Le retour de la Russie en Syrie se fera avec l’argent de sa reconstruction… Mais les donateurs internationaux et Bachar al-Assad «ne jouent pas encore le jeu».

Le Président Russe Vladimir Poutine et le Président Syrien Bachar al-Assad inspectent un défilé militaire lors de leur visite à la base aérienne Russe de Hmeimimim dans la province de Lattaquié au nord-ouest de la Syrie le 11 Décembre 2017. MIKHAIL KIMENTYEV/AFP/GETTY IMAGES

Le plan de rapatriement des réfugiés de la Russie et les retombées financières inattendues de la reconstruction risquent d’échouer, principalement parce qu’Assad ne souhaite ni le retour de la plupart des réfugiés ni l’entrée en vigueur de réformes politiques.


La Russie avait plusieurs motivations lorsqu’elle est intervenue en Syrie au nom du président Bachar al-Assad en Septembre 2015. Le Kremlin craignait de perdre le contrôle de la base navale de Tartous, son atout stratégique le plus important au Moyen-Orient, si le régime était renversé par les rebelles soutenus par l’Occident. Plus généralement, elle espérait qu’en étant un allié fiable à Assad, elle obtiendrait « des lettres de créance » auprès d’autres dirigeants autoritaires de la région.

Près de quatre ans plus tard, les rebelles ayant pour la plupart abandonné les appels au changement de régime et perdu de larges pans de leurs enclaves, la Russie a atteint la plupart de ses objectifs à court et moyen terme en Syrie. De plus en plus de signes suggèrent que Moscou est en train de se recentrer sur un autre objectif : Le Kremlin aimerait que la Syrie lui fournisse une manne financière.

Selon trois politiciens Libanais de tous bords, l’argent est maintenant le principal facteur qui motive les efforts politiques de la Russie en Syrie. Avant tout, la Russie aimerait « absorber » une grande partie des 350 milliards de dollars estimés nécessaires à la reconstruction de la Syrie, ce qui lui permettrait de diversifier son économie basée sur les ressources naturelles, en obtenant des contrats dans un large éventail de secteurs tels que la construction de centrales électriques et autres infrastructures. « La Russie veut notre argent pour reconstruire la Syrie afin que les entreprises Russes puissent obtenir les contrats », a déclaré un haut diplomate de l’Union Européenne (UE) à la politique étrangère.

Cet effort n’a pas encore été couronné de succès car, même si la guerre est « terminée », les efforts internationaux de reconstruction sont loin d’être à la hauteur, en grande partie à cause du manque de coopération de la Syrie elle-même.

Il est clair que la Russie serait en position de force pour obtenir des contrats de reconstruction de la Syrie, compte tenu de son influence politique sur le régime d’Assad. Le problème, c’est que la Syrie manque d’argent et que les autres sources manquent. Le président Russe Vladimir Poutine a tenté d’utiliser les réfugiés Syriens comme monnaie d’échange en leur offrant de faciliter leur retour dans leur pays en échange d’une aide financière Occidentale à la Syrie. En Juin dernier, à Helsinki et en Août dernier, près de Berlin, Poutine a demandé aux Etats-Unis et à l’UE de payer la reconstruction s’ils voulaient que les réfugiés, qui avaient déjà afflué à travers le Moyen-Orient et en Europe, puissent rentrer chez eux et éviter un deuxième exode. Poutine a affirmé qu’au moins 1,7 million de réfugiés pourraient retourner en Syrie dans un avenir proche. Le Gouvernement Russe a également annoncé qu’il mettrait en place des comités mixtes avec les pays d’accueil des réfugiés comme le Liban pour faciliter leur retour.

