Les Saoudiens s’attaquent à des « lignes rouges », toujours changeantes

Une Saoudienne pratique la conduite automobile à Riyad (AFP Photo/Yousef DOUBISI)

Le sexe, la religion et la politique étaient autrefois des lignes rouges évidentes en Arabie Saoudite. Mais aujourd’hui, le système est « plein de contradictions ».

Riyad (AFP) – Deux Saoudiens expriment publiquement leurs opinions. L’un est détenu, l’autre est acquitté après que le droit à la liberté d’expression ait été invoqué. De telles incohérences provoquent la confusion sur les « lignes rouges » toujours changeantes du Royaume.

Le sexe, la religion et la politique étaient autrefois clairement définis comme des zones interdites en Arabie Saoudite, faisant partie d’un code de conduite social non écrit mais bien connu pour être respecté afin ne pas avoir de problèmes dans la monarchie absolue.

Mais à mesure que les réformes sociales secouent le Pétro-Etat et que le nationalisme agressif prend racine, les réponses incohérentes de l’Etat aux transgressions perçues brouillent la compréhension du public quant aux frontières qui existent.

Ce mois-ci, un tribunal pénal de Djeddah a acquitté un «influenceur» anonyme de Snapchat, accusé d’avoir insulté ses compatriotes saoudiens, affirmant que chaque citoyen avait le droit d’exprimer son opinion, ont rapporté les médias locaux sans donner de détails précis. L’affaire tant vantée, qui faisait suite à une vaste répression du gouvernement contre les dissidents et les critiques, a suscité à la fois des applaudissements et de la confusion dans le Royaume.

« La liberté d’expression garantie », criait le quotidien pro-gouvernemental Okaz en gros titres en lettres rouges.

Cependant, cette liberté ne semble pas avoir été garantie à l’universitaire Anas al-Mazrou, dont les militants affirment qu’il a été arrêté le mois dernier après avoir exprimé sa solidarité avec des militantes emprisonnées, lors d’une table ronde au salon du livre de Riyad.

Le ministère des médias de l’Arabie Saoudite n’a pas répondu à une demande d’explication de cette contradiction, l’une des nombreuses à travers le Royaume.

En Février, un comédien a été convoqué par les procureurs et apparemment forcé de s’excuser pour s’être moqué de la police religieuse, qui n’a plus de pouvoir. Mais les observateurs disent que d’autres comédiens s’en sont sortis…

« Poussez et tirez ».

Un café de Djeddah a récemment été fermé par les autorités pour ne pas avoir imposé la ségrégation sexuelle.

Mais cela a suscité de la perplexité parmi les responsables d’autres lieux où, ces dernières années, les deux sexes ont été autorisés à se mélanger.

L’an dernier, les autorités ont arrêté un employé d’hôtel qui apparaissait dans ce qu’elles ont décrit comme une vidéo « offensante », prenant le petit déjeuner avec une collègue de travail.


« Le système est plein de contradictions. Il n’a pas de forme précise, et nous ne savons pas ce qui est bien et ce qui est mal », a déclaré Noah al-Ghamdi, un ingénieur civil.

« Peut-être que vous faites quelque chose de spontané et qu’un fonctionnaire n’aime pas ça et décide de vous nuire », a-t-il écrit sur Twitter.

Le caricaturiste politique saoudien Jabertoon a récemment saisi ce sentiment dans une caricature représentant un citoyen perplexe coincé par des lignes rouges en zigzag et réprimé par un fonctionnaire.

Tout cela a soulevé des questions sur ce qui est acceptable ou pas alors que le prince héritier Muhammad bin Salman mène une vaste campagne de libéralisation qui vise à entraîner le royaume dans le XXIe siècle.

Cette refonte, populaire auprès des jeunes, a mis fin à des décennies d’interdiction de la conduite automobile et des salles de cinéma pour les femmes, et a permis pour la première fois des concerts mixtes, au risque d’ébranler les partisans de la ligne dure.

Jusqu’à présent, cela n’a pas provoqué de réaction négative majeure, mais les responsables préviennent que la réforme d’une société ancrée dans le conservatisme est lourde de dangers.

Ces incohérences soulignent une stratégie de « push and pull »(poussez et tirez) alors que le Royaume tente de déployer des réformes sans semer le trouble, a déclaré Ali Shihabi qui a fondé Arabia Foundation, un groupe de réflexion pro-Saoudien.

Souvent, la réaction du gouvernement dépend des réactions des médias sociaux, disent les observateurs. Si un acte devient viral en ligne et crée un scandale, il y a un risque de répression.

« Vous continuez à repousser les limites tout en étant très vigilant face aux refoulements publics, et réagissez en conséquence », a déclaré Shihabi à l’AFP.

La réaction du public et des médias sociaux a un impact, comme il se doit, et elle montre que le gouvernement va de l’avant tout en faisant preuve de prudence.

« Zone grise » –

Cependant, le fait d’obliger les citoyens à respecter des normes différentes pourrait s’avérer insoutenable à long terme.

«Le gouvernement Saoudien s’est donné beaucoup de mal pour faire avancer son projet de modernisation sociale », ont écrit Eman Alhussein et Sara Almohamadi dans un rapport pour le Arab Gulf States Institute à Washington.

Toutefois, si l’on ne définit pas clairement les paramètres de ce qui est acceptable ou pas, la zone grise risque de s’élargir encore et de compromettre la réforme sociale.

Le plus déconcertant peut-être est la répression de l’Arabie Saoudite à l’encontre des libéraux dans le cadre d’une campagne de libéralisation.

Ce mois-ci, les militants ont déclaré que près d’une douzaine d’écrivains, de blogueurs et d’universitaires ont été entraînés dans une nouvelle vague d’arrestations sans aucune explication publique de la part du gouvernement.

Ces mesures de répression arbitraires amplifient les craintes de l’opinion publique alors que l’Arabie Saoudite semble passer d’une religion austère à une forme d’hyper-nationalisme qui favorise la vénération des gouvernants.

Lors d’un débat télévisé l’année dernière, Abdallah al-Fawzan, membre du Conseil de la Choura, a déclaré que les Saoudiens avaient le droit de qualifier une personne de « traître » si cette personne ne défend pas le pays ou choisit de garder le silence.

Une telle rhétorique et une telle confusion au sujet des lignes rouges ont incité de nombreux libéraux à fermer leurs comptes Twitter y compris ceux qui se sont engagés de manière constructive dans la critique des réformes.

Par Anuj Chopra AFP

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Traduction Alexandra Allio De Corato

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Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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