Les souffrances des intellectuels dans la Syrie d’Al-Assad

L'écrivaine syrienne Haifa Bitar

Comment les services de sécurité interviennent concrètement dans la vie des intellectuels et opposants syriens ? La célèbre écrivaine féministe Haifa Bitar nous en donne des exemples concrets, loin des idées reçues.

Al-Hayat – Mercredi 21 mars 2018

Par Haifa Bitar, écrivaine syrienne

Avant la révolution syrienne, j’ai écrit pendant deux ans de manière hebdomadaire dans le quotidien Al-Thawra. J’abordais des problèmes sociaux, notamment ceux liés au sous-développement et à la corruption, ou je présentais des livres dignes d’intérêt. J’aimais avoir une tribune dans un des journaux de ma chère patrie, la Syrie, pour que les gens me lisent. Après le début de la révolution syrienne, Al-Thawra a refusé de publier un article dans lequel j’exprimais mon indignation face aux tentes dressées au centre de la ville de Lattaquié, aux micros géants diffusant à tue-tête des chansons désuètes comme « Sourya ya habibti » (Syrie mon amour), aux pancartes sur lesquelles étaient écrits des slogans trompeurs comme « finie, finie, finie » à propos de la révolution que le régime a considéré dès le premier jour comme un complot universel, ou « tes ennemis pourront s’élever tant qu’ils veulent monsieur le Président, leurs têtes n’atteindront pas la semelle de tes chaussures » ; alors que le sang commençait à couler à profusion dans les rues de Lattaquié. J’ai alors écrit dans Al-Safir et Al-Hayat des articles qui m’ont valu d’être convoquée à plusieurs reprises par les services de sécurité. Je n’ai pas oublié les paroles d’un officier des services de sécurité, après avoir été retenue deux heures dans son bureau : il m’a dit que je devais être une écrivaine patriote (le régime accuse toujours de trahison et met en doute le patriotisme des gens) et qu’il était indigne que je lave mon linge sale dans mes articles. Je lui ai répondu que l’écriture consistait justement pour moi à laver mon linge sale.

L’armée est une ligne rouge

Je vais mentionner certains de mes articles que le journal Al-Thawra a refusé de publier (avant la révolution bien sûr). J’ai écrit une fois sur la corruption de l’appareil médical, notamment celui de l’armée (les médecins travaillant pour l’armée), et les énormes pots-de-vin que donnaient les jeunes hommes désirant être exemptés du services militaire, alors qu’ils étaient en bonne santé. Je connaissais aussi un ophtalmologue qui prenait un million de livre de chaque jeune homme désirant être réformé en échange d’un rapport sur ses problèmes de vue. Je connais un médecin travaillant pour l’armée spécialisé dans les maladies du système digestif qui joignait des radiographies et des rapports d’autopsie de ses malades aux dossiers de jeunes prêts à payer de fortes sommes pour être réformés. Les soupçons de corruption planaient sur les médecins de l’armée et les gens commençaient à colporter ces scandales. J’ai donc écrit un article, qui a été refusé car l’armée est « une ligne rouge et il ne faut pas en parler ».

Le parti Baath est aussi une ligne rouge

Du journal Al-Thawra, je suis passée au Ministère de l’information. J’ai abordé les mauvais traitements infligés aux filles par leurs professeures d’éducation physique aux niveaux élémentaire et secondaire. J’ai écrit sur elles dans ma nouvelle « imra’a min tabiqayn » (une femme à deux étages) en décrivant comment elles nous criaient dessus quand nous répétions le salut au drapeau comme des perroquets : « Plus fort, bande d’animaux ». Puis nous nous égosillions à crier « Nous nous sacrifierons pour toi, Président » et nous recevions des pluies d’insultes car nos cordes vocales ne s’étaient pas brisées en criant. Notre punition était de ramper malgré le froid ou le sol trempé. Ma nouvelle a été refusée à deux reprises par la commission de lecture à l’Union des écrivains arabes et au Ministère de l’information. Je pensais qu’elle avait été refusée pour deux raisons : j’avais critiqué l’institution religieuse, qui nous inculque des idées niant l’Autre et lui étant hostiles. Il y avait aussi des pages osées décrivant les relations sexuelles entre une jeune ambitieuse voulant devenir écrivaine et un vieil écrivain populaire consacré par le régime, pour lequel on organise des cérémonies car il a écrit plusieurs nouvelles faisant l’éloge du régime et de ses dirigeants. J’ai su grâce à une amie fidèle, qui a réussi à lire le rapport de refus, que je m’étais attaqué aux jeunes professeures représentant le parti Baath et que ce dernier était aussi une ligne rouge. J’ai dû effacer, contrainte et forcée, les pages concernant les professeures d’éducation physique pour que ma nouvelle soit imprimée en Syrie. Je n’ai ensuite plus fait imprimer en Syrie mais au Liban. J’ai eu la chance que l’impression de mon recueil d’histoires Al-Saqita (la dépravée) soit refusée par l’Union des écrivains arabes car il était très osée. Je l’ai présenté au jury du prix Abu Al-Qasem Al-Chabi en Tunisie et j’ai eu la chance de le remporter devant 150 œuvres en 2003.

