Les réseaux sociaux sont-ils devenus un cauchemar pour les services de sécurité arabes ?

Le présentateur d'Al Jazeera, Faysal Al Qasem

De véritables parlements populaires parallèles menaçant les régimes en place se sont formés sur les réseaux sociaux arabes

Al-Quds Al-Arabi – Samedi 2 juin 2018

Par Faysal Al-Qasem, écrivain et journaliste syrien

Pour connaître l’influence des réseaux sociaux sur les régimes arabes, il suffit de jeter un œil aux peines auxquelles sont condamnés certains utilisateurs de Twitter et Facebook en Arabie saoudite, en Egypte, en Syrie et ailleurs… Il y a quelques jours, la police saoudienne a arrêté un grand nombre de tweetos et tout le monde ne parle plus que de leur incarcération. Hier, des médias ont rapporté que les autorités égyptiennes avaient arrêté le célèbre activiste Wael Abbas, très populaire en Egypte et dans le monde arabe. Ne sous-estimez pas le petit oiseau (Twitter) car il effraie les gouvernements arabes et empêche les services de sécurité ainsi que leurs chiens de dormir.

Des milliers de mercenaires numériques pour faire face aux tweetos et aux activistes sur les réseaux sociaux

Si ces petits tweets ne dépassant 140 lettres puis 280 dernièrement n’effrayaient pas les régimes tyranniques arabes, les services de sécurité n’arrêteraient pas les tweetos pour les mettre en prison sans jugement. Ils ne les considéreraient pas comme des criminels et n’auraient pas constitué des cellules composées de milliers de tweetos à leur solde, aussi appelés mouches ou armées numériques, pour diaboliser les tweetos influents.

L’Arabie saoudite a par exemple embauché des milliers de mercenaires numériques pour faire face aux tweetos et aux activistes sur les réseaux sociaux en les diabolisant pour défendre le régime et ses symboles. Mais les utilisateurs des réseaux savent désormais facilement distinguer les pantins des services secrets sur Twitter et Facebook. Tout le monde les méprise et les considère comme de simples chiens de chasse des services secrets.

Beaucoup de tweetos opposants ont une popularité supérieure à celle du président

Les réseaux sociaux sont devenus un cauchemar pour les gouvernements et les services de répression, qui se tiennent toujours aux aguets. Un tweet ou un post sur Facebook bien écrit peut se répandre sur les réseaux sociaux, dans les milieux politiques et les logiciels de communication comme Whatsapp à la vitesse de l’éclair et même devenir le sujet de conversation des gens. Plus le post est cinglant, plus il se répand et plus il a de l’influence politique. Il peut ainsi faire vaciller les dirigeants sur leurs chaises. D’ailleurs, beaucoup de tweetos opposants ont une popularité supérieure à celle du président lui-même.

Un tweetos est plus fort médiatiquement et plus influent qu’un régime entier

Le célèbre tweetos saoudien Mujtahed n’est-il pas plus populaire et influent que le Roi d’Arabie saoudite et le prince héritier ? Certains journalistes syriens opposants ont des millions de followers sur Twitter et Facebook, soit un chiffre largement supérieur aux followers du Président syrien, des membres de son gouvernement et de tous les médias syriens réunis. Un tweetos est plus fort médiatiquement et plus influent qu’un régime entier. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le régime d’Al-Assad condamne à mort un journaliste syrien comme Faysal El Qasem alors qu’il ne fait que pianoter sur les touches d’un clavier et parler à la télévision. Rien d’étonnant non plus à ce que de nouvelles lois apparaissent pour limiter les publications sur les réseaux sociaux, qui se sont effectivement transformés en une sorte de parlements populaires où les gens parlent des problèmes politiques, sociaux et quotidiens. Les société arabes n’étaient pas habituées à cela. Etant donné que les parlements arabes sont composés de pantins souvent choisis par les services de sécurité, les peuples se sont mis en quête de lieux où ils peuvent faire entendre leur voix aux gouvernements à la place des membres des parlements, qui servent l’autorité au lieu de la surveiller comme c’est le cas dans les parlements occidentaux. Il est interdit aux assemblées comiques de nos pays appelées parlements de jouer ce rôle et des millions d’Arabes se sont réfugiés dans les réseaux sociaux afin d’exprimer leurs opinions sur les gouvernements et le pouvoir, tout en suivant les voix libres qui ont rassemblé autour d’elles des millions de followers.

Véritables tribunes pour les groupes d’opposition exilés

Comme il n’y a pas de liberté d’expression ni d’organisation politique dans la plupart des pays arabes,  les réseaux sociaux se sont transformés en véritables tribunes pour les groupes d’opposition exilés. L’opposition numérique est devenue une force non négligeable dans le pays et à l’étranger. Si elle n’était pas influente, les médias officiels ne la diaboliseraient pas.

Dans nos pays, les autorités sont convaincues qu’elles ne représentent qu’elles-mêmes et qu’elles commettent quotidiennement des centaines d’erreurs envers le peuple. Elles tiennent donc désormais compte du moindre cri les concernant sur Twitter et Facebook. Elles traitent sans pitié ceux qui dressent la rue contre elles sur les réseaux sociaux. Il faut se rappeler que le régime syrien, qui a expérimenté l’influence des réseaux sociaux à ses dépens pendant les sept dernières années, a publié il y a quelques semaines un décret prévoyant la création de tribunaux spéciaux pour poursuivre les activistes des réseaux sociaux. La justice syrienne s’oriente vers la fermeté envers les activistes numériques puisque le conseil des ministres a validé un projet de loi punissant les crimes informatiques. En 2011 et 2012, le régime a arrêté pas moins de 3500 activistes numériques et 600 autres sont toujours portés disparus, d’après un rapport du Réseau syrien pour les droits de l’homme.

Un simple Like sur un post Facebook peut mener en prison

Beaucoup de gens en Syrie m’ont rapporté qu’un simple Like sur un post Facebook pouvait mener en prison et combien de jeunes hommes ont été arrêtés chez eux par les services de sécurité après avoir partagé le post d’un opposant ? Les autorités ont averti des personnes que je connais juste parce qu’elles suivent un tweetos en particulier. Dès lors, on peut se demander si les Etats arabes vont parvenir à mettre fin aux parlements numériques avec leurs lois et tribunaux injustes ?

Pas du tout, car ils sont dépassés à une époque où les logiciels de communication se répandent à toute vitesse à travers les téléphones portables et les ordinateurs connectés à internet. Il est très facile de créer des pages sur les réseaux sociaux avec des pseudonymes et d’y publier tous les scandales touchant les gouvernements arabes. Les choses ont changé. Si les Arabes n’obtiennent pas de véritables parlements représentant les peuples, la popularité des parlements numériques et des plateformes d’opposition va augmenter. Cela ne fera qu’augmenter encore la peur des gouvernements face au petit oiseau gazouillant (Twitter), à la célèbre lettre entourée de bleu (Facebook) et autres réseaux sociaux.

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