Le retour d’Assad, une perspective libanaise

Des manifestants syriens tiennent un portrait du président Bachar al-Assad sur lequel il est écrit "Avec Toi" lors d'une manifestation dans la ville de Qamishli, au nord-est du pays, le 23 décembre 2018. Getty Images

Le Liban craint le retour du régime d’Assad sur la scène régionale et internationale, et donc son influence ancienne sur la politique, l’économie, la sécurité et la société libanaises. Alors que la guerre touche à sa fin, de nombreux libanais craignent, en effet, que le Liban ne redevienne le « terrain de jeu » de l’Iran et d’Assad. Une indication de ce phénomène est l’engagement croissant du Hezbollah à travers sa rhétorique anti-israel et la construction de tunnels aux frontières.

Après neuf mois d’impasse politique, les Libanais ont finalement pu se réunir et former un gouvernement d’union le 31 janvier dernier, qui doit faire face à la détérioration de la situation économique dans le pays. Le Liban a reculé dans tous les domaines : politique, économique, touristique, les infrastructures, etc… depuis l’assassinat de son ancien Premier ministre Rafic Hariri en 2005.

De si longs délais dans la formation du gouvernement deviennent une habitude au Liban, en particulier depuis une dizaine d’années. Il a fallu plus de deux ans aux Libanais pour se mettre d’accord sur l’élection de Michel Aoun à la présidence en 2016. Le Parlement a prolongé son mandat deux fois depuis 2009, et la constitution des gouvernements successifs a connu des problèmes chroniques. Pourtant, certains responsables se sont vantés récemment de leur capacité à diriger le pays sans budget !

Les Libanais ont toujours leur propre version des événements dans la région. Ils ont tendance à interpréter les développements régionaux à travers leur pays. En décembre dernier, j’ai effectué une visite au Liban où j’ai eu l’occasion de discuter avec certains de mes collègues et amis (groupes de réflexion, journalistes, activistes et universitaires) de leur point de vue sur les derniers développements en Syrie et sur la manière dont ces développements touchent le Liban ainsi que leurs sentiments sur les différents rôles joués par plusieurs acteurs étrangers en Syrie, notamment les États-Unis, la Russie, l’Iran et la Turquie.

Nombre d’entre eux craignent le retour du régime d‘Assad sur la scène régionale et internationale, et par conséquent son ancienne influence sur la politique, l’économie, la sécurité et la société libanaises. Certes, cette influence n’a jamais quitté le Liban, mais elle a considérablement diminué pendant la révolution syrienne. Le retour attendu du régime syrien pourrait être chargé cette fois par un désir de vengeance .

En juin 2018, le président libanais Michel Aoun, un chrétien allié du Hezbollah chiite pro-iranien, a signé un décret de naturalisation accordant la citoyenneté à de nombreux Syriens influents du cercle restreint d’Assad. Ce décret a perturbé de nombreux Libanais et a été perçu comme un indicateur de la résurrection de l’influence du régime syrien au sein de la politique libanaise. Près de six mois plus tard, en décembre 2018, le régime d’Assad a inscrit plus de 600 personnalités locales et étrangères sur la liste du terrorisme, notamment le président turc Erdogan, l’ancien Premier ministre turc Ahmet Davutoglu et de nombreux hommes politiques libanais, dont le Premier ministre libanais Saad al-Hariri, Walid Joumblatt, Samir Geagea et autres.

La décision des États-Unis de se retirer de la Syrie a déjà des implications au Liban. De nombreux Libanais ont remarqué que leur nouveau gouvernement était sur le point d’être formé au même moment…

Cependant, la décision de Trump de retirer les troupes américaines du nord de la Syrie a renforcé le camp pro-iranien et Assad au Liban, dirigé par le Hezbollah. Elle est interprétée comme une victoire pour ces derniers et renforce le camp Chiite. En conséquence, cette nouvelle donnée ajoute plus de conditions pour permettre la formation du gouvernement.

Certains interprètent l’implication et le rôle croissants du Hezbollah dans le gouvernement comme un prémisse à une guerre avec Israël. Une telle hypothèse n’est pas sans fondement. En effet, avant la révolution syrienne, le Liban était toujours utilisé comme « une boîte aux lettres » pour échanger des messages entre l’Iran et le régime d’Assad d’un côté, et Israël de l’autre. En 2006, le Liban a payé le prix fort pour avoir joué un tel rôle entre le Hezbollah et Israel

...Israël a détruit des centaines de maisons et détruit des villages entiers dans le sud du Liban. Environ 1 000 Libanais sont morts, 4 500 blessés et près du quart de la population libanaise a été déplacée. Le Liban, l’État, a perdu des milliards de dollars. Outre la résolution 1701 et les lourdes pertes subies par la partie libanaise, Israel a finalement empêché le Hezbollah de lancer de nouvelles attaques au nom de l’Iran à travers la frontière libano-israélienne .

