Les Houthis tirent de nouveaux missiles en direction de Riyad

Abdelbari Atwan

La capitale saoudienne a été une nouvelle fois visée par les Houthis, juste après leur démonstration de force dans les rues de Sanaa

Rai Al Youm – Lundi 26 mars 2018

Par Abdel Bari Atwan

La comparaison entre Saada au Nord du Yémen et la Ghouta orientale peut paraître choquante et inappropriée à cause de l’éloignement géographique et des circonstances politiques différentes, mais il y a de nombreux points communs, notamment les missiles lancés depuis ces deux régions et qui menacent la stabilité des deux capitales : Riyad, la saoudienne, et Damas, la syrienne.

Le gouvernement syrien, soutenu par son allié russe, a décidé d’éliminer les groupes armés de la Ghouta avec des bombardements aériens et terrestres qui ont duré presque deux mois. Il a obtenu de grandes avancées dans ce domaine, en sécurisant la capitale Damas et en supprimant la source des missiles ; mais la situation du gouvernement saoudien est bien plus compliquée.

Quel est le message envoyé par les Houthis à l’Arabie saoudite avec les trois missiles visant Riyad ?

Lundi à l’aube, le mouvement des Houthis « Ansar Allah » a tiré sept missiles balistiques : trois en direction de Riyad, un en direction de Khamis Mushait, qui abrite une grande base militaire, un en direction de Najran, à la frontière sud, et deux en direction de Jizan, également frontalière avec le Yémen.

Ces sept missiles ont été volontairement lancés juste après le discours d’Abdel Malik Al-Houthi, chef du Mouvement, à l’occasion des « trois années de résistance face à l’agression de la coalition saoudienne et émiratie, qui entre dans sa quatrième année ». Il y a promis de nouvelles surprises militaires dans le futur proche et invité ses partisans à se rassembler sur la place Al-Sabaayn, au milieu de Sanaa. Des centaines de milliers de personnes soutenant son mouvement s’y sont retrouvées, brandissant des photos et répétant des slogans rappelant les sacrifices consentis face à l’agression.

Après s’être débarrassés de leur allié et concurrent féroce, le Président Ali Abdallah Saleh, en l’assassinant avant qu’il ne rompe son alliance avec eux, les Houthistes sont devenus la plus grande force politique et militaire au Yémen. Ils ont confirmé cela avec le grand rassemblement de la place Al-Sabaayn, démonstration de force que seul le Président Saleh avait osé ces derniers mois.

Un plan stratégique bien préparé

Le lancement de trois missiles sur la capitale saoudienne Riyad révèle un plan stratégique bien préparé afin de troubler la tranquillité du gouvernement saoudien et effrayer les citoyens saoudiens, qui sont restés loin des guerres durant plus de 80 ans. Toutes les guerres menées par les dirigeants saoudiens depuis leur arrivée au pouvoir étaient des guerres par procuration ou hors de leurs frontières, hormis la guerre actuelle au Yémen grâce aux missiles balistiques à longue portée bénéficiant d’une grande précision.

Les capitales ne sont pas comme les régions frontalières car elles révèlent l’autorité de l’Etat. La stabilité des gouvernements dépend de la stabilité de leurs capitales et les Houthis ainsi que les forces qui les soutiennent à l’intérieur et à l’extérieur du Yémen ont bien compris cela. La capitale Riyad a été plusieurs fois visée car elle constitue le talon d’Achille du gouvernement.

Il est vrai que les missiles Patriot ont réussi, d’après les informations officielles saoudiennes, à intercepter l’ensemble des missiles, mais le véritable impact de ceux-ci est d’avoir répandu la panique parmi les habitants de la capitale, qui ont filmé ces missiles avec leurs portables et ont publié photos et vidéos sur les réseaux sociaux. Pour la première fois, ces missiles ont causé des pertes humaines : un mort et trois blessés.

L’ampleur des condamnations de nombreux gouvernements arabes et étrangers après ce bombardement révèle sa dangerosité et la peur qu’il provoque, à l’intérieur du Royaume ou chez ses voisins ; en plein conflit régional entre l’Arabie saoudite et l’Iran, accusée de fournir ces missiles et leur technologie de fabrication au mouvement Ansar Allah.

