Les Émirats Arabes Unis et la Russie trouvent un terrain d’entente sur la Syrie

Le président russe Vladimir Poutine (à droite) et le prince héritier d'Abou Dhabi Mohammed bin Zayed al-Nahyan assistent à une cérémonie de signature à la suite de leurs entretiens à Moscou, en Russie, le 1er juin 2018. (AP Photo/Pavel Golovkin, Pool)

Les Émirats Arabes Unis sont sur le point de devenir le partenaire arabe du Golfe le plus important de la Russie sur la Syrie.

Le 17 Février 2019, l’ambassade des Émirats Arabes Unis (EAU) à Moscou a annoncé que les Emiratis se rendant en Russie seraient dispensés de visa préalable et autorisés à l’obtenir à leur arrivée. Cette annonce a marqué une nouvelle étape dans l’amélioration des relations entre la Russie et les Émirats Arabes Unis depuis que le président russe Vladimir Poutine a annoncé un partenariat stratégique avec Abou Dhabi en juin 2018.

Ces relations se sont épanouies dans les domaines de l’économie et de la défense, mais Moscou et Abou Dhabi ont eu du mal à étendre cette coopération à l’arène diplomatique. Alors que les intérêts de la Russie et des Émirats Arabes Unis coïncidaient temporairement au Yémen lorsque les deux pays considéraient l’ancien Président Ali Abdullah Saleh comme le meilleur espoir de stabilité du Yémen, l’assistance militaire des Émirats Arabes Unis aux groupes séparatistes du sud du Yémen pourrait entrer en « dissonance » avec le ferme soutien de la Russie pour l’intégrité territoriale du pays.

En outre, le soutien manifeste des EAU à l’armée nationale libyenne et au général Khalifa Hifter va à l’encontre de la stratégie d’équilibrage plus prudente de la Russie dans le pays et empêche par conséquent Moscou et Abou Dhabi d’oeuvrer ensemble à la stabilisation de la Libye.

En revanche concernant la Syrie, la position actuelle des Émirats Arabes Unis est quasi celle de la Russie, plus que tout autre pays arabe du Golfe, à l’exception d’Oman qui, conformément à sa politique de neutralité et d’engagement avec toutes les parties régionales, a maintenu une ambassade à Damas pendant la guerre civile syrienne. Bien que les Émirats Arabes Unis se soient officiellement opposés au maintien au pouvoir du Président syrien Bachar al-Assad, Abou Dhabi s’est distingué de l’Arabie Saoudite et du Qatar en refusant de soutenir les groupes d’opposition islamiques armés en Syrie. La volonté des Émirats Arabes Unis d’accepter Assad comme président légitime de la Syrie d’après-guerre s’aligne sur les objectifs des pourparlers de paix menés par la Russie à Astana et à Sotchi, qui visent à asseoir l’hégémonie d‘Assad sur la Syrie par un cadre constitutionnel autoritaire et laïque.

Les synergies entre les positions de la Russie et des Émirats Arabes Unis sur la Syrie sont devenues évidentes depuis 2018, lorsque la Russie a fait pression sur les gouvernements arabes pour rétablir les relations diplomatiques avec Damas. Les Émirats Arabes Unis avaient déjà décidé de le faire mais ont été limités par les objections des États-Unis. En juin, le ministre d’État aux Affaires étrangères des Émirats Arabes Unis, M. Anwar Gargash, a déclaré que l’exclusion de la Syrie de la Ligue arabe limitait la capacité des pays arabes d’influencer la situation en Syrie. Gargash a également distingué les EAU de leurs homologues arabes du Golfe, l’Arabie Saoudite et le Qatar, en soutenant le retour d’Assad dans la Ligue arabe. La décision prise par les Émirats arabes unis le 27 Décembre 2018 de rouvrir leur ambassade à Damas a donné « un coup de fouet » notable à la stratégie de la Russie à l’égard de la Syrie, car elle a rassuré les responsables politiques russes sur le fait que leurs politiques pro-Assad n’allaient pas compromettre le renforcement du partenariat stratégique de Moscou avec les EAU.