Cependant, dix mois plus tard, les comités mixtes ont fait état de peu de progrès et il n’y a pratiquement pas eu de retour des réfugiés. En bref, le plan de Moscou pour gagner de l’argent de reconstruction par le rapatriement des réfugiés semble voué à l’échec. Les entretiens de la politique étrangère avec plusieurs diplomates de l’UE, des politiciens des pays abritant des réfugiés et des analystes Russes, suggèrent que la principale raison de cet échec est l’obstination de l’homme (Bachar Al Assad) que la Russie est intervenue pour sauver.

En effet, il y a un consensus croissant parmi les observateurs, en Occident et au Moyen-Orient, sur le fait qu’Assad ne souhaite pas que les réfugiés anti-régime reviennent. Bien qu’il n’y ait pas de données officielles, il est largement admis qu’un fort pourcentage des 6 millions de Syriens forcés de fuir leur pays s’opposent à Assad.

Prenons le cas des Syriens désireux de rentrer du Liban, une nation qui accueille 1,5 million de Syriens et qui est plus amicale envers Assad que la Turquie ou l’Europe. Même à partir de là, le gouvernement Assad refuse activement la réadmission des Syriens. Dans le cadre du processus de rapatriement, la Direction Générale de la Sûreté du Liban dresse une liste des Syriens désireux d’y retourner et la communique à ses homologues Syriens du renseignement. Seules les personnes autorisées par le régime Syrien ont le droit de rentrer chez elles.

Mouin Merhebi, Ministre d’Etat Libanais chargé des affaires des réfugiés jusqu’en Janvier de cette année et partisan du Premier Ministre Sunnite Saad Hariri, a déclaré que le fait qu’une telle liste soit demandée par l’Etat Syrien est un indicateur du refus d’Assad d’accepter les réfugiés. « Comment peuvent-ils expliquer le fait qu’ils demandent la liste des rapatriés ? Ils ne permettent à personne de revenir sans l’approbation du Mukhabarat[la branche Syrienne du renseignement] », a-t-il dit. « Est-il logique que les Syriens au Liban aient besoin d’une permission pour retourner dans leur propre pays ? »

Merhebi a estimé qu’au cours de son mandat, la différence entre le nombre de ceux qui avaient demandé à partir et ceux qui ont finalement pu le faire était énorme. « Nos agents de la Sûreté générale m’ont dit que lorsqu’une liste de 5 000 Syriens a été envoyée, en moyenne, 60 à 70 d’entre eux ont été approuvés » a-t-il ajouté.

Alain Aoun, Député du Mouvement Patriotique Libre, parti du Président Libanais Michel Aoun et allié politique du Hezbollah et plus généralement plus souple envers Assad, est face à une fracture politique avec Merhebi. Toutefois, il a approuvé son évaluation et a déclaré que le gouvernement Assad ne semblait pas trop préoccupé par le retour de sa population.

« Le régime Syrien ne fait rien pour reprendre ses réfugiés », a-t-il souligné. Aoun a cité une rencontre avec le cardinal Paul Gallagher, Ministre des Affaires Etrangères du Vatican, qui s’est intéressé de près à la question des réfugiés, pour justifier son affirmation.

Par ailleurs, la Russie a bien compris que le nombre élevé de réfugiés Syriens et d’autres réfugiés arrivés dans les pays de l’UE au cours des cinq dernières années a créé une pression politique intérieure, notamment la montée des partis populistes et d’extrême droite. Poutine semble penser qu’il peut arranger une contrepartie : assouplir les sanctions de l’UE et même fournir une aide à la reconstruction et la Syrie en retour deviendra un endroit plus attrayant pour les réfugiés qui pourront y retourner.

