Le blocus du Qatar a rendu les qatariens plus favorables à la liberté d’expression

Un couple marchant le long du rivage à Doha (Qatar). (Kamran Jebreili/AP)

La crise du Golfe a fait du Qatar un outsider libéral dans un Golfe de plus en plus répressif. Les qatariens sont devenus plus ouverts à la politique, et plus ouverts à la critique publique du gouvernement et d’autres institutions.

En juin 2017, l‘Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont mis en place un blocus contre le Qatar, membre du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Le blocus qui dure depuis 20 mois a considérablement perturbé le CCG et s’est répercuté sur la politique régionale. L’impact sur le Qatar lui-même est cependant moins dramatique. La famille régnante au Qatar est la même, le pays entretient toujours de bonnes relations avec les États-Unis, la Turquie et la majeure partie du monde. La Banque mondiale prévoit de plus que l’économie du Qatar connaîtra une croissance de 3 % en 2019 et 2020.

Le blocus a toutefois provoqué des changements importants dans l’opinion publique qatarienne. Deux enquêtes menées par d’autres chercheurs et moi-même, peu de temps avant le blocus et un an après, montrent des points d’inflexion clairs sur un large éventail d’attitudes politiques. En particulier, les qatariens sont devenus plus ouverts à la politique et plus ouverts aux critiques publiques à l’égard du gouvernement et d’autres institutions.

Résultats de l’enquête
L’une des conclusions les plus frappantes est que le blocus semble avoir encouragé les qatariens à être plus ouverts sur les questions de liberté d’expression. En 2017, avant le blocus, notre enquête a révélé que peu de qatariens se sentaient à l’aise de parler de politique (1 sur 4), que les gens devraient être libres de critiquer les gouvernements en ligne (1 sur 5), il est sûr de dire ce qu’on pense de la politique (1 sur 8). Peu de qatariens étaient enclins à parler de politique, et ils n’étaient pas non plus très favorables à ce que d’autres personnes le fassent.

Mais en août-septembre 2018, lorsque les données les plus récentes ont été recueillies sur le Qatar, toutes ces réponses ont monté en flèche. La plupart des qatariens se sentent maintenant à l’aise de discuter de politique (72 % en 2018, contre 23 % en 2017) et environ la moitié d’entre eux estiment que les gens devraient pouvoir critiquer les gouvernements en ligne (48 % en 2018, contre 19 % l’année précédente).Les enquêtes sont issues de « Media Use in the Middle East, 2018″, une étude sur les habitudes médiatiques et les attitudes politiques des populations de sept pays arabes menée par des chercheurs de l’Université Northwestern au Qatar, en collaboration avec le Harris Poll. Nous avons enquêté auprès de 7 635 adultes en Arabie Saoudite, en Égypte, en Jordanie, au Liban, au Qatar, en Tunisie et aux Émirats arabes unis (plus de 1 000 par pays). Le rapport complet de la méthode est ici. Au Qatar, 1 185 personnes y ont participé, dont 466 étaient des nationaux, avec un taux de réponse de 58 %. Les participants ont rempli le questionnaire par téléphone en arabe ou en anglais.

Les changements sont propres au Qatar. Cela représente un changement significatif de 2017 à 2018 dans les réponses de qatariens sur plusieurs variables concernant la liberté d’expression, le sentiment de sécurité chez les qatariens et leur opinion sur ce que les autres devraient être autorisés à dire. Les qatariens sont maintenant plus tolérants que les ressortissants des six autres pays sur ce que les gens devraient pouvoir exprimer en ligne même si leurs idées sont impopulaires – 68 % des Qatariens étaient d’accord en 2018, contre seulement 35 % l’année précédente, lorsque qatariens se classait cinquième pour cette variable parmi ces sept mêmes pays. Notamment, les mêmes mesures dans quatre autres pays étudiés dans la même étude ont peu changé au cours de la même période, en moyenne (l’Égypte et la Jordanie n’ont pas approuvé plusieurs questions)…

