Le voyage du prince héritier saoudien en Asie révèle la diplomatie du chéquier et une politique étrangère plus affirmée

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L’Arabie Saoudite s’est engagée dans une nouvelle politique étrangère affirmée dont la pièce maîtresse est un effort pour jouer un plus grand rôle dans la géopolitique loin du Moyen-Orient.

Le Prince héritier Saoudien Muhammad bin Salman (MBS) a conclu une nouvelle série de « diplomatie du chéquier », investissant jusqu’à 100 milliards de dollars au Pakistan, en Inde et en Chine lors de sa visite dans ces trois pays à la fin Février.

Le voyage était également important pour une autre raison : Il a présenté une nouvelle stratégie Saoudienne visant à jouer un rôle plus affirmé en matière de politique étrangère bien au-delà du Moyen-Orient. Du fait que la demande de produits pétrochimiques devrait augmenter considérablement au cours des cinq prochaines années, une grande partie des investissements annoncés par les Saoudiens au cours du voyage a été consacrée à ce type de projets.

« La diplomatie du chéquier » est tout à fait logique, étant donné que la Chine et l’Inde seront responsables de la plus forte demande de pétrole et de gaz, la principale source de revenus du royaume à moyen et à long termes. Les deux pays asiatiques sont également les plus gros acheteurs de brut de l’Iran, principal rival de l’Arabie Saoudite au Moyen-Orient.

C’est ce qui a rendu le moment du voyage digne d’intérêt. Lorsque l’administration Trump a imposé des sanctions sur les exportations de brut iranien l’an dernier, elle a accordé des exemptions à la Chine et à l’Inde pour qu’elles aient le temps de passer à d’autres fournisseurs. Le voyage de MBS vers l’est a eu lieu un mois à peine avant l’expiration des dérogations aux sanctions américaines.

L’Arabie Saoudite a commencé à se tourner vers la Russie et la Chine pour couvrir ses intérêts en matière de sécurité nationale après que le gouvernement Obama eut négocié l’accord nucléaire iranien de 2015, qui a levé les sanctions économiques de longue date contre la République Islamique. Bien que l’administration Trump se soit retirée par la suite de l’accord, le royaume en a tiré une leçon importante et il continue à entretenir des liens politiques et économiques avec d’autres puissances en conséquence.

La géopolitique n’est cependant pas la seule raison pour laquelle l’Arabie Saoudite se tourne vers l’Asie. Les changements structurels dans l’industrie pétrolière et gazière en sont une autre. Selon les prévisions de l’Agence internationale de l’énergie, la demande de produits pétrochimiques augmentera au cours des cinq prochaines années. La demande mondiale de pétrole devrait augmenter de 6,9 millions de barils par jour d’ici 2023, et les produits pétrochimiques représenteront un quart de la croissance. Ce n’est donc pas un hasard si les secteurs de la raffinerie et de la pétrochimie se sont taillés « la part du lion » dans les accords d’investissement signés lors du voyage de MBS. Ces investissements s’inscrivent également dans la stratégie de Saudi Aramco d’acquérir davantage d’actifs à l’étranger et de renforcer ses participations dans le secteur pétrochimique avant l’émission publique tant attendue de ses actions.

Pakistan

Les accords d’investissement de 20 milliards de dollars que le prince héritier a signé au Pakistan comprenaient la construction d’une raffinerie de pétrole et d’un complexe pétrochimique dans la ville portuaire de Gwadar, au sud du pays. Alors que l’Arabie Saoudite poursuit ses propres intérêts économiques à Gwadar, l’investissement renforcera l’aspiration de Pekin à jouer un rôle plus important dans la région parce que la ville portuaire fait partie intégrante de l’initiative chinoise « One Belt, One Road » visant à intégrer les pays de la région sur les plans politique et économique. Le corridor économique Chine-Pakistan est à la fois le maillon le plus important de cette stratégie et le plus grand projet sous la bannière de l’initiative, et il est crucial pour les plans de la Chine d’utiliser l’Asie centrale et le Pakistan pour aider à développer sa province occidentale du Xinjiang, plus pauvre…

La Chine a commencé à envoyer des marchandises par voie terrestre à Gwadar, pour transbordement, à la fin de 2018.

Entre-temps, l’Arabie Saoudite a manifesté son intérêt pour l’acquisition de deux centrales électriques au Pakistan alimentées au gaz naturel liquéfié (GNL). À première vue, cela semble curieux. En effet, le Qatar, avec lequel l’Arabie Saoudite se dispute depuis 2017, est le premier fournisseur de GNL des usines. Mais l’Arabie Saoudite investit également dans le projet de gazoduc Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde, qui enverra du gaz à Gwadar. Ceci est un signe que le nouveau gouvernement pakistanais veut renégocier le prix du GNL Qatari avant la fin du contrat actuel de 10 ans.

Inde

La visite du prince héritier saoudien en Inde n’a donné lieu à aucun nouvel accord. On aurait pu s’y attendre parce qu’en 2018, Saudi Aramco avait signé un accord de 44 milliards de dollars pour développer une énorme raffinerie et des activités pétrochimiques sur la côte ouest de l’Inde, en collaboration avec trois entreprises énergétiques d’État indiennes. Les deux parties se sont engagées lors de la visite de MBS à essayer d’accélérer les travaux sur le complexe de la raffinerie.

Chine

En Chine, Saudi Aramco a signé un accord pour former une co-entreprise avec Norinco (entreprise de défense chinoise), un conglomérat de défense appartenant à l’État chinois, en vue de construire une raffinerie intégrée et un complexe pétrochimique d’une valeur de 10 milliards de dollars dans le nord-est de la province du Liaoning (Chine). Saudi Aramco possède déjà une co-entreprise de raffinage dans la ville méridionale de Fujian (Chine). L’une des principales raisons pour lesquelles elle souhaite une plus grande présence dans les industries chinoises du raffinage et de la pétrochimie est de repousser la concurrence croissante de Rosneft. En effet, le géant russe de l’énergie a profité de sa proximité avec la Chine et des importantes réductions de la production pétrolière de l’Arabie Saoudite dans le cadre de l’accord OPEP + pour vendre plus de brut à la Chine que Saudi Aramco. Dans un mouvement circonspect, les Saoudiens ont stipulé que le brut destiné à la co-entreprise pétrochimique avec Norinco devait venir d’Arabie Saoudite.

Au-delà du Moyen-Orient

L’Arabie Saoudite s’est engagée dans une nouvelle politique étrangère affirmée dont la pièce maîtresse est un effort pour jouer un plus grand rôle dans la géopolitique loin du Moyen-Orient. Ce rôle plus vaste comporte à la fois des défis et des responsabilités. Par exemple, la visite de MbS en Asie a coïncidé avec le conflit entre le Pakistan et l’Inde au sujet du Cachemire (province entre les 2 états). Le prince héritier s’est rabattu sur le rôle traditionnel de conciliateur des Saoudiens en appelant les rivaux à apaiser les tensions. Mais le nouveau défi auquel Riyad a soudainement dû faire face a été d’essayer d’élaborer une politique étrangère cohérente à l’égard de deux États rivaux, dotés de l’arme nucléaire. Un dilemme pour les Saoudiens est de savoir faire face à la répression de la minorité ouïghoure musulmane en Chine. C’est le genre de problèmes que l’Arabie Saoudite devra affronter lorsqu’elle s’aventurera hors de sa zone de confort au Moyen-Orient, et reste à savoir la manière dont elle relèvera les défis.

Par Rauf Mammadov, Chercheur en politique énergétique à l’Institut du Moyen-Orient

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Traduction Alexandra Allio De Corato


Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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