Si Assad n’autorise le retour que d’un petit nombre de réfugiés, il sera difficile pour les gouvernements de l’UE de justifier la levée des sanctions, sans parler de dépenser l’argent des contribuables pour des projets de reconstruction. En outre, comme l’ont dit deux diplomates, une grande partie de cet argent se retrouverait probablement dans les poches des Russes. Quoi qu’il en soit, il existe un fossé au sein de l’UE quant à l’éthique d’un tel arrangement ; mais toutes les parties en conviennent, au moins publiquement, que la Russie doit obtenir des garanties de sécurité pour les réfugiés, et au moins une promesse de réformes politiques. La Russie n’a cependant obtenu que peu de concessions de la part d’Assad, si ce n’est la libération des certificats de décès de quelques centaines de détenus parmi les dizaines de milliers qui auraient été tués dans les prisons d’Etat, et rien en ce qui concerne les garanties de sécurité des personnes de retour ou les changements politiques réels.

Des analystes Russes affirment que Moscou avait à l’origine envisagé un accord de partage du pouvoir basé sur les sectes, sur le modèle du Liban, entre le Gouvernement Syrien et plusieurs groupes d’opposition, comme panacée politique pour le conflit. Mais la Russie n’a pu ni convaincre le régime ni les rebelles de faire des compromis et a abandonné le plan. Aujourd’hui, il a réduit ses ambitions et se concentre sur l’utilisation de son influence auprès d’Assad pour convenir d’un comité constitutionnel dont les membres ont été nommés par le régime, l’opposition et des représentants de la société civile Syrienne.

Max Suckov, un analyste Russe, a déclaré que Moscou n’obtiendrait guère plus en termes de règlement politique. « La Russie n’est pas très optimiste quant à un règlement politique qui satisfasse tous les acteurs Syriens », a-t-il dit. « Je pense que la Russie a accepté que la Syrie continue d’être un Etat centralisé, mais cela rend certainement difficile de convaincre l’UE de payer pour la reconstruction. »

Amal Abou Zeid, officiellement représentant du Ministère Libanais des Affaires Etrangères auprès du comité de rapatriement Russie-Liban et proche de la Russie, a déclaré que l’Occident devrait réduire ses attentes. Assad, a-t-il dit, avait gagné la guerre, pas l’opposition. « Assad a récupéré plus de 80 % des terres en Syrie, ce qui signifie que ce qui a été accepté l’année dernière n’est peut-être pas acceptable pour le gouvernement actuel », a déclaré Abou Zeid. « Tandis que d’autres ont leur mot à dire, c’est lui qui dicte les conditions. »

Bien qu’il ait admis que l’initiative Russe n’avait pas réussi, il a blâmé la « récalcitrance » des Etats-Unis ; ces derniers ont maintenu une ligne dure contre Assad. Pour attirer l’Amérique, Abou Zeid a laissé entendre que Moscou a suggéré que les entreprises Russes et Américaines coopèrent activement à la chasse aux affaires en Syrie. « En fin de compte, les Russes sont sur le terrain en Syrie, et les Américains comprennent ce que cela signifie », a-t-il souligné. « Il peut y avoir un accord entre les deux. Je n’exclus pas la possibilité qu’ils aient des contrats ensemble. » Les Etats-Unis et l’UE insistent tous deux sur une transition politique comme condition préalable à un réengagement, mais Abou Zeid était optimiste sur le fait que si l’Occident n’était pas prêt à injecter de l’argent, la Russie pourrait convaincre les Etats arabes. Il a déclaré que la Russie exerçait des pressions intenses auprès des pays du Golfe pour révoquer la suspension de la Syrie de la Ligue arabe et ouvrir la voie à leurs pétrodollars afin de reconstruire la Syrie.

Ni l’Occident ni les Arabes n’ont encore succombé à l’attrait de la Russie pour les projets communs et le partage du butin de guerre. D’un autre côté, selon une source diplomatique qui se rend souvent en Syrie, a déclaré qu’il était clair que le Régime Assad n’était pas d’humeur à faire des concessions et que tout changement politique ultérieur serait superficiel. La Russie reste donc bloquée dans l’attente d’une manne financière, qui pourrait ne jamais arriver…

Par Anchal Vohra

Traduction Alexandra Allio De Corato

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Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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