Le Qatar est le maillon faible de « l’OTAN Arabe »

L'Emir du Qatar, Cheikh Tamim bin Hamad Al-Thani, assiste au 30e Sommet Arabe à Tunis, Tunisie, le 31 Mars 2019. (Zoubeir Souissi/Reuters)

Chaque maillon de l’Otan arabe est le plus faible, mais il est intéressant de noter que le lobby israélien s’inquiète de l’inclusion du Qatar. Il craignait probablement que cela ne nuise à la position d’Israël en tant que « membre non officiel ».

Le Qatar est trop favorable aux Frères Musulmans et trop proche de l’Iran.

C’est une bonne idée en théorie : Réunir une coalition d’Etats Arabes Sunnites, l’appeler Alliance Stratégique pour le Moyen-Orient (MESA) et créer une force militaire multinationale destinée à servir de rempart contre l’agression, le terrorisme et l’extrémisme iraniens. Une telle alliance permettrait enfin aux Etats-Unis de réduire leur empreinte au Moyen-Orient, comme le recommandait la Stratégie de Sécurité Nationale Américain de 2017, et permettrait au Pentagone de transférer « certaines capacités » vers la Chine et la Russie, deux des quatre grands pays qui représentent la plus grande menace pour les Etats-Unis. On espère également qu’un tel pacte militaire arabe auto-suffisant contribuerait à apporter à la région la stabilité dont elle a tant besoin.

Là où il y a des intérêts communs et des menaces communes, une telle coalition peut réussir. L’exemple évident en est l’OTAN, qui pendant des décennies a été unifiée dans sa mission de tenir l’Union Soviétique à distance. Cela soulève toutefois une question à savoir ce qui se passerait si l’un des Etats de l’alliance émergente non seulement voyait les menaces différemment, mais s’emploierait activement à saper d’autres membres de la coalition. Une alliance militaire ne peut être aussi forte que son lien est «indestructible». C’est le genre de méfiance que les Etats-Unis éprouvent à l’égard de la Turquie, étant donné le rôle discutable de ce pays en tant qu’allié de l’OTAN sous le président Erdogan.

La dernière version de la MESA est censée être une fusion des forces musulmanes sunnites, dont les six membres du Conseil de Coopération du Golfe à savoir Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis (EAU), Koweït, Qatar, Bahreïn et Oman ainsi que l’Egypte et la Jordanie. Israël n’est pas inclus dans l’alliance même s’il dispose de l’armée conventionnelle la plus puissante de la région. Néanmoins, l’Etat Hébreux estime que l’Iran constitue la principale menace régionale, point de vue partagé par l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis, qui cherchent tous deux à être le principal moteur des politiques du MESA.

Si l’on regarde de plus près les autres membres de la coalition, on constate des divergences de vues considérables sur le risque que représente l’Iran. Le Koweït et le Sultanat d’Oman sont peu enthousiastes dans leur soutien à la MESA, et tous deux sont favorables à un engagement avec Téhéran ; l’Egypte et la Jordanie sont également favorables à une position plus souple. Les points de vue des Frères Musulmans varient également. L’Egypte, Oman, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis ont réprimé les branches locales du mouvement islamiste pernicieux, les EAU s’efforçant de faire du Golfe une zone sans Frères Musulmans. Le Koweït et la Jordanie, en revanche, permettent à la Fraternité d’agir en toute légitimité en politique étrangère ou intérieure. Bahreïn est tout aussi accommodant à l’égard des Frères Musulmans, mais s’aligne sur la vision de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis quant à la nécessité de repousser l’Iran.

Mais il existe un seul pays de l’alliance MESA qui promeut activement les Frères Musulmans à l’étranger afin de saper les autres membres de la coalition tout en partageant «un lit sémantique» avec l’Iran : l’Emirat du Qatar dans le Golfe. En fait, la poursuite par le Qatar de ces politiques pernicieuses a créé suffisamment de mauvais sang dans la région pour que la plupart des pays de la MESA aient rompu leurs liens avec l’Emirat à un moment ou un autre, et donc avec la famille dirigeante Al-Thani.