Aucun écrivain n’avait assez d’audace pour poser des questions sur la liberté d’expression

La liberté d’expression est inexistante en Syrie. L’Union des écrivains arabes est comme une antenne des services de sécurité parmi tant d’autres et Ali Oqla Arsan en est resté le président pendant un quart de siècle. Il était l’unique héros d’une pièce à un seul acteur. Chaque début d’année se tenait la réunion annuelle des écrivains arabes. Les écrivains venaient des quatre coins de la Syrie pour écouter ses belles paroles pendant une heure, puis il était rejoint par un des responsables de la direction nationale du Parti. En fin de réunion, chaque écrivain recevait une somme ridicule, qui couvrait à peine les frais de voyage. Une fois la discussion ouverte, les questions des écrivains tournaient autour du mazout, de l’augmentation du montant accordé pour se soigner, de l’augmentation des pensions de retraite et des aides suite au décès. Aucun écrivain n’avait assez d’audace pour poser des questions sur la liberté d’expression et le refus de tout livre avec une pensée libre critiquant le système d’oppression. Je me rappelle qu’un écrivain syrien s’est vanté, lors du dîner organisé par l’Union des écrivains en l’honneur de la visite d’écrivains jordaniens en Syrie, d’avoir vu en rêve le Président Hafez Al-Assad lui disant d’écrire et c’est pourquoi il est devenu écrivain.

Moi qui ai décidé de retourner dans ma chère patrie et à Lattaquié, ville épuisée, pour être près de mon peuple, être sa voix, sa conscience et témoin de l’époque, je revois les mêmes choses. J’observe les journaux syriens officiels, qui publient chaque semaine une page entière avec plus de quarante photos de jeunes morts en martyrs. J’ai du mal à respirer et ma vue se trouble quand je vois ces visages jeunes, éclatants et souriants morts pour rien dans une guerre sale. Il y a quelques lignes sous chaque visage exprimant la joie et le fierté de la famille, de l’épouse ou du frère, d’avoir vu leur proche mourir. Des pages issues du théâtre de l’inacceptable et de l’avarie mentale, mais surtout de la peur ancrée dans les cœurs des Syriens.

« C’est mon devoir de protéger les intellectuels »

Pour finir, il faut que je mentionne un événement qui est inscrit dans ma mémoire comme un tatouage. Quand j’ai appris à ma grande surprise que j’étais interdite de voyage au Bahreïn suite à une invitation du Ministère de la culture bahreïni et que l’officier de la sécurité m’a tendu un papier froissé disant que je devais me rendre à l’antenne de la sécurité à Damas, j’ai appelé une dame qui occupe un poste très important, qui était comme une mère pour moi et qui se vantait d’être chrétienne et issue d’une ancienne famille. Je lui ai demandé d’utiliser son influence pour lever cette interdiction de voyager et elle m’a répondu de manière crue : « Pourquoi ne tiens-tu pas ta langue au lieu d’écrire des articles qui nuisent à la Syrie à l’étranger ? », avant d’ajouter : « Viens à Damas. Je vais envoyer quelqu’un de mon bureau pour t’accompagner à l’antenne de la sécurité à Kafer Sousseh », puis elle m’a raccroché au nez. Je suis retournée choquée à Lattaquié. Un ami m’a conseillé de téléphoner à une autre amie haut placée dans le régime (et non chrétienne, car beaucoup de gens pensent que chaque responsable aide et défend les gens de sa communauté). Je ne l’avais jamais rencontrée personnellement mais elle m’a tout de même écoutée de manière respectueuse et s’est excusée pour le comportement des services de sécurité avec les intellectuels. Elle a levé l’interdiction de voyager et je suis partie au Bahreïn. Cette grande dame ne m’a même pas laissé la remercier et m’a déclaré : « C’est mon devoir de protéger les intellectuels ».

J’aimerais pouvoir publier des articles dans les journaux de mon pays, la Syrie, mais le régime continue à étouffer de sa main de fer toute voix libre alors que ses médias demandent aux opposants honorables de retourner en Syrie (bien sûr, l’honorabilité est mesurée selon les critères du régime) et insistent sur la nécessité du dialogue et d’une solution politique. Tout le monde sait qu’il n’y a pas plus hypocrite que ces déclarations. N’est-ce pas une honte que les écrivains honorables de Syrie et ceux qui disent la vérité avec courage ne puissent pas publier leurs articles dans les journaux syriens ?

Quand la vérité va-t-elle nous libérer, sachant que le Messie lui-même a dit qu’elle nous libère ?

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