Le rôle diplomatique croissant d’Oman au Yémen a suscité des réactions mitigées au sein du CCG

Le sultan d'Oman, Qaboos bin Said (Centre), se tient aux côtés d'autres dirigeants du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) lors de leur sommet annuel à Riyad, en Arabie Saoudite, le 19 Décembre 2011.

Le 31 Mars, l’envoyé spécial de l’ONU au Yémen, Martin Griffiths, a rencontré à Mascate le négociateur en chef des Houthis, Mohammed Abdulsalam. Ils ont discuté des moyens de faciliter la mise en œuvre de l’accord de Stockholm pour la paix au Yémen. Bien que ces négociations aient été en grande partie sans importance, elles ont mis en lumière le rôle croissant d’Oman en tant qu’arbitre diplomatique au Yémen, puisqu’elles ont eu lieu un mois après que le Ministre Britannique des Affaires Etrangères Jeremy Hunt eut tenu une réunion avec Abdulsalam à Mascate.

Depuis le début de l’intervention militaire menée par l’Arabie Saoudite au Yémen en Mars 2015, Oman a tenté de se positionner comme un médiateur essentiel dans le conflit. Contrairement à ses homologues du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), Oman a toujours maintenu une position de neutralité au Yémen et a mis en doute la faisabilité des efforts de la Coalition Arabe pour soumettre les Houthis par la seule force. Afin de renforcer sa crédibilité en tant que médiateur, Oman a poursuivi une stratégie d’engagement constructif avec les Houthis.

Cette politique a porté ses fruits, puisque Oman a négocié avec succès la libération de nombreux détenus dans les prisons Houthis, soutenu les efforts de cessez-le-feu de l’ONU à Hodeidah en organisant parallèlement des sessions de dialogue intra-yéménite, et aidé les Etats-Unis à évacuer leur ambassade à Sanaa après le coup d’Etat des Houthis. Au lieu de s’asseoir sur ces succès, Oman espère convaincre les Houthis de mettre fin à leur occupation de Hodeidah, comme l’exige l’accord de Stockholm, et de jouer un rôle central dans les ambitions de Martin Griffiths de garantir la paix au Yémen. En outre, Oman a été présenté comme un médiateur efficace entre les factions belligérantes au Yémen par de nombreux analystes éminents, dont l’ancien ambassadeur des Etats-Unis en Tunisie, Gordon Gray, et Hakim Almasmari, le rédacteur en chef du Yemen Post.

Malgré ces évaluations optimistes du rôle diplomatique d’Oman, la médiation de Mascate a reçu un accueil mitigé au Yémen et au sein du CCG. Parmi les factions Yéménites, les Houthis et de nombreux membres de la coalition du président Yéménite Abed Rabbo Mansour Hadi ont soutenu les efforts d’arbitrage d’Oman, tandis que le Southern Transitional Council (Conseil de Transition du Sud CTS) (Séparatiste du Sud Yémen) considère l’engagement de Mascate avec moins d’enthousiasme. L’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis (EAU) partagent la réticence du CTS à l’égard des efforts de médiation d’Oman, car les deux pays voient les intentions de Mascate avec suspicion, en raison de ses relations étroites avec l’Iran et des transferts présumés d’armes aux Houthis. Ces polarisations pourraient miner les ambitions de médiation d’Oman au Yémen et réduire la crédibilité de la prétendue mission de Mascate de promouvoir « la compréhension, la stabilité et le dépassement des différences » dans le dialogue avec ses voisins.

Comme Oman a maintenu des relations normalisées avec les Houthis depuis le début de la guerre et a soutenu la transformation éventuelle des Houthis en un parti politique légitime, ces derniers sont les principaux défenseurs de l’expansion du rôle diplomatique de Mascate au Yémen. Ces perceptions positives d’Oman se sont encore renforcées au début de 2018, lorsque les efforts diplomatiques de Mascate ont contribué à empêcher les partisans du parti d’Ali Abdullah Saleh au Congrès Général du Peuple d’entrer en conflit ouvert avec les Houthis, après l’assassinat de l’ancien président. La confiance que les Houthis placent en Oman est illustrée par l’insistance des hauts responsables Houthis à utiliser les avions Omanais à des fins diplomatiques et par l’acceptation de Mascate de soigner des Houthis nécessitant un traitement médical.