Le moment choisi par les Émirats Arabes Unis pour normaliser leurs relations avec Damas et le retrait promis des États-Unis de la Syrie, qui n’était pas une coïncidence, a trouvé écho à Moscou et a été perçu comme reflétant l’opinion des Émirats Arabes Unis selon laquelle un nouveau désengagement des États-Unis du Moyen-Orient exigerait une coopération renforcée avec la Russie, notamment sur ce pays (en Syrie). L’établissement de relations plus étroites avec Damas, au moment où Assad cherche à transformer ses succès militaires en une plus grande légitimité internationale, reflète également l’engagement des Émirats Arabes Unis en faveur d’une gouvernance arabe laïque et pourrait donner à Abou Dhabi un accès privilégié aux opportunités d’investissement après le conflit.

Le partenariat entre la Russie et les EAU ne se fonde pas seulement sur la reconnaissance commune du pouvoir de résistance d’Assad, mais aussi sur la nécessité de vaincre les mouvements islamistes et sur l’importance de protéger les Kurdes syriens de l’agression militaire turque. L’intérêt accru des Émirats Arabes Unis à participer à la reconstruction de la Syrie s’aligne également sur les besoins de la Russie. Moscou a lancé un appel aux capitaux internationaux pour soutenir les initiatives de reconstruction menées par Assad et compenser les limitations des ressources qui ont entravé sa propre capacité à relancer l’économie syrienne.

La défaite des mouvements islamistes extrémistes en Syrie est depuis longtemps le plus ancien point commun entre la Russie et les Émirats Arabes Unis. Lors de leur rencontre en Juin 2018, Poutine et le prince héritier d’Abou Dhabi, Mohammed bin Zayed al-Nahyan, ont appelé à une plus grande coopération bilatérale dans la lutte contre le terrorisme et à la création d’une « large coalition internationale sur la guerre contre le terrorisme fondée sur le respect de la souveraineté des Etats ». Comme de nombreux groupes islamistes opposés à Assad sont considérés comme des entités terroristes à la fois par la Russie et les Émirats arabes unis, tels que les Frères musulmans et Hayat Tahrir al-Sham (anciennement Jabhat al-Nusra), la guerre civile syrienne est un test important pour ce programme de coopération antiterroriste.

L’ambassadeur des Émirats Arabes Unis en Russie de 2009 à 2017, Omar Ghobash, qui est maintenant ambassadeur des Émirats Arabes Unis en France, a affirmé que Moscou avait réussi à séparer les islamistes modérés des extrémistes plus efficacement que les États-Unis et a exprimé sa solidarité avec la Russie concernant le sort des chrétiens dans les régions de Syrie sous occupation de l’Etat Islamique en Irak et dans le Levant. Les perspectives de M. Ghobash continuent de façonner la réflexion d’Abou Dhabi sur la coopération antiterroriste avec la Russie en Syrie : la déclaration de Gargash d’Avril 2018 selon laquelle les Émirats Arabes Unis devaient choisir entre s’aligner sur Assad ou sur les forces d’opposition islamistes est fondamentalement compatible avec la « perspective binaire » de la Russie quant au conflit.

Bien que les Émirats Arabes Unis aient exprimé leur inquiétude en Septembre 2018 au sujet d’une éventuelle escalade militaire dirigée par la Russie à Idlib, ils n’ont pas publiquement désapprouvé la description faite par Moscou de la ville comme un « foyer du terrorisme » et ont limité leurs critiques des opérations antiterroristes à Idlib aux préoccupations humanitaires. L’entente croissante des Émirats Arabes Unis avec la Russie sur la Syrie donne également à Abou Dhabi une chance de saper le partenariat de sécurité renforcé de Moscou avec le Qatar, car les Émirats arabes unis ont affirmé que les paiements de libération d’otages de Doha ont financé les activités de Jabhat al-Nusra en Syrie.

