Le gendre de Trump fait tout pour sauver Ben Salman

Jared Kushner, gendre de Trump

Sans le soutien de Jared Kushner, le Prince héritier Mohammed Ben Salman aurait déjà été remplacé suite à l’assassinat de Khashoggi

Al-Quds Al-Arabi – Mardi 23 octobre 2018

Par Gilbert Achcar, chercheur franco-libanais professeur à SOAS

L’histoire n’a pas connu beaucoup de situations comme celle que nous vivons depuis plusieurs jours : toute personne sensée est convaincue de la responsabilité personnelle du Prince héritier d’Arabie saoudite dans l’assassinat horrible de Jamal Khashoggi, mais aucun Etat n’ose révéler ce secret de Polichinelle par peur de pertes économiques au cas au Mohammed Ben Salman se sortirait de ce mauvais pas et conserverait les rênes du Royaume des Saoud.

Tout le monde est convaincu que le jeune Mohammed n’est pas compétent pour son rôle

Pas un seul membre de la famille régnante, parmi les fils et petit-fils d’Abdel-Aziz, n’a osé divulguer la vérité et inviter publiquement le Roi Salman à écarter son fils de la fonction qu’il occupe depuis plus d’un an alors qu’il n’est âgé que de 33 ans. Pourtant, tout le monde est convaincu que le jeune Mohammed n’est pas compétent pour son rôle, qui dépasse celui de Prince héritier pour aller jusqu’à la pratique effective de la fonction royale en lieu et place de son père. Les échecs se sont accumulés depuis sa nomination à la tête du pays : le meurtre de Jamal Khashoggi n’est que le plus connu de tout ses crimes et le drame du Yémen le plus grave. Il a aussi enregistré un échec cuisant dans sa tentative de soumettre le Qatar à sa volonté.

L’ensemble des médias internationaux ont mis en avant les échecs de Ben Salman à la suite de ses actions inconsidérées et l’assassinat de Khashoggi n’est que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Mais le Prince héritier n’a pas pris en compte le fait que les actes que peut se permettre un dirigeant autoritaire comme Vladimir Poutine ne peuvent pas être commis aussi facilement par un dirigeant otage des Etats-Unis. Personne ne doute de la responsabilité directe de Poutine dans la tentative d’assassinat de l’ancien espion russe en Grande-Bretagne il y a huit mois, mais cette action n’a pas fait trembler le trône du nouvel empereur de Russie. Ce dernier ne dépend de personne et possède tous les éléments constitutifs du pouvoir. Il a même entre ses mains les éléments constitutifs de la puissance internationale, dont il se sert pour soutenir par exemple la famille Assad en Syrie.

Le Royaume d’Arabie saoudite demeure un protectorat américain

Même si sa fortune est considérable et que son budget militaire est arrivé ces dernières années en deuxième position mondiale derrière les Etats-Unis et la Chine, ce qui pourrait être risible si cet argent tiré du pétrole ne devait profiter à l’ensemble des pays arabes à commencer par la péninsule arabique, le Royaume d’Arabie saoudite demeure un protectorat américain. Cela est une source d’invulnérabilité pour le Royaume mais aussi une source de fragilité, à cause du talon d’Achille de la puissance américaine : les Etats-Unis sont une démocratie, contrairement à la Russie.

Le Président américain n’a pas un pouvoir absolu comme son collègue russe ou nos dirigeants arabes. Il est soumis au système de « surveillance et d’équilibre »  constitutionnel, auquel il faut ajouter le « quatrième pouvoir », nom qui a été donné aux médias pour leur grande influence sur la vie politique américaine. Ce quatrième pouvoir, dont Ben Salman n’a pas saisi que Kashoggi était un des collaborateurs préférés en ce qui concerne les affaires du Golfe, a empêché les Trump de sortir Ben Salman d’affaire malgré les efforts du gendre du Président américain, Jared Kushner, illustre représentant de la droite sioniste à Washington.

Pourquoi l’assassinat de Khashoggi est une catastrophe pour Israël ?

Il y a trois jours, le Financial Times a relaté ce qui suit : « Une personne proche de M. Trump a déclaré que Jared Kushner, gendre et conseiller du Président, était obnubilé par l’idée de sauver les liens existant entre l’administration et le Prince Mohammed Ben Salman après cet événement. M. Kushner a noué des liens personnels avec le Prince Mohammed à l’arrivée au pouvoir de l’administration Trump et il compte sur l’Arabie saoudite pour l’aider à régler le conflit israélo-palestinien ». Il se trouve que le quotidien israélien Haaretz a publié le même jour un article de Daniel Shapiro, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Israël, avec le titre suivant : « Pourquoi l’assassinat de Khashoggi est une catastrophe pour Israël ? ». La réflexion de Shapiro repose sur ce qui suit : « Pour Israël, cet affreux événement indique que le nouvel axe du Moyen-Orient qu’il s’est efforcé de promouvoir, soit une alliance entre Israël et les pays arabes sunnites sous l’auspice des Etats-Unis face à l’Iran et aux djihadistes sunnites, n’est pas viable ».

On fait monter les enchères pour sauver la peau du Prince saoudien

Si Donald Trump, encouragé par son gendre, n’avait pas gardé le silence au sujet du Prince héritier d’Arabie saoudite, ce dernier serait déjà tombé. Le Roi aurait obligatoirement abandonné son fils si celui-ci avait perdu le soutien de Washington, d’autant qu’il s’est attiré la haine du reste de la famille royale et a perdu la confiance de ses plus proches collaborateurs après avoir fait de ceux dont l’implication dans l’assassinat de Khashoggi a été révélée les boucs-émissaires de son aventurisme. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si Kushner et son beau-père Trump peuvent continuer à couvrir Ben Salman et à le sauver d’une chute politique, alors que les médias américains dévoilent jour après jour les détails de l’assassinat. Ces derniers viennent des services de renseignement américains ou sont livrés au compte-goutte par le gouvernement de Rajeb Tayeb Erdogan, ce qui laisse penser que l’on fait monter les enchères pour sauver la peau du Prince saoudien.

Ceux qui pensaient que le Président turc révélerait « toute la vérité » dans son discours de mardi, comme il l’avait promis, rêvaient. Erdogan s’est contenté de confirmer ce que l’on savait déjà et a demandé que les coupables soient jugés en Turquie, sachant très bien que le Royaume ne les livrerait pas, tout comme lui-même ne livrerait pas des citoyens turcs au Royaume dans la situation inverse. Comme à son habitude, Erdogan a fait le fanfaron devant ses partisans comme il l’avait fait hier avec Poutine, et comme le fait son homologue américain quotidiennement devant les siens. Le vérité attend toujours d’être révélée officiellement pendant que la presse américaine, qui constitue la principale menace pour Ben Salman, continue à faire pression afin qu’il rende des comptes.

Lien vers l’article original 

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*