Le duel entre Qassem Soleimani et Mohammad Javad Zarif envoie des signaux importants

Mohammad Javad Zarif discute avec le President Hassan Rouhani à Teheran. EPA

Analyse sur les rivalités en cours au sein des factions dirigeantes iraniennes, comme celle incarnée entre J Zarif vs Q Soleimani

La diplomatie accessible du ministre iranien des Affaires étrangères contraste fortement avec les partisans de la ligne dure militaire, et soustrait le régime à l’obligation de rendre des comptes.

A qui profite le plus le rejet de la démission de Mohammad Javad Zarif en tant que ministre des Affaires étrangères de l’Iran, faite cette semaine pour protester contre son exclusion d’une réunion avec le président syrien Bachar Al Assad à Téhéran ?


A première vue, la faction modérée en Iran semble être la plus grande gagnante, ayant résisté avec succès aux tentatives de bannissement et s’étant imposée dans la lutte pour le pouvoir dominée par les partisans de la ligne dure.

Concrètement, le consensus iranien sur la réintégration de M. Zarif a envoyé plusieurs messages importants, à savoir que la « diplomatie souriante » qu’il représente est la meilleure protection contre la « responsabilité internationale » des politiques du Corps des gardiens de la révolution islamique et de son commandant de la force de Quds, le général Qassem Soleimani.

L’approche douce de M. Zarif est quelque chose dont l’Iran a désespérément besoin pour atténuer l’autoritarisme, l’extrémisme et la domination de M. Soleimani dans l’élaboration de sa politique étrangère, notamment en ce qui concerne l’expansionnisme régional de l’Iran et ses efforts pour exporter son modèle révolutionnaire.

Ce retour modéré rétablit un certain équilibre entre les factions rivales, qui s’étaient inclinées en faveur des partisans de la ligne dure. Mais comment cela se traduira-t-il au niveau de la politique étrangère, alors que M. Soleimani avait, une semaine avant la démission de M. Zarif, déclaré que le rôle régional de l’Iran était non négociable ?

L’annulation de la démission signifie-t-elle que M. Zarif a sérieusement repris le contrôle de la politique étrangère ou que M. Soleimani a été contraint de céder temporairement le contrôle à M. Zarif, sans autorisation d’engager des négociations sérieuses avec les Européens sur le rôle régional du régime ?

Ce qui est certain, c’est que le front intérieur iranien est témoin de batailles entre factions, tandis que la perspective étrangère du pays subit les conséquences de son aventurisme dans les pays arabes, et que ses relations avec ses partenaires en Syrie, Turquie et Russie, seront affectées.

À l’heure actuelle, M. Al Assad, qui a fait l’éloge pompeux des dirigeants iraniens lors de sa visite à Téhéran, est peut-être le seul atout du pays, dans un climat de méfiance croissante entre Iran et Russie. Suite à une rencontre entre Vladimir Poutine et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu cette semaine, la Russie semble avoir adopté un nouveau discours sur la Syrie. M. Poutine a déclaré qu’il lancerait un plan international assorti d’un mécanisme de règlement définitif en Syrie, qui comprendrait un groupe de travail chargé d’assurer le retrait des troupes étrangères du pays et de mettre en place des dispositions permettant à l’état d’imposer son contrôle total du territoire syrien.

Soleimani et Zarif, comme un duel entre les modérés et les partisans de la ligne dure, les ailes civiles et militaires du régime respectivement. M. Zarif est un habile négociateur et sait bien vendre aux Européens l’idée qu’il y a des modérés en Iran, qui ont une politique différente de celle du régime sur le terrain.

Certains qualifient cela de tromperie, cependant, et disent que M. Zarif n’a aucun scrupule à propos de la politique d’expansion de M. Soleimani en Irak, en Syrie, au Yémen et au Liban. Pourtant, certains observateurs soutiennent que M. Zarif est honnête et souhaite voir le régime réduire ses ambitions régionales et se concentrer sur des relations normales avec les voisins de l’Iran et le monde.

M. Zarif a toujours été d’une grande utilité diplomatique pour le régime iranien, tant pour les modérés que pour les partisans de la ligne dure.

Quoi qu’il en soit, M. Zarif a toujours été utile sur le plan diplomatique au régime iranien, qu’il s’agisse des modérés ou des partisans de la ligne dure. Et en réalité, il n’y a pas d’équivalence entre lui et M. Soleimani. Bien qu’il se soit avéré nécessaire au cours de la saga de la démission, M. Zarif reste un exécuteur testamentaire et non un décideur politique, contrairement à M. Soleimani.

Selon les termes du secrétaire d’État américain Mike Pompeo, M. Zarif est un homme de paille pour une « mafia religieuse corrompue ». « Nous savons que c’est Khamenei qui prend toutes les décisions finales. Notre politique est inchangée – le régime doit se comporter comme un pays normal et respecter son peuple « , a-t-il tweeté mardi.

Nombreux sont ceux qui sont d’accord avec cette évaluation, mais cela n’enlève rien au fait qu’il y a une grave lutte de pouvoir en Iran, dans laquelle la démission de M. Zarif a bouleversé l’équation. À l’avenir, cette lutte prendra de nouvelles formes qui peuvent changer les règles d’engagement, avec des conséquences tant sur le plan intérieur que sur le plan de la politique étrangère.

