L’influence militaire croissante de la France dans le Golfe persique

La présence et les intérêts croissants de la France en matière de sécurité dans l’ensemble du Moyen-Orient prennent de plus en plus d’importance dans les grands théâtres, ce qui place Paris au cœur des questions régionales fondamentales. La question est de savoir si Paris peut réussir face à d’autres puissances concurrentes dans la région.

Comme l’illustrent ses efforts dans la région du Sahel, la France n’a pas peur des régions qu’elle a colonisées par le passé. Et alors que l’Union européenne (UE) semble s’éloigner en général du domaine militaire du Moyen-Orient et du Golfe en particulier, les ventes d’armes de la France à l’Arabie Saoudite, aux Emirats Arabes Unis (EAU) et au Qatar, outre sa coopération militaire avec le Koweït, vont à l’encontre de cette tendance.



La France et l’art de faire du commerce


Le rôle de la France dans la région du Golfe est motivé par l’importance de l’industrie de l’armement pour l’économie française et la capacité de cette industrie à influencer la politique étrangère de Paris.

La France a été le troisième exportateur d’armes entre 2015 et 2017, derrière les Etats-Unis et la Russie, mais devant les grands exportateurs d’armes comme la Chine, l’Allemagne et le Royaume-Uni. La France a négocié avec de nombreux Etats du Golfe, la vente de l’avion de combat à réaction Rafale, dans le cadre d’une approche transactionnelle où Abu Dhabi mettait en concurrence Paris et Londres, en tant qu’avion de combat de nouvelle génération, futuriste et très performant.

Les responsables français pensaient que l’ouverture des installations navales du Camp de la Paix à Abu Dhabi en 2009 ouvrirait la voie à d’autres acquisitions et achats de systèmes. Cela n’a pas était le cas.

Du fait que quatre des cinq premiers clients de l’industrie française de l’armement sont originaires du Golfe , les Français sont donc devenus plus actifs dans le secteur de la sécurité de la région au cours des dernières années. En particulier, les visites quasi mensuelles de fonctionnaires du ministère français de la sécurité dans la région, ainsi que le lobbying déjà en cours des représentations permanentes de la France dans la région et la collaboration entre le ministère de la défense de la France et des pays du Golfe, par des exercices et des conférences, constituent un élément clé dans la stratégie française visant à étendre son influence sur les forces et stratégies de sécurité des pays arabe du Golfe. Les visites mensuelles de diplomates français de haut rang dans le Golfe, illustrent le sérieux avec lequel Paris entretient ses liens diplomatiques avec ces Etats. En plus de ces visites diplomatiques, les liens financiers entre Doha et Paris remontent à des décennies.

Alors que les Français renforcent leur présence dans les secteurs de la sécurité du Golfe, le reste de l’UE semble plus réticent à s’impliquer. Des pays comme les Pays-Bas, l’Allemagne et le Danemark ont tous déclaré qu’ils ne vendront pas d’armes aux membres de la coalition actifs au Yémen, car ils contribueraient indirectement à la crise humanitaire qui y sévit.

Contrairement à cette suspension des ventes d’armes par les autres membres de l’UE, les Français ont récemment signé avec l’Arabie Saoudite un nouvel accord de plusieurs milliards de dollars pour la construction de navires. Plusieurs entreprises françaises ont également signé de nouveaux contrats d’armement avec les Emirats Arabes Unis lors de l’International Defence Exhibition and Conference (IDEX) à Abu Dhabi en Février. Paris considère ces accords comme essentiels pour les intérêts à long terme de la France et la stabilité de la région.

Ces nouveaux accords ne constituent toutefois pas une tendance nouvelle, mais simplement la poursuite de l’augmentation des ventes d’armes dans la région, qui s’était déjà manifestée à l’été 2018, lorsque la France avait doublé ses ventes d’armes au Proche-Orient. En particulier, les Français semblent avoir diversifié leurs marchés par rapport aux années précédentes, en vendant de plus en plus d’armes à des pays comme le Qatar et le Koweït, plutôt qu’aux EAU et en Arabie Saoudite. Dans le même temps, les Emirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite restent parmi les premiers importateurs d’armes françaises. Les armes françaises revêtent une importance particulière pour les Emirats Arabes Unis, comme en témoigne le rôle important que joue le char français Leclerc dans l’armée émiratie et son utilisation par ces derniers sur les champs de bataille au Yémen.

La France est l’un des rares pays européens où l’industrie de l’armement n’est pas contrôlée par le Parlement. Bien que le gouvernement français ne soit pas directement responsable de la vente d’armes aux pays impliqués dans un conflit, le silence relatif de la France sur les événements au Yémen est révélateur.

