Les déficits d’une année sur l’autre se creusent dans les économies du Golfe

Lever de soleil lors d'une journée brumeuse à Dubaï, Emirats Arabes Unis. Selon les estimations, la croissance du PIB des Emirats Arabes Unis devrait se situer entre 2,8 % et 3,7 % en 2019 ; toutefois, d'autres préoccupations économiques se cachent en arrière-plan. (AP Photo/Kamran Jebreili)

Analysons les perspectives économiques des pays membres du CCG (Conseil de Cooperation du Golfe)

Le ralentissement de la croissance et la hausse des déficits se profilent à l’horizon, malgré les ajustements opérés par ces pays afin de s’adapter à la baisse des prix du pétrole.

Les prévisions de croissance du produit intérieur brut (PIB) global des Etats arabes du Golfe s’établissent à 2,1 % pour 2019. Fini le temps du développement économique fulgurant :

La croissance soutenue du PIB réel de la région s’établissait en moyenne autour de 5,8 % entre 2000 et 2011. Au lieu de cela, la plupart des Etats arabes du Golfe afficheront des déficits budgétaires cette année, et la croissance dans certaines économies ralentira. Un « mélange inquiétant » d’augmentation des dépenses publiques avec de faibles taux de croissance et des déficits d’une année sur l’autre, se dessine dans les économies du Golfe. Les tendances interdépendantes donnent à penser que si les ajustements budgétaires dans les Etats arabes du Golfe ont fait des progrès, ces efforts n’ont pas été suffisants pour compenser la baisse des prix mondiaux du pétrole et stimuler les niveaux de croissance souhaités dans toute la région.

Les Etats arabes du Golfe ont fait des progrès tangibles dans la réduction de leur « seuil de rentabilité » budgétaire ( = le prix du pétrole brut nécessaire à l’équilibre budgétaire de ces Etats). Depuis que le prix du pétrole brut de l’OPEP s’est effondré, passant d’un sommet de 110 $ le baril (/b) en 2014 à un creux de 26,5 $/b en 2016, les gouvernements du Golfe ont annoncé leur intention de réduire leurs dépenses, et de générer de nouveaux revenus grâce à des réductions des taxes, droits et subventions. Ces initiatives ont donné lieu à de modestes réductions du seuil de rentabilité des prix du pétrole dans les Etats du Golfe depuis 2014, année au cours de laquelle l’Arabie Saoudite, Oman et Bahreïn ont exigé des prix du pétrole supérieurs à 100 $ le baril, simplement pour équilibrer leurs budgets.

Pourtant, les budgets du secteur public restent dépendants des revenus des hydrocarbures, ce qui complique la capacité de compenser la faiblesse des prix du pétrole par des ajustements budgétaires. Le « seuil de rentabilité » (voir graphique ci-dessous) budgétaire des prix du pétrole pour la plupart des pays arabes du Golfe reste supérieur ou proche du seuil supérieur des estimations des prix du pétrole pour 2019. En d’autres termes, les prix projetés du pétrole brut pour 2019 donnent à penser que la plupart des Etats seront déficitaires cette année. Morgan Stanley s’attend à ce que le prix du Brut reste autour de 65 $ le baril, tandis que Goldman Sachs estime que les prix pourraient atteindre un sommet passager de 75 $ le baril. Selon d’autres estimations, les prix du pétrole fluctueront entre 50 $ et 70 $ le baril au cours des prochaines années.

« Seuil de rentabilité » du prix du pétrole pour les exportateurs de pétrole du golfe arabique (source FMI)

Plus inquiétant encore, certains gouvernements dépensent plus d’argent d’une année sur l’autre sans réaliser des taux de croissance plus élevés. L’Arabie Saoudite a augmenté ses dépenses publiques de 7 % avec un budget de 295 milliards de dollars pour 2019, ce qui représente le budget le plus important du royaume et ouvre la voie pour une sixième année consécutive de déficit budgétaire. Malgré l’augmentation des dépenses de l’Etat, les prévisions de croissance globale du PIB indiquent un ralentissement de la croissance, qui passerait de 2,5 % en 2018 à 1,8 % en 2019. La croissance non pétrolière devrait atteindre 3,6 %, ce qui est apparemment de bon augure par rapport aux efforts de diversification économique engagés. Toutefois, les recettes non pétrolières ne représentent qu’une petite partie des recettes budgétaires totales de l’Arabie Saoudite ,les estimations allant de 10 à 37 % .

Le Sultanat d’Oman a augmenté ses dépenses de 3 % dans son budget 2019 ; cependant, comme l’Arabie Saoudite, la croissance du Sultanat devrait également ralentir, passant de 2 % en 2018 à 1,5 %. Bien que les dépenses n’aient pas augmenté autant que l’année précédente, le budget d’Oman produira un déficit équivalant à 9 % du PIB. La dette publique totale pourrait atteindre 58 % du PIB d’ici à 2020, mais le gouvernement a mis du temps à mettre en œuvre des mesures visant à générer de nouvelles sources de revenus, comme la taxe sur la valeur ajoutée de 5 % actuellement imposée en Arabie Saoudite, dans les Emirats Arabes Unis et au Bahreïn.