Oman est également considéré comme un médiateur efficace par les hautes personnalités de la coalition de Hadi. Le journaliste Yéménite Mareb al-Ward a déclaré à Al-Monitor que les diplomates d’Hadi considèrent Oman comme un « assistant » utile aux pourparlers de paix soutenus par l’ONU, en raison de son bilan constant de négociations fructueuses avec les Houthis. Selon M. Ward, les relations cordiales d’Oman avec les hauts responsables Houthis ne concernent pas les alliés de Hadi, car Mascate estime que la prise de Sanaa par les Houthis comme illicite. De l’avis de Ward, le refus de l’entourage de Hadi de condamner le rôle présumé d’Oman dans la facilitation des transferts d’armes Iraniens vers les Houthis indique que le gouvernement de Hadi est réceptif aux initiatives de médiation de l’Oman.

Alors que les ambitions d’Oman en matière de médiation sont soutenues par les Houthis et le gouvernement de Hadi, Mascate pourrait avoir du mal à convaincre les partisans du CTS aligné sur les EAU. Selon M. Ward, Oman n’est pas favorable à la cause de l’indépendance du sud du Yémen, car Mascate craint qu’un Etat aligné aux Emirats Arabes Unis sur ses frontières ne le laisse « piégé et rétréci dans sa zone frontalière ».

Pendant ce temps, Summer Ahmed, analyste qui travaille en étroite collaboration avec le Mouvement du Sud, a présenté une vision plus optimiste des relations CTS-Oman. Ahmed a déclaré à Al-Monitor qu’elle était convaincue qu’Oman pourrait finalement accepter l’indépendance du Sud du Yémen comme l’antidote le plus efficace contre l’instabilité à ses frontières, mais elle a également critiqué la décision d’Oman d’accueillir des personnalités alignées au Qatar, ce qui aggrave l’instabilité dans la région de Shabwah.

Les tensions croissantes entre Oman et l’alliance Arabie Saoudite – EAU pourraient également diluer l’efficacité des ambitions de médiation de Mascate au Yémen. L’universitaire Omanais Abdullah Baabood a déclaré à Al-Monitor que l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis pourraient saper les aspirations d’Oman en matière de médiation, car ils ne font pas confiance à Mascate à cause de ses partenariats avec le Qatar et l’Iran. Alors que plusieurs des principales parties belligérantes du Yémen sont redevables à Riyad et à Abou Dhabi pour leur soutien, Baabood craint que ces sentiments anti-Oman ne restreignent la capacité des factions politiques Yéménites à participer aux négociations de paix menées par Mascate.

Bien que le quotidien Saoudien al-Hayat ait joué un rôle clé dans la popularisation de l’implication présumée d’Oman dans le transfert d’armes aux Houthis, les tensions publiques entre Oman et les EAU sur le Yémen ont sans doute dépassé le niveau des tensions entre Mascate et Riyad. Le 19 Février, le ministre des Affaires Etrangères d’Oman, Yusuf bin Alawi, a admis qu’Oman n’était pas d’accord avec la politique des Emirats Arabes Unis au Yémen, car Mascate ne « fait pas avancer les choses et ne cause pas de guerres et de conflits ». Abdulsalam Mohammed, directeur du Centre d’Etudes Abaad à Sanaa, a déclaré à Al-Monitor qu’Oman avait organisé des exercices militaires conjoints avec la Grande-Bretagne en Octobre 2018 pour signaler son opposition aux activités militaires des EAU près d’Al-Mahra et pour montrer son dédain à l’obstruction d’Abu Dhabi pour la paix au Yémen,selon Oman.

Bien qu’Oman ait potentiellement jeté les bases d’un dialogue constructif à l’intérieur du Yémen et obtenu des succès diplomatiques notables dans ses négociations avec les Houthis, l’affirmation croissante de Mascate en tant qu’arbitre diplomatique a suscité la controverse au sein du CCG. Le succès à long terme des efforts de médiation d’Oman au Yémen dépend de l’apaisement des tensions avec l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis, les deux pays continuant à exercer une influence décisive sur la trajectoire politique future du Yémen.

Par Samuel Ramani

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Traduction Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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