L’IRGC (Corps des Gardiens de la Révolution Islamique) est dans une position offensive pour compenser les dommages qu’il a subis et que l’Iran a subis à la suite des sanctions américaines, après que le président américain Donald Trump a renversé l’histoire d’amour de son prédécesseur avec la République Islamique, qui a récompensé son expansion régionale et fermé les yeux sur sa répression intérieure, faisant de l’Iran un partenaire stratégique alternatif qui remplace de facto les alliés arabes traditionnels des Etats-Unis.

Peut-être que le consensus en Iran concernant M.Zarif signifie que le régime ne veut pas abandonner la diplomatie à ce stade…

L’IRGC exagère peut-être ses capacités, mais il a du mordant, c’est sûr. L’IRGC a réussi à imposer sa domination politique sur son territoire et sa domination militaire à l’étranger, affaiblissant le président Hassan Rouhani, rival modéré des partisans de la ligne dure, qui a fait de grandes concessions, au point, qu’à plus d’une occasion, il a approuvé leur discours au fond. Mais à la suite de la décision et de la réintégration de M. Zarif, les modérés ont repris leur souffle et ont averti leurs rivaux que si le navire iranien coule, toutes les parties vont se noyer.

De nombreux Iraniens craignent que l’alliance entre l’ayatollah Khamenei et M. Soleimani ne conduise les militaires à prendre le contrôle total de la République Islamique.

Tout le monde surveille de près la lutte pour le pouvoir en Iran et la bataille pour la succession qui se profile à l’horizon pour le poste de Guide suprême. Mais les implications de cette bataille pour la politique étrangère n’attendront pas que la succession soit réglée. C’est pourquoi les observateurs s’attendent à ce que le duel entre M. Zarif et Soleimani ait de grandes répercussions sur la politique étrangère et le rôle régional de l’Iran.

Le consensus en Iran concernant M. Zarif signifie peut-être que le régime ne veut pas abandonner la diplomatie à ce stade. Mais il n’est pas clair si l’on a dit à M. Zarif que l’autorisation temporaire de reprendre l’engagement diplomatique est subordonnée au refus de mettre le rôle régional de l’Iran à l’ordre du jour des pourparlers avec les Européens et d’autres.

La semaine dernière, M. Soleimani a mis en garde le gouvernement de son pays contre la négociation de ce rôle, affirmant que toute tentative visant à le contenir ou à le réduire est « une tentative d’assécher l’esprit et le mouvement de l’Iran Islamique ». Très probablement, M. Zarif l’a bien entendu et il en tiendra compte.

En d’autres termes, il est très peu probable que Téhéran s’engage dans des négociations sérieuses sur son rôle régional, ou se conforme aux exigences de Washington, aux demandes de Moscou ou aux souhaits de l’Europe, ces derniers étant fondés sur les déceptions de la diplomatie de M. Zarif. C’est-à-dire, à moins que l’Iran ne soit forcé de se réformer en raison des sanctions américaines paralysantes et des nouvelles équations stratégiques auxquelles le dirigeant russe a fait allusion.

L’annonce surprise de M. Poutine a été adressée à ses partenaires d’Astana, la Turquie et l’Iran. Les deux puissances ne veulent pas quitter la Syrie et veulent récolter les fruits de leurs investissements dans ce pays déchiré par la guerre. M. Poutine a parlé de la création d’un nouveau groupe international qui inclurait les nations impliquées dans le conflit syrien, afin de normaliser la situation dans ce pays et de parvenir à une stabilité permanente après le déracinement du terrorisme. Entre autres choses, a-t-il ajouté, cela est lié au retrait de « toutes les forces armées[étrangères] des territoires de la République arabe syrienne ».

Les remarques de M. Poutine ont effectivement retiré le processus politique à long terme en Syrie du cadre du processus tripartite d’Astana dans le sens d’un processus international. Elles ont été faites le lendemain de la rencontre du président russe avec M. Netanyahou, qui a déclaré que ses pourparlers au Kremlin s’étaient conclus par un accord sur la création d’un groupe de travail chargé de lancer les efforts visant à retirer toutes les troupes étrangères de Syrie.

M. Netanyahu a également déclaré que M. Poutine n’imposait aucune restriction aux opérations militaires israéliennes contre les positions iraniennes en Syrie, ajoutant qu’il ne pensait pas qu’il existait un axe « organisé et cohérent » incluant la Syrie, l’Iran et la Russie.

Il ne fait aucun doute que de telles déclarations ne sont pas de nature à rassurer l’IRGC, la Force de Quds et le Hezbollah aligné à Soleimani, le groupe libanais qui applique les politiques de l’IRGC en Syrie et au Liban et partout où on lui demande d’aller.

Cependant, la bataille menée par ce camp dur ne s’arrêtera pas à cause de l’évolution des relations russo-israéliennes et russo-iraniennes. Ce groupe est patient, expérimenté et astucieux, et rien n’indique qu’il veuille se réformer ou s’adapter aux développements.

Au contraire, tout indique que ses membres veulent mener une bataille existentielle pour leur survie, car réformer le régime et réduire l’expansion régionale de l’Iran invalide leur raison d’être. Ils poursuivront donc leurs batailles internes et étrangères, tout en tirant le meilleur parti de la diplomatie souriante de M. Zarif.

Par Raghida Dergham, Journaliste libano-américaine basée à New York

https://amp.thenational.ae/opinion/comment/the-duel-between-qassem-soleimani-and-mohammad-javad-zarif-sends-important-messages-1.832219?__twitter_impression=true

Traduction Alexandra Allio De Corato





Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*