Alors que l’Iran et le Hezbollah ont renforcé leur présence et leur influence en Syrie au cours des dernières années, Damas a assumé le rôle de la boîte aux lettres du Liban. Cependant, alors que la guerre touche à sa fin, de nombreux Libanais craignent que le Liban ne redevienne le « terrain de jeu » de l’Iran et d’Assad. Une indication de ce phénomène est l’engagement croissant du Hezbollah à travers sa rhétorique anti-Israël et la construction de tunnels aux frontières.

Pendant la révolution syrienne, la rhétorique du Hezbollah visait uniquement à attaquer les «sunnites» – sous prétexte de lutter contre ceux qu’il appelle « Takfiris » – pour rallier les Chiites derrière lui dans son implication en Syrie. Actuellement, le Hezbollah est en train de revenir à Israël, considéré comme un moyen de retrouver sa légitimité perdue dans le monde arabe et islamique. Un tel comportement peut impliquer des erreurs de calcul et peut dégénérer rapidement en guerre.

Il est toutefois intéressant de noter que certains Libanais ont tendance à penser que le rôle de la Russie au Liban est en train de prendre de l’ampleur et que, s’il reste sur la même trajectoire, il pourrait permettre à Moscou – à l’avenir – d’assumer l’ancien rôle de la Syrie au Liban. Cette idée a des partisans et des opposants. Les sunnites anti-Assad pourraient vivre avec, si cela leur évitait de s’adresser directement à Assad en Syrie… de même les chiites pro-iraniens tels que le Hezbollah ne sont pas à l’aise avec cette nouvelle influence, surtout si cela se produit aux dépens de l’influence Iran-Assad au Liban.

Certains Libanais pensent que l’influence de l’Iran en Syrie recule, grâce au nouveau rôle croissant de la Russie dans la région. L’Iran et ses mandataires ne sont plus en mesure de défier la Russie en Syrie, principalement parce que Moscou s’emploie à rétablir un régime pro-russe. En fait, ceux en accord avec cette vision des choses pensent que Moscou a réussi à restructurer certaines branches de l’appareil du renseignement, de la sécurité et de l’armée en Syrie de manière à servir ses intérêts et à garantir un régime pro-russe plutôt qu’un régime pro-iranien.

Pourtant, tout le monde dans le camp anti-Assad au Liban n’a pas le même point de vue. Selon eux, l’Iran exerce toujours une grande influence en Syrie. Les milices pro-iraniennes qui se sont multipliées ces dernières années en Syrie ont toujours la possibilité de rejoindre les institutions du régime ou de rester à l’extérieur. Dans les deux cas, l’Iran conservera son influence sur ces dernières. Contrairement à l’influence russe, celle de l’Iran est idéologique et sectaire. Elle est difficile à rompre et dure beaucoup plus longtemps que celle reposant sur des intérêts simplement matériels.

En ce qui concerne le rôle de la Turquie en Syrie, de nombreux Libanais espèrent que la Turquie poursuivra son opposition à Assad, mais peu d’entre eux sont optimistes à ce sujet.

La plupart d’entre eux pensent que la présence militaire turque en Syrie est là pour durer. Le projet d’Ankara n’est cependant pas très clair pour eux. Certains d’entre eux pensent que la Turquie finira par subordonner certaines zones à l’intérieur de la Syrie, comme Idlib, aux territoires turcs ; d’autres pensent que les efforts d’Ankara dans le nord de la Syrie seront vains, car ils devront finalement rendre ces zones au régime d’Assad.

S’agissant des dernières démarches de rapprochement de plusieurs pays arabes avec le régime d’Assad, certains d’entre eux sont convaincus que cette étape est bien coordonnée avec la Russie. Cependant, d’autres pensent que les politiques étrangères des pays arabes du Golfe sont chaotiques, ne sont pas nécessairement coordonnées avec Moscou et bénéficieront en définitive à la Russie, à l’Iran et à Assad.

Par l’analyste en Relations Internationales et conseiller politique @AliBakeer, pour The New Turkey

Traduction en français par Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 75 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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