Bahreïn possède encore moins de manœuvrabilité fiscale qu’Oman. La faiblesse des prix du pétrole depuis 2014 a gravement épuisé les réserves de change du pays et a fait grimper la dette publique à près de 93 % de la production économique annuelle. L’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et le Koweït ont accordé une aide fiscale de 10 milliards de dollars à la condition que Bahreïn mette en œuvre un programme budgétaire visant à équilibrer son budget d’ici 2022. Dans le cadre de ce programme, Bahreïn a accepté d’introduire une taxe sur la valeur ajoutée en 2019, d’approfondir les réductions de subventions et de mettre en place un plan de retraite volontaire pour les fonctionnaires. L’économie du pays devrait croître de 1,8 % en 2019, selon le Fonds Monétaire International (FMI), soit un taux de croissance comparable à celui de 2018.

Le Koweït a augmenté ses dépenses de 4,7 % dans son budget 2019 et prévoit un déficit légèrement inférieur à celui de 2018. Les décideurs politiques koweïtiens visent à stimuler la croissance économique en maintenant un ratio de dépenses d’investissement relativement élevé de 17 %. Les salaires et les subventions continuent de représenter 71 pour cent du budget du pays, en légère baisse par rapport à 73 pour cent en 2018. Ce domaine de dépenses reste difficile à réformer au Koweït, un pays où 78 % de la main-d’œuvre koweïtienne occupe un emploi dans le secteur public et où les citoyens sont habitués aux généreux avantages de l’Etat. Les plans visant à mieux gérer les subventions et à introduire des taxes ne se sont pas concrétisés, mais la croissance non pétrolière devrait atteindre 3,5 % d’ici 2020.

La croissance du PIB des Emirats Arabes Unis, dont l’économie est la plus diversifiée de la région, devrait augmenter légèrement, passant de 2,6 % à 2,8 % en 2019. Selon les estimations optimistes du FMI et de la banque centrale des Emirats Arabes Unis, la croissance du PIB devrait atteindre 3,7 % et 3,5 %, respectivement. Cette croissance projetée est directement liée aux politiques budgétaires expansionnistes mises en place à Abu Dhabi. Le budget fédéral des Emirats Arabes Unis pour 2019 était le plus élevé de l’histoire du pays avec une augmentation de 17,3 % par rapport à l’année précédente. Les budgets au niveau des Emirats ont offert des élans supplémentaires au gouvernement. Le gouvernement de Dubaï s’est engagé à dépenser 15,5 milliards de dollars dans le cadre de son plan de dépenses, le plus important de son histoire, tandis que Sharjah a augmenté ses dépenses de 10 % dans son budget 2019.

Toutefois, là où les projections de croissance sont modestes, d’autres préoccupations économiques se cachent en arrière-plan.

L’économie de Dubaï s’est développée à son rythme le plus lent en neuf ans au cours de l’année 2018, lorsque la croissance du PIB a atteint 1,9 pour cent. Les entreprises du secteur privé des Emirats Arabes Unis suppriment des emplois à leur rythme le plus rapide depuis une décennie, et Standard & Poor’s estime que les prix de l’immobilier à Dubaï pourraient baisser de 10 à 15 % en 2019. Le gouvernement d’Abu Dhabi a réduit les frais liés au tourisme et aux zones franches de l’aéroport de l’Emirat pour attirer davantage de touristes et d’entreprises étrangers. Entre-temps, le gouvernement des Emirats Arabes Unis a lancé un programme d’allégement de la dette pour les citoyens, et le Ministère des Ressources Humaines et de l’Emiratisation prévoit de créer 30 000 emplois dans le secteur privé pour la population locale en 2019 dans le cadre d’une nouvelle stratégie nationale d’emploi.

Le Qatar jouit d’une situation budgétaire relativement solide, en raison de sa faible population et de ses abondantes réserves de gaz naturel, mais le pays a subi un choc majeur à la suite du boycott de son économie par les Saoudiens. Le gouvernement a augmenté les dépenses de l’Etat pour atténuer les effets négatifs du boycott et a réorienté 50 milliards de dollars de son fonds souverain et d’autres réserves pour renforcer son secteur bancaire et son taux de change. Les objectifs de développement liés à la Coupe du monde 2022 et à l’extension des installations publiques du pays ont également entraîné des dépenses publiques supplémentaires. Par exemple, le Qatar a affecté 200 milliards de dollars aux dépenses d’infrastructure nationales dans le cadre de sa Vision Nationale 2030 pour le Qatar.

En conclusion, l’augmentation des dépenses, la faible croissance et les déficits récurrents ne sont pas une recette de viabilité économique à long terme, mais cette « concoction » peut être «une pilule nécessaire à avaler» au fur et à mesure que s’installe le dur travail de la réforme économique. Les ajustements budgétaires à court terme dans les Etats arabes du Golfe n’annulent pas la nécessité d’un découplage à plus long terme des budgets de l’Etat par rapport aux recettes pétrolières et gazières. Dans le même temps, les activités non pétrolières doivent être plus étroitement liées aux recettes de l’État si l’on veut que les budgets reflètent les aspirations ambitieuses des responsables politiques arabes du Golfe.

Par Robert Mogielnicki Chercheur à l’Arab Gulf States Institute à Washington.

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Traduction Alexandra Allio De Corato




Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 76 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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