Le combat continu après la Coupe du monde

Mbappé avec le maillot de l'équipe de France

As-Sharq Al-Awsat – Jeudi 26 juillet 2018

Par Osman Al-Mirghani, journaliste soudanais

La victoire de l’équipe de France en Coupe du Monde ne doit pas faire oublier la persistance du racisme, à l’intérieur et en dehors des stades.

On dit que la victoire a cent pères mais la défaite est orpheline. Depuis la victoire de l’équipe de France en Coupe du Monde, les commentaires pleuvent au sujet de l’identité de cette sélection car la plupart des joueurs sont d’origine africaine. Beaucoup considèrent que c’est l’Afrique qui a gagné et non la France. Ils se sont mis à vanter les talents africains « sans lesquels la France n’aurait pas gagné ».

S’ils avaient grandi en Afrique, ils n’auraient jamais participé à la Coupe du monde

Mais le sujet est-il si simple ? Dire que l’Afrique a remporté la Coupe du monde et non la France n’est pas un signe de fierté pour moi, mais plutôt d’impuissance. Si ces joueurs étaient en Afrique, ils n’auraient pas brandi la Coupe du monde : les équipes africaines sont toutes sorties dès le premier tour. S’ils avaient grandi en Afrique, ils n’auraient jamais participé à la Coupe du monde et auraient comme beaucoup passé leur temps à courir après la nourriture, les vêtements et les médicaments. Leurs ambitions et leurs talents auraient été tués. Nous nous dépêchons d’adopter les joueurs français d’origine africaine car ils ont réussi et brandi la Coupe du monde et nous faisons semblant d’oublier les vagues d’Africains qui mettent leur vie en danger dans les embarcations de la mort traversant la Méditerranée, en quête d’une vie meilleure en Europe ou ailleurs. Le problème de l’Afrique n’a jamais été un manque de talents ou de cerveaux, mais un manque de dirigeants conscients et désintéressés amenant le développement et la stabilité à leurs pays pour créer un environnement permettant l’éclosion des compétences et l’obtention de résultats.

Promouvoir la cohabitation et l’intégration tout en luttant contre le racisme

Les joueurs qui ont brandi la Coupe du monde, qu’ils soient d’origine africaine ou musulmans, ont gagné au nom de la France, ont joué sous sa bannière et ont chanté son hymne national. Ils sont fiers de leurs racines africaines mais ils ne veulent pas effacer leur identité française. Ils essaient même d’utiliser leur victoire pour promouvoir la cohabitation et l’intégration tout en luttant contre le racisme, toujours présent dans les stades et en dehors.

L’ex-Président américain Barrack Obama a abordé le sujet sous cet angle dans son discours en Afrique du Sud, à l’occasion du centenaire de la naissance de Nelson Mandela. Il a vanté les mérites du vivre ensemble, de l’égalité et de l’intégration, tout en insistant sur la nécessité de mettre fin aux discriminations et au racisme. Il a déclaré que les joueurs français avaient gagné au nom de la France même s’ils étaient d’origine africaine et qu’ils devaient être fier de leurs deux identités, car cela renforce les concepts de vivre ensemble et d’intégration.

Une tentative de retirer aux joueurs leur identité française

De son côté, le Président vénézuélien Nicolas Maduro a provoqué de nombreux Français au point qu’un député l’a accusé d’attiser la haine et le racisme en France. Maduro a salué la « victoire de l’Afrique » en déclarant que la France avait gagné grâce à ses joueurs africains et aux enfants des Africains. Il a demandé à la France et à l’Europe de mettre fin au racisme et aux discriminations contre les émigrés. Certains ont vu dans ces déclarations une tentative de retirer aux joueurs leur identité française et d’attribuer entièrement leur succès à leurs racines africaines, et de ne pas les considérer comme des français jouant pour la France. Ils ont considéré ces déclarations comme un encouragement à la haine et au racisme, plutôt qu’au vivre ensemble et à l’intégration. Ils ont mis en garde contre un tel discours réjouissant les nationalistes et l’extrême-droite, qui sont contre les émigrés et parlent de menaces envers « l’identité culturelle française ».

Enlever aux joueurs d’origine africaine leur identité française fait plus de mal que de bien

La question de l’identité et du racisme est sensible, complexe et ancienne ; pas seulement en Europe mais dans de nombreux endroits du monde. On ne peut pas la résumer à la composition de l’équipe de France ou à la façon dont elle a été accueillie par le Président français Emmanuel Macron, que beaucoup ont accusé injustement de racisme sur les réseaux sociaux en disant que les responsables de l’Elysée avaient mis les joueurs blancs au premier rang.

Enlever aux joueurs d’origine africaine leur identité française fait plus de mal que de bien et peut servir les racistes qui refusent les concepts de vivre-ensemble et d’intégration. Ils tentent aussi de faire peur en parlant « d’invasion des migrants », d’une menace contre « la culture et les valeurs européennes » et du danger d’une « infiltration islamiste ». Les racistes ont plus que tout peur de l’émergence de voix parlant des bienfaits du vivre ensemble et de sa richesse pour les sociétés, surtout quand ces voix sont accompagnées de succès comme ceux des équipes de France, de Belgique et même d’Angleterre.

« Je suis allemand quand nous gagnons mais immigré quand nous perdons ! »

Mais le succès de la sélection française ne montre que le bon côté des choses et il ne faut pas oublier l’histoire du joueur allemand Mesut Ozil. Ce dernier a publié un communiqué dans lequel il a attaqué la fédération allemande après le tollé provoqué par l’élimination précoce de la sélection nationale en Coupe du monde. Il a accusé de racisme ceux qui lui ont fait porter l’échec et n’ont pas cessé de le critiquer depuis sa rencontre avec le Président turc Erdogan, en mai dernier à Londres. Ozil a déclaré que ces attaques en raison de sa double identité (Allemand musulman d’origine turc) lui ont passé l’envie de porter le maillot de l’équipe d’Allemagne. Après avoir parlé des critiques racistes à son encontre et du manque de respect pour ses racines turques, certaines venant de personnalités, il a ajouté une phrase remarquée : « Je suis allemand quand nous gagnons mais immigré quand nous perdons ! ».

Le succès de l’équipe de France ne doit pas nous détourner de la question complexe de l’identité, ni du long combat continu contre le racisme et pour le vivre-ensemble, que ce soit en Europe, aux Etats-Unis… ou dans nombre de nos sociétés.

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