Non seulement les qatariens semblent s’exprimer ouvertement sur le blocus, mais il semble aussi y avoir davantage de discussions publiques au sujet des conditions sociales et économiques internes du Qatar. C’est important, car de nombreux Qatariens sont typiquement des personnes réservées, réticentes à partager beaucoup de choses en ligne, et encore moins leur point de vue sur la politique. Beaucoup de qatariens, particulièrement les femmes mais aussi les hommes, ne publient pas de photos d’eux-mêmes sur les médias sociaux, et utilisent à la place des avatars non personnels, et beaucoup n’utilisent pas leurs propres noms sur les réseaux sociaux. Des plateformes plus privées comme Snapchat (que 55 % des qatariens utilisent) et WhatsApp (82 %) sont plus populaires que Instagram (50 %) et Facebook (seulement 9 %), comparativement plus ouverts.
Pour certains qatariens, cependant, le blocus semble avoir fourni un espace en ligne pour discuter publiquement, d’abord des problèmes auxquels leur pays est confronté et, ensuite des préoccupations au sein de leurs communautés.

Les qatariens ont une présence modeste sur Twitter – 31 pour cent des nationaux utilisent cette plate-forme, bien que cela soit plus élevé que dans tous les pays étudiés, à l’exception de l‘Arabie saoudite et des E.A.U – mais Twitter est maintenant un lieu où de nombreux qatariens discutent ouvertement des affaires intérieures du pays.

Dima Khatib, directeur général d’AJ+, une entité d’information d’Al Jazeera, a déclaré lors d’une interview téléphonique :  » Les qatariens s’expriment plus que jamais sur la politique locale « . « En matière de gouvernance, de politique locale et régionale, les qatariens sont plus ouverts. »

Les questions que le Qatar n’abordait jadis que dans le majlis, un forum social et politique semi-formel qui se déroule souvent dans un foyer, sont maintenant débattues ouvertement en ligne, a dit M. Khatib.

Le nationalisme qatarien, mais aussi l’ouverture d’esprit

L’impact du blocus sur l’opinion publique au Qatar semble avoir néanmoins quelques inconvénients. En 2018, 88 % des qatariens interrogés ont déclaré qu’ils considéraient les médias de leur pays comme crédibles, soit  la proportion la plus élevées des pays interrogés; en 2017, les qatariens étaient plus sceptiques vis-à-vis de leurs médias nationaux, puisque 62 % des nationaux ont déclaré que les médias qatariens étaient crédibles (57 % en 2013). Cela est probablement dû à une montée du nationalisme au Qatar depuis le début du blocus, le Qatar se repliant autour de sa péninsule.

Presque tous les qatariens que nous avons interrogés en 2018 (99 %) ont déclaré qu’ils pensaient que leur pays allait dans la bonne direction. Ce pourcentage était également élevé en 2017 : 95 %. Le Qatar est souvent classé comme le pays le plus riche du monde en termes de produit intérieur brut par habitant, et les qatariens sont bien pris en charge ; ils bénéficient de soins de santé gratuits, d’une éducation gratuite, et certains ressortissants reçoivent des paiements directs mensuels en espèces du gouvernement. Mais même pour les pays les plus riches, un vote de confiance de 99 % dépasse probablement la réalité.

Pourtant, les réactions du Qatar face au blocus imposé par les Saoudiens sont aussi, à bien des égards, un écart par rapport à la norme. Historiquement, les pays menacés par des forces extérieures oublient souvent tout sur la tolérance, réduisent la protection de la liberté d’expression et cherchent à exclure d’autres personnes et idées. L’une des premières mesures importantes prises par le Qatar pour faire face au blocus a été de dispenser les citoyens de 80 pays de l’obligation d’obtenir un visa d’entrée. Le Qatar est désormais plus ouvert aux détenteurs de passeports (étrangers) et le Qatar lui-même est plus ouvert aux détenteurs d’idées différentes.

Par Justin D. Martin, professeur agrégé au programme de journalisme et de communication stratégique à l’Université Northwestern au Qatar et chercheur principal sur l’utilisation des médias au Moyen-Orient.

Traduction de l’article du WashingtonPost par Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 75 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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