs décennies de délégation de la gestion de l’Islam à des puissances étrangères, il est devenu nécessaire de réduire leur influence. Mais ce n’était pas une tâche facile : L’Algérie, par exemple, était réticente à abandonner son rôle de gardienne de la Grande Mosquée de Paris. Les Ministres de l’Intérieur Pierre Joxe et Charles Pasqua tentèrent alors de construire un Islam de France basé sur l’influence supposée de la Grande Mosquée de Paris dans toute la France. Par exemple, en 1994, Pasqua a accordé à la Grande Mosquée de Paris le monopole de la certification de la viande halal.

Dans les années 2000, la France a lutté pour contenir l’influence croissante des Frères Musulmans, qui opéraient librement à travers l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF). Ce mouvement représentait un Islam sans appartenance Etatique et attirait un public en quête de son identité. La naissance du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) en 2003, qui devait servir d’organisation faîtière officielle en interaction directe avec le Gouvernement, est née à la demande pressante du ministre de l’Intérieur de l’époque et futur président Nicolas Sarkozy pour des groupes comme l’UIOF à rejoindre un organe central. Par son appartenance au CFCM, l’UOIF est passée d’un statut «d’outsider» à celui de membre d’une nouvelle structure institutionnalisée et officielle de l’Islam Français. Mais la lune de miel n’a pas duré. Les divisions internes au sein de l’UOIF, l’incapacité du CFCM à maintenir sa cohésion et les projets de Nicolas Sarkozy de se présenter aux élections sur le dos d’un électorat enclin à rejeter l’Islam et les Musulmans, ont conduit l’UOIF à se retirer du CFCM en 2011. La Fédération des Mosquée de Paris s’était précédemment retirée en 2008 parce qu’elle ne pouvait accepter la présidence tournante négociée plusieurs années auparavant. Privé de ces deux acteurs importants, le CFCM est aujourd’hui une coquille vide.

L’Image d’Aujourd’hui

Aujourd’hui, l’institutionnalisation de l’Islam en France se heurte toujours aux mêmes obstacles. Le Maroc, l’Algérie et la Turquie continuent de renforcer leur emprise sur l’expression religieuse Islamique en France. L’Algérie entend continuer à jouer un rôle central en France. Le roi du Maroc, Mohammed VI, affirme avec force son statut de  » Commandeur des fidèles  » en dehors du Maroc, cherchant à unir un réseau de mosquées en France sous couvert de lutte contre l’extrémisme religieux en menant une réforme théologique de l’Islam. Cependant, la création d’un organe représentatif Français de l’Islam n’a pas mis fin à l’influence de ces pays, en partie à cause de l’inefficacité du CFCM, et avec l’Algérie et le Maroc qui mènent une guerre par procuration pour l’allégeance des Musulmans Français.

Cependant l’un des rares objectifs atteints par la France dans ces efforts concerne l’organisation des Aumôneries. Si les Aumôniers Musulmans sont relativement bien organisés dans l’armée, ils restent trop faibles dans les prisons et les hôpitaux et pratiquement inexistants dans l’enseignement public. Par ailleurs, les Imams étrangers restent très nombreux en France. Selon le Ministère de l’Intérieur, 151 Imams ont été envoyés par la Turquie (qui a entrepris une série d’activités religieuses auprès des Musulmans à travers l’Europe au cours de la dernière décennie), 120 par l’Algérie et 30 par le Maroc. Le dialogue officiel avec ces pays a permis d’établir une règle imposant aux Imams envoyés en France de suivre une formation civique et administrative en Français. Il s’agit de rappeler aux Imams et aux Aumôniers les règles qu’ils doivent suivre et de les familiariser avec l’histoire de la laïcité, ou la conception de la laïcité en France.

