Les Emirats se sont-ils vraiment retirés du Yémen ?

Abdelbari Atwan


Les Emirats se sont-ils vraiment retirés du Yémen ? Pourquoi les Houthis en doutent et affirment qu’il s’agit juste d’une opération de repositionnement des troupes ? Qu’ont déclaré les Iraniens à la délégation émiratie en déplacement à Téhéran ? Pourquoi les Houthis n’ont pas ouvert le front émirati jusqu’à maintenant ?

Par Abdelbari Atwan dans Rai Al Youm

En 1993, les troupes du chef somalien Mohamed Farrah Aidid ont réussi à abattre un hélicoptère américain Black Hawk, avant de piétiner dans les rues les cadavres des 17 soldats américains qui étaient à bord, ce qui a poussé l’état-major américain à retirer toutes ses troupes de Somalie et à fuir en signe de défaite.

L’administration américaine avait alors accusé l’Iran de manière déguisée d’être derrière cet accident. Ils ont essayé de rassembler les Etats du Golfe contre l’Iran, les Emirats arabes unis en premier lieu mais le cheikh Zayed ben Sultan a refusé catégoriquement d’entrer en confrontation politique, militaire ou médiatique avec l’Iran. Il a déclaré à l’envoyé américain qu’il ne faisait pas confiance aux Américains et n’entrerait pas dans un conflit avec l’Iran, car les Etats-Unis pouvaient fuir le Golfe comme ils ont fuit la Somalie à deux reprises. Les Etats du Golfe se retrouveraient alors seuls face au puissant Iran dans une guerre destructrice.

Je me suis remémoré cette sage position du cheikh Zayed alors que la tension monte dans le Golfe, que les Américains tentent d’entraîner l’Arabie saoudite et les Emirats dans une guerre des tankers qui pourrait aboutir à une guerre totale dont les Etats du Golfe seraient les premières victimes, et que la guerre au Yémen est dans l’impasse.

Je ne pense pas que si le cheikh Zayed était en vie il se serait allié avec l’Arabie saoudite ou les Etats-Unis pour mener cette guerre au Yémen qui dure depuis presque cinq ans sous prétexte de lutter contre l’influence iranienne « perse », mais qui a abouti à son élargissement. Nous considérons donc que les rapports des services de renseignement parlant de retrait progressif des troupes émiraties, s’ils sont vrais, reflètent un changement de position très important afin de diminuer les pertes, même si cette action est bien tardive.

Ce changement stratégique se reflète dans le fait que les Emirats n’ont émis aucune accusation directe envers l’Iran au sujet de l’explosion des six tankers (deux sont émiratis), et ont déclaré que le navire capturé par les Gardiens de la révolution aujourd’hui n’avait aucun lien avec eux.

Nous ignorons la justesse des rapports sur ce retrait des troupes émiraties : Mohammed El Houthi, Président du haut-comité révolutionnaire, nous a déclaré par téléphone que les forces émiraties étaient toujours présentes sur le terrain, qu’il ne s’agissait que d’un repositionnement, d’un échange et d’une restructuration des troupes ; alors que des sources occidentales ont affirmé que le retrait s’était déroulé de manière progressive car les Emirats veulent se concentrer sur le Sud, où ils ont entraîné et armé plus de 90 000 soldats, et ne veulent plus jouer aucun rôle dans la confrontation face aux Houthis dans le Nord.

Les missiles balistiques et les drônes des Houthis qui ont visé pratiquement tous les aéroports du sud saoudien et y ont stoppé le trafic aérien, ont joué un grand rôle dans cette « agitation » émiratie envers la guerre au Yémen. Ils ont fait pencher la balance du côté des dirigeants émiratis qui sont opposés à cette guerre.

Ces derniers haussent désormais la voix d’après une source émiratie de haut niveau, notamment dans les Emirats de Dubaï, Sharjah et Ras El Kheima. Des sources proches du cheikh Mohammed Ben Rashed, gouverneur de Dubaï, premier ministre et vice-Président des Emirats, rapportent qu’il a déclaré que Dubaï ne pouvait pas supporter la chute d’un seul missile houthi sur son aéroport, notamment dans cette période où son économie souffre, les bénéfices de la compagnie aérienne Emirates ont chuté de 60% par rapport à l’année dernière et pourraient s’évaporer entièrement l’année prochaine, et le marché immobilier a perdu plus de 50% de sa valeur.

