Les régimes arabes et Trump

Trump et les pays arabes

Contrairement au Président américain, les régimes arabes agissent dans l’unique intérêt de se maintenir au pouvoir, sans tenir compte de leurs peuples

Al-Arabi Al-Jadeed – Samedi 22 septembre 2018

Par Abdennour Benantar, écrivain et universitaire algérien résidant en France

Il est évident que le concept de sécurité nationale a un sens particulier dans le monde arabe, au niveau de la pratique et de la théorie (en relations internationales), car il se limite à la sécurité des régimes au pouvoir : la famille régnante dans les régimes monarchiques, la minorité stratégique (qui peut-être religieuse, ethnique, régionale, ou un mélange des trois) dans les régimes républicains. Certaines de ces républiques se sont transformées en monarchies hybrides, avec une présidence à vie et la transmission linéaire du pouvoir, même si la Syrie est le seul exemple de « réussite » alors que les deux autres tentatives ont été tuées dans l’œuf en Egypte et au Yémen. Résumer la sécurité nationale à la sécurité du groupe au pouvoir signifie qu’en cas de pressions extérieures, la groupe au pouvoir préfère abandonner les intérêts supérieurs nationaux afin de rester au pouvoir, d’autant que sans le soutien extérieur, nombre de ces régimes auraient fait long feu.

Les régimes arabes guettent avec angoisse les résultats des élections américaines

Etant donné que le fait de se maintenir au pouvoir est dans le monde arabe fondamentalement lié au soutien extérieur, les régimes arabes guettent depuis la fin de la guerre froide les résultats des élections américaines avec angoisse et appréhension, espérant toujours que le peuple américain (contrairement à leurs peuples, qui n’ont pas le droit de choisir qui les gouverne) élira un président qui ne se préoccupera pas de la démocratie, des droits de l’homme et des problèmes éthiques en général ; afin qu’il les laisse tranquilles et soutienne même leur tyrannie. Les régimes arabes ont été soulagés avec l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, car il ne s’intéresse pas du tout à la démocratie, même si cela pourrait changer car cet homme est d’une versatilité peu commune en politique américaine.

Le projet de grand Moyen-Orient

Jusqu’à maintenant, Trump ne s’est pas retourné contre ces régimes arabes, comme l’avait fait George W. Bush, qui avait essayé après la guerre en Irak de remodeler la région et la réformer en y introduisant la démocratie, conformément au projet de grand Moyen-Orient et bien entendu aux intérêts américains. Les réformes avaient alors fortement déplu aux régimes arabes, qui avaient rejeté le projet américain sous prétexte qu’ils ne l’avaient pas attendu pour commencer à mettre en place des réformes internes et qu’il n’était pas possible d’imposer des réformes de l’extérieur. Ils ont espéré que l’orage passerait et c’est ce qui s’est produit, non grâce à leur résistance aux pressions américaines mais à cause des intérêts américains. L’administration américaine a vite compris qu’elle se trouvait devant un casse-tête : elle voulait changer des régimes dont elle avait besoin dans sa « guerre contre le terrorisme ». Cette dernière a donc constitué une porte de sortie stratégique pour les régimes arabes, maîtrisant avec brio le jeu sécuritaire.

La sécurité des régimes passe avant celle des Etats et des peuples

Les régimes arabes se sont empressés de féliciter Trump pour son élection comme Président des Etats-Unis malgré son hostilité affichée envers les Arabes et les musulmans. Cela a à nouveau démontré que la sécurité des régimes passait avant celle des Etats et des peuples. En diplomatie, il est de coutume de retarder les félicitations ou de baisser le niveau de représentation dans une visite officielle ou une conférence afin d’exprimer son désaccord. Mais ces régimes ne l’ont pas fait, pensant qu’ils ne rencontreraient aucun problème avec Trump. Cependant, cet homme est caractériel et il est bien difficile de prévoir ses actes. Il était inévitable que ses politiques régionales et internationales aient un impact sur les régimes arabes, qui se croyaient à l’abri des pressions en faveur de la démocratie. Il faut remarquer que cette dernière est devenue la boussole de ces régimes car ils sont obsédés par leur maintien au pouvoir. Ils ont été rassurés après l’avortement des soulèvements démocratiques arabes, hormis en Tunisie, et les troubles sécuritaires qui les ont suivis dans plusieurs pays.

Mais les coups de tête de Trump ne vont pas toujours dans le sens des régimes dictatoriaux arabes. Nous nous contenterons ici de deux exemples : le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, qui a mis les régimes arabes dans une situation peu enviable face à leurs peuples même s’ils n’attendent plus rien de leurs gouvernants depuis longtemps. Quand les régimes arabes ont courageusement tenté d’aller plus loin que la simple condamnation et ont voté contre la décision de transférer l’ambassade lors de l’assemblée générale des Nations-Unies, ils se sont exposés à une réaction américaine incarnée par la décision de Trump de suspendre certaines aides américaines aux pays arabes en fin d’année dernière. Le Président s’est demandé comment des régimes qui profitaient de la générosité (des aides) américaine pouvaient voter contre sa décision ?!

Eviter une montée des prix du pétrole et du gaz qui nuiraient aux Etats-Unis

Quant au deuxième exemple, il concerne la demande ferme de Trump aux Etats de l’OPEP de baisser les prix du pétrole, pointant du doigt les Etats arabes alliés des Etats-Unis et profitant de leur protection depuis longtemps. Cette déclaration est intervenue en prévision de l’application des sanctions américaines envers l’Iran, ce qui entraînera une montée des prix de l’énergie sur les marchés mondiaux. Trump menace donc ses alliés arabes, afin qu’ils payent la facture de décisions américaines unilatérales ; qu’ils partagent son diagnostic politique et sécuritaire sur l’Iran ou non. On leur demande juste de soutenir économiquement cette décision pour éviter une montée des prix du pétrole et du gaz qui nuiraient aux Etats-Unis et à leurs alliés occidentaux. Il s’agit d’une tentative d’imposer le partage du fardeau de décisions américaines souveraines, qu’elles correspondent à l’intérêt stratégique de ces pays arabes ou pas.

Le problème est que Trump, malgré ses coups de tête et ses contradictions, agit uniquement sur la base des intérêts nationaux américains. Bien sûr, d’après ce qu’il juge aller dans le sens de ces intérêts, mais il n’agit pas pour protéger le régime ou s’accrocher au pouvoir. Tandis que les régimes arabes appelés à partager le fardeau économique de décisions nationales américaines agissent pour protéger leurs propres intérêts sans prendre en compte ceux de leurs pays et de leurs peuples, ce qui fait une grande différence…

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