Si les Houthis n’ont pas gagné cette guerre, ils ne l’ont pas non plus perdue et n’ont pas levé le drapeau blanc comme le voulait l’opération « Tempête décisive ». Ils contrôlent toujours la capitale Sanaa, mènent une guerre d’usure matérielle et humaine contre leurs adversaires saoudiens dans les régions frontalières des deux pays, et sont devenus une puissance politique majeure au Yémen. La coalition arabe menée par l’Arabie saoudite ferait bien de prendre en compte ces éléments pour sortir au plus vite du piège dans lequel elle est tombée. D’un autre côté, on peut dire que l’Arabie saoudite demeure une grande puissance régionale, possédant un arsenal considérable et des centaines de milliards de dollars. Elle est donc également capable de poursuivre cette guerre.

Le journal britannique Financial Times a rapporté les propos d’un haut responsable saoudien disant que les trois années de guerre au Yémen avaient coûté 120 milliards de dollars, mais les coûts politiques sont bien plus élevés pour le Royaume et ses dirigeants que ce chiffre déjà largement sous-estimé d’après de nombreux experts.

Les Houthis ont lancé à ce jour plus de 100 missiles balistiques sur les grandes villes saoudiennes. Il a fallu entre 5 et 7 missiles Patriot, dont la valeur nominale varie entre 5 et 6 millions de dollars, pour intercepter chacun d’eux. Un calcul facile permet d’estimer le coût de ces opérations seules à environ 700 millions de dollars.

Sans parler des raids aériens de la « Tempête décisive » pendant trois ans, des missiles et des munitions utilisées par les avions et achetés à prix d’or aux pays occidentaux, ni de l’ampleur des aides financières apportées par l’Arabie saoudite au gouvernement « légitime » du Président Hadi, des opérations de soutien de la monnaie nationale, des dédommagements et de la reconstruction à suivre.

La solution politique est-elle plus proche que jamais ou ses chances de réussite sont encore limitées malgré le nouvel envoyé britannique ?

Plus personne dans le Royaume ne parle d’une solution militaire à la crise au Yémen, comme c’était le cas au début de la « Tempête », mais personne ne sait comment arriver à un règlement politique pouvant arrêter cette guerre. Le lancement de ces missiles balistiques sur quatre grandes villes saoudiennes est peut-être un prélude aux négociations, si ce n’est une manière de faire pression pour y arriver.

Les dirigeants saoudiens répétaient durant ces trois dernières années que la solution était à Riyad, tandis que les Houthistes pensaient qu’elle était à Sanaa. Il faudra donc convaincre les deux parties de chercher une région intermédiaire, comme le Koweït ou Mascate,  ce qui sera peut-être la plus importante mission du britannique Martin Griffiths, nouvel Envoyé spécial des Nations-Unis après Ismail Ould Cheikh. Le fait qu’il soit blond aux yeux bleu augmentera peut-être ses chances de succès, étant donné le « complexe face à l’homme blanc » de la plupart des Arabes.

Comment la crise du Golfe et la dislocation de la coalition arabe ont fait le jeu des Houthis ?

La quatrième année de la crise au Yémen sera différente des précédentes et sans doute pleine de surprises car la « coalition arabe » qui lutte contre les Houthis se disloque et se limite désormais à deux Etats : l’Arabie saoudite et les Emirats. Certains parlent même de différends entre les deux. De plus, la crise du Golfe a aidé les Houthis en brisant le blocus médiatique qui les étouffait avec la sortie du Qatar de la coalition. Ce dernier a mis son empire médiatique tentaculaire à leur service et qui a regardé la couverture des attaques sur Riyad par Al-Jazeera, qui a donné la parole à Abdel Malek Al-Houthi et Mohammed Al-Bukhaiti, membre du bureau politique d’Ansar Allah, sait de quoi nous parlons.

Les Houthis demandent la fin des raids aériens en échange de l’arrêt des missiles en direction de Riyad. Ce troc pourrait bien être au centre des négociations, désormais imminentes et inévitables pour mettre fin à cette guerre.

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