La même source a rapporté que le cheikh Ben Rashed, qui s’est opposé violemment à toute confrontation militaire et toute escalade avec l’Iran au sujet des trois îles (Abou Moussa, les petite et grande Tunb) car il n’est pas raisonnable d’entrer dans un conflit pour récupérer 13 kilomètres d’îles rocheuses et sacrifier ainsi toutes les réalisations économiques et architecturales considérables, a déclaré : « Les Etats-Unis gagneront peut-être leur confrontation avec l’Iran mais Abou Dhabi et Dubaï seront complètement détruits ».

Le prince Khaled Ben Salman, vice-ministre de la défense saoudien, a affirmé il y a deux jours lors de son entrevue avec Martin Griffith, l’envoyé des Nations-Unies pour le Yémen, que la priorité allait désormais à une résolution pacifique de la crise yéménite, mais il n’a pas livré ses conditions ni les moyens de sortir du bourbier. Il faut aussi souligner que les rencontres entre les dirigeants saoudiens et émiratis ont été rares ces dernières semaines.

Il reconnaît donc clairement que la solution militaire, les raids aériens intensifs et le bombardement par saturation ont échoué. Ils se retournent même contre le Royaume et ses alliés, et ternissent son image dans le monde en en faisant un Etat commettant des crimes de guerre. L’adoption par le Congrès d’un projet de résolution interdisant la vente d’armes américaines à Riyad et Abou Dhabi à cause de la guerre au Yémen et de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi est une preuve de cela.

La principal « réalisation » de l’alliance saoudo-émirati est jusqu’à présent la concrétisation de la rupture entre le Nord et le Sud du Yémen, avec le démantèlement du Sud plongé dans des conflits tribaux et régionaux, et des guerres entre les milices qui dureront peut-être des années voire des décennies.

Beaucoup au Yémen et à l’étranger pensent que le retrait émirati n’est qu’une tactique « médiatique » et une tentative d’éviter les frappes des missiles houthis. Selon ces sources, les Emirats ont envoyé des troupes dans le port d’Al-Makha il y a deux jours, continuent à contrôler tous les aéroports, ports et îles du Yémen, et la délégation qu’ils ont envoyé à Téhéran afin d’éviter les frappes a reçu la réponse suivante : « Allez-voir les Houthis et négociez avec eux. Nous ne jouons aucun rôle dans la crise », correspondant au discours iranien officiel peu convaincant.

Les Houthis disent qu’une frappe visant les villes émiratie est liée au calme sur la côte nord, qu’ils ne veulent pas ouvrir le front émirati et préfèrent pour l’heure se concentrer sur le front saoudien, que c’est une question de temps et des développements à venir, et que leur attitude peut changer.

La source houthie nous a déclaré que l’Arabie saoudite pouvait peut-être supporter quelques frappes sur ses aéroports mais que les Emirats ne pouvaient pas en tolérer une seule, et ce message a été transmis aux Emirats par plusieurs parties.

La sagesse du cheikh Zayed pourrait bien prévaloir en fin de compte et le retrait émirati se transformer en stratégie de long terme, afin de conserver la cohésion entre les Emirats et diminuer les pertes. Quant à l’avenir de l’alliance avec l’Arabie saoudite, c’est une autre histoire.

Deux pays n’ont jamais été vaincus par une intervention militaire extérieure : l’Afghanistan et le Yémen. Si l’Amérique, avec toute sa puissance, a agité le drapeau blanc en Afghanistan après 18 ans de guerre et commence à négocier avec les talibans de manière directe ; la coalition arabe devrait bien suivre la même méthode mais pas dans vingt ans, et laisser le Yémen à ses habitants, qui sont les plus aptes à régler leurs problèmes.

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A propos de Sami Mebtoul 194 Articles
Fondateur d'Actuarabe, traducteur assermenté, professeur agrégé d'arabe

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