Outre leur engagement mutuel à s’opposer aux mouvements islamistes syriens, la Russie et les Émirats Arabes Unis sont unis dans leur opposition à d’éventuelles attaques turques contre des milices kurdes dans le nord-est du pays (Syrie). Depuis que la Turquie a lancé l’opération « Olive Branch » en Janvier 2018 et mené une offensive contre la ville à majorité kurde d’Afrin (Syrie), les Émirats Arabes Unis ont affirmé que le comportement d’Ankara constituait une menace pour la sécurité collective et ont critiqué ses tentatives de créer une zone tampon au nord-est de la Syrie. La Russie a d’abord soutenu les activités militaires de la Turquie à Afrin, mais elle a depuis exhorté Ankara à restituer le territoire au gouvernement syrien et découragé la Turquie de planifier de futures offensives dans le nord-est du pays.

Cette synergie dans les perspectives est enracinée dans le désir de la Russie et des Émirats Arabes Unis de maintenir un État laïc en Syrie. Ils pensent tous deux que le meilleur moyen d’y parvenir est peut-être un compromis fédéral-État entre Assad, les Forces démocratiques syriennes et les autres groupes d’opposition modérés. Alors que la Russie affirme vouloir que le regime d’Assad s’abstienne de nouvelles incursions militaires dans les territoires détenus par les Forces démocratiques syriennes, ce qui pourrait retarder le règlement diplomatique du conflit, les Émirats Arabes Unis veulent montrer des prouesses en matière d’arbitrage en Syrie ; les deux pays ont encouragé le dialogue entre les Forces démocratiques syriennes et Assad.

Bien que la perception, de plus en plus partagée des menaces, soit le principal moteur de la coopération entre la Russie et les EAU en Syrie, la Russie se félicite également des efforts déployés par les EAU pour investir dans la reconstruction du pays.

Depuis que le chef d’état-major de l’armée russe, Valery Gerasimov, a écrit une lettre à son homologue américain, le général Joseph Dunford, le 19 Juillet 2018, au sujet de la nécessité d’un investissement américain dans le processus de reconstruction de la Syrie, la Russie a tenté de recueillir des fonds pour la reconstruction du pays. Les efforts de collecte de fonds de la Russie n’ont pas réussi à s’imposer, car les États-Unis, l’Union Européenne et l’Arabie Saoudite ont tous catégoriquement refusé de faire des investissements à grande échelle en Syrie, tandis que la Chine a été ambiguë quant à l’étendue de son engagement dans le processus de reconstruction.

En comparaison, Abou Dhabi a commencé à discuter de la reconstruction de la Syrie dès octobre 2012 et a eu des entretiens d’investissement avec des hommes d’affaires alignés sur Assad le 20 janvier 2019. La volonté des EAU d’investir en Syrie s’enracine avant tout dans leur désir de convaincre Assad d’expulser l’Iran du sud de la Syrie ou du moins de créer un fossé entre les deux parties. Les aspirations des Émirats Arabes Unis s’alignent sur les objectifs de la Russie, puisque Poutine a accepté la présence de l’Iran en Syrie et encouragé la coopération turco-iranienne en Syrie, après que la Russie a exhorté l’Iran de ne pas établir une base à long terme dans ce pays. Ces intérêts communs suggèrent que la Russie et les Émirats Arabes Unis pourraient coopérer dans le processus de reconstruction, Abou Dhabi fournissant les investissements et Moscou utilisant sa présence terrestre en Syrie pour exécuter les contrats de reconstruction, à mesure que les hostilités diminuent.

Bien que les Émirats Arabes Unis ne partagent pas l’enthousiasme de la Russie quant au maintien au pouvoir d’Assad, l’opposition d’Abou Dhabi aux mouvements islamistes en Syrie, sa solidarité avec les Kurdes syriens contre la Turquie et son désir d’investir dans la reconstruction de la Syrie concordent tous parfaitement avec les objectifs de Moscou. Alors que l’Arabie Saoudite et le Qatar hésitent à reprendre la reconnaissance diplomatique officielle du gouvernement d’Assad, les Émirats Arabes Unis sont sur le point de devenir le partenaire arabe du Golfe le plus important de la Russie en Syrie.

Par Samuel Ramani, Doctorant au Département des relations internationales du St Antony’s College, Université d’Oxford.

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Traduction Alexandra Allio De Corato


Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 55 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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