De plus, les Français ne se contentent pas de vendre des armes au Golfe ; ils participent aussi activement à l’élaboration des structures et stratégies militaires des pays du Golfe, en particulier le Koweït et le Qatar. Tout au long de l’année 2018, la France a accueilli plusieurs réunions militaires de haut niveau et a même organisé un exercice militaire avec l’armée koweïtienne intitulé « Perle de l’Occident », destiné à renforcer la coopération entre les deux armées. Elle a également soutenu «oralement» les efforts de médiation du Koweït visant à rétablir les liens entre les pays du CCG. Récemment, les deux pays se sont rencontrés pour le deuxième dialogue stratégique Koweït-France à Paris, renforçant ainsi leur collaboration dans les domaines de la politique, de l’économie et de la défense. Les Français ont eu des discussions similaires avec les Qataris, qui ont abouti à un accord de dialogue stratégique. Ces entretiens, qui s’inscrivent dans la continuité des liens militaires et financiers traditionnels Paris-Doha, ont porté non seulement sur l’économie et l’investissement, mais aussi sur des questions telles que la lutte contre le terrorisme et la défense.

Perspectives d’avenir de l’engagement français dans le Golfe

Compte tenu de l’enthousiasme décroissant des Etats-Unis pour leurs obligations de sécurité vis-à-vis de leurs alliés, et des rapports affirmant que Washington exigerait même que les pays d’accueil des troupes américaines paient leur entretien, et considérant la réticence chinoise à intervenir dans le domaine sécuritaire, la France pourrait-elle être un troisième fournisseur alternatif crédible de sécurité ?

Bien que les Français aient été influents dans la région du Sahel et qu’ils soient impliqués dans une rivalité avec l’Italie pour déterminer la prochaine faction dirigeante en Libye, il demeure très improbable que les Français soient prêts à jouer un tel rôle dans le Golfe. Tout d’abord, la France manque tout simplement des ressources et de la main-d’œuvre nécessaires pour maintenir les garanties de sécurité dans la région. Un tel effort exigerait peut-être la coopération de l’UE, mais étant donné l’appréhension de la plupart des pays menbres à l’égard de la vente d’armes dans la région, une présence sécuritaire étendue se heurterait probablement à une résistance encore plus grande. De plus, même en France même, des critiques ont été formulées à l’égard des relations de la France avec les pays du Golfe, les Emirats Arabes Unis et l’Arabie Saoudite en particulier. Compte tenu de l’absence de soutien populaire pour une présence physique dans la région, il semble peu probable que le gouvernement français cherche ouvertement à jouer un tel rôle.

Au lieu d’une présence physique, le gouvernement français aspire à jouer un rôle de leadership moral et à servir de courtier dans la région. Compte tenu des liens de Paris avec des pays neutres comme le Koweït, ainsi que des deux côtés de la crise du CCG, les Français sont bien placés pour devenir un «casse-tête» dans la région.

En effet, le monde en a déjà été témoin lorsque le Premier ministre libanais Saad al-Hariri s’est rendu en Arabie Saoudite dans le cadre de la campagne « anti-corruption » du royaume en 2017 et, compte tenu des liens financiers entre les trois pays, Macron a effectué une visite imprévue à Riyad afin de mettre un terme à cette crise. A la suite de cette visite, Hariri est parti pour la France afin d’éviter une escalade de la tension. Macron est même allé jusqu’à prétendre que, sans la France, le Liban serait en guerre.

Cependant, il y a un autre acteur dans le sillage de Paris, et c’est le Royaume-Uni, surtout après Brexit. Malgré une possible catastrophe de Brexit, le Royaume-Uni va de l’avant avec la mise en place de personnel supplémentaire au Bahreïn et à Oman. Le fait que les intérêts de Paris et de Londres s’étendent sur un vaste espace géopolitique, indique que ces deux capitales européennes doivent trouver des moyens de coopération compte tenu de la trajectoire empruntée par les Etats du Golfe avec la crise du Qatar et des résultats de la collaboration avec les alliés contre un processus dirigé par la Russie pour régler bon nombre des crises dans la région.

Par ailleurs, l’Iran fait également partie du «mix stratégique». Les Etats du Golfe surveilleront attentivement la manière dont la France gère les sanctions iraniennes.

Se faufilant dans toutes les directions et utilisant un mélange d’optique et de tactique, la Russie offre de sérieux défis géopolitiques qui sont dans l’intérêt de la France.

Alors que la France continue de chercher à étendre son influence militaire dans le Golfe, il ne fait aucun doute que Paris est chargée de «naviguer dans la géopolitique» d’une région extrêmement complexe du Moyen-Orient.

Par Théodore Karasik et Tristan Ober

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Traduction Alexandra Allio De Corato



Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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