Depuis que cette dernière tentative de création de la MESA qui a commencé en 2017, deux écoles de pensée ont vu le jour à Washington pour s’attaquer au «vice de forme» que constitue le Qatar. La première est d’avis que le meilleur moyen d’aller de l’avant consiste à aplanir les divergences, car tout ce qui peut contribuer à un front uni est un point positif, non seulement lorsqu’il s’agit d’affronter l’Iran, mais aussi lorsqu’il s’agit de renforcer l’adhésion régionale au volet économique du plan de paix israélo-palestinien du gouvernement Trump qui sera publié prochainement. De plus, comme personne n’a «les mains propres» dans la région, il n’est pas nécessaire de cibler le Qatar. La deuxième école de pensée est que le Qatar ne devrait être accueilli dans les bonnes grâces de l’Amérique qu’une fois qu’il aura modifié son comportement. Dans cette lecture, certaines mains sont plus sales que d’autres…

Ne vous y trompez pas, la liste des griefs contre le Qatar est longue. Elle a attisé les flammes de l’agitation de tous les côtés des conflits inter-sunnites et inter-arabes avec un soutien financier et politique sans précédent pour un arc-en-ciel d’organisations islamistes militantes. Grâce à une combinaison de la famille Al-Thani au pouvoir et/ou de riches financiers qatariens, l’Emirat riche en pétrole soutient les affiliés d’Al-Qaïda, les Talibans, le Hamas, et d’autres, en plus des Frères Musulmans. Elle utilise également son réseau Al-Jazira, soutenu par l’Etat, comme haut-parleur mondial pour promouvoir la propagande islamiste la plus radicale.

Les activités malveillantes du Qatar ne se limitent pas au «vol de plumes» dans la région ; elles visent aussi directement les intérêts américains. Le Qatar continue de mener un large éventail d’opérations d’information, y compris des activités d’influences par l’argent, de cyber-espionnage, de financement des médias et d’achat de groupes de réflexion. Ils jouent aussi l’arnaque à long terme par le biais d’opérations d’influence qui dépensent généreusement de l’argent pour les universités américaines. Le rideau se referme avec la sortie récente de « Blood Money », une vidéo qui fait le lien entre divers éléments de l’affaire contre le Qatar et montre comment une si grande partie de l’establishment de Washington a été achetée et payée par l’oasis pétrolière du Golfe, d’une manière que la plupart des Américains ne pouvaient même pas imaginer.

Lorsque le président Trump s’est rendu à Riyad en Mai 2017, il a imploré les dizaines de dirigeants musulmans réunis au Sommet Arabo-Islamique Américain, de « chasser » les terroristes parmi eux et de s’unir pour repousser l’Iran. Les personnes présentes ont compris la référence à l’éléphant du Qatar dans la salle et, peu après, ont pris des mesures pour aligner l’Emirat sur les priorités qu’ils partagent avec les Etats-Unis. Plutôt que de changer son comportement, le Qatar a élargi la portée de ses relations avec l’autre régime régional, non arabe, de promotion des Frères Musulmans en Turquie, ce qui a posé des défis supplémentaires aux intérêts des Etats-Unis au Moyen-Orient.

Malgré les relations chaleureuses qu’entretient le Qatar avec un grand nombre de boutiques politiques et de grands médias Américains, l’isolement régional du pays ne semble pas près de prendre fin. Récemment, la Ligue Arabe a accueilli un sommet à Tunis où l’Emir qatari Cheikh Tamim bin Hamad al-Thani a quitté le sommet peu après que le secrétaire général du groupe, Ahmed Aboul Gheit ait salué la façon dont l’Arabie Saoudite avait assuré la présidence tournante de la Ligue Arabe l’année dernière. Le communiqué final du sommet a appelé à ce que les liens avec l’Iran « se fondent sur le bon voisinage, la non-ingérence dans les affaires intérieures, le non-recours à la force ou aux menaces et l’abstention de pratiques et d’actions qui mineraient la confiance et la stabilité dans la région », ce qui n’est pas si évident quant à la conduite du Qatar.

Tout comme les politiques problématiques de la Turquie mettent en péril le concept de défense partagée de l’OTAN, le rôle du Qatar dans la MESA constituera «le talon d’Achille» de l’alliance. Il est toujours difficile de trouver des causes communes et unificatrices au Moyen-Orient, mais c’est encore plus difficile lorsqu’un membre d’une alliance cherche continuellement à saper les autres. Plutôt que de chercher à effacer ces différences bien réelles, Washington devrait pousser le Qatar à changer son comportement subversif à l’étranger.

MATTHEW R. J. BRODSKY, Membre du SECURITY STUDIES GROUP à Washington

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Traduction Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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