En ce qui concerne la construction de mosquées, l’Algérie verse une subvention globale à la Grande Mosquée de Paris, qui redistribue ensuite des fonds à une série de projets de mosquées affiliés à la Fédération Nationale de la Grande Mosquée de Paris. Le Maroc, la Turquie et l’Arabie Saoudite envoient également des fonds. Depuis 2004, le Maroc développe une stratégie de formation des Imams pour asseoir son influence dans les mosquées Françaises via le Ministère des Affaires Religieuses. Le Maroc s’est engagé auprès du Ministère Français de l’Intérieur à dispenser des cours de formation civique et civile. Par exemple, en 2015, le président François Hollande a signé un accord avec la Monarchie Marocaine pour envoyer des Imams Français suivre une formation à l’Institut Mohammed VI à Rabat. Cette offre de formation s’inscrit dans une approche stratégique plus large, qui touche également l’Afrique Subsaharienne puisque le Maroc reçoit également des Imams de Guinée, du Mali et de Côte d’Ivoire.

Malgré ces efforts, il y a toujours une pénurie de lieux de culte Français pour les Musulmans. On suppose souvent qu’il n’y a pas assez d’argent pour financer la construction des mosquées, mais personne aujourd’hui n’est en mesure de quantifier la capacité de financement provenant de la communauté Musulmane Française elle-même. Le rapport du Sénat Français sur le financement de l’Islam ne donne pas de chiffres sur les budgets des mosquées. Beaucoup pensent que les Musulmans Français sont trop pauvres pour financer leurs propres lieux de culte et qu’ils sont dépendants des financements étrangers. En réalité, seuls les grands projets nécessitent un financement important de sources étrangères. Il est difficile de donner une estimation précise, mais le rapport du Sénat note que le budget total est déjà en grande partie financé par les communautés Musulmanes Françaises.

Depuis les années 1960, avant la création d’une autorité nationale représentative, l’Islam en France s’est construit au niveau local autour des mosquées. Toute remise en question de l’organisation de l’Islam doit en tenir compte. Selon le ministère de l’Intérieur, la plupart des mosquées en France aujourd’hui sont indépendantes du contrôle étranger. Mais ces mosquées non affiliées n’ont jamais été représentées dans le système du CFCM qui, pour des raisons politiques et diplomatiques, a accordé plus de privilèges aux fédérations influencées par l’étranger. Les tentatives de l’Etat Français de centraliser l’organisation de l’Islam ont été contre-productives précisément en raison de l’implication d’Etats étrangers qui continuent de contrôler des organisations au sein du CFCM.

Vers une meilleure approche

Les Musulmans Français ne s’épanouiront pas sans une autonomie financière totale. La loi de 1905 exige que l’Etat soit neutre à l’égard de la religion et garantisse l’égalité de traitement des différents groupes confessionnels. La France doit tenir compte de la diversité et du caractère décentralisé de l’Islam et des Musulmans Français.

Cependant, la réalité est que toutes les religions en France ne sont pas traitées sur un pied d’égalité et que l’Islam en France ne bénéficie pas de toutes les ressources et dispositions accordées aux autres religions. L’action constructive viserait à assurer l’égalité totale de traitement pour répondre aux défis spécifiques posés par l’Islam : revenir à l’esprit de la loi de 1905, non seulement en renforçant la liberté religieuse et en évitant toute ingérence dans les pratiques religieuses, mais aussi en encourageant les Musulmans Français à créer des organisations religieuses conformément à la loi de 1901 sur les organisations sans but lucratif, comme cela est commun aux autres confessions religieuses.

Enfin, les réformes proposées par Macron doivent être menées de manière transparente et réaliste et ne peuvent se faire sans impliquer pleinement les Musulmans Français dans un véritable dialogue. Mais un tel projet est voué à l’échec si les Musulmans Français ne s’organisent pas, ne prennent pas l’initiative et n’interviennent pas plutôt que d’attendre que les autorités publiques choisissent leurs interlocuteurs Musulmans préférés.

Par Rim-Sarah Alouane

Traduction Alexandra Allio De Corato

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Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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