l’Arabie Saoudite opte pour la puissance douce au Yémen

Les initiatives d'aide et de reconstruction de l'Arabie Saoudite au Yémen visent à assurer, sur le long terme, l'influence du royaume dans ce pays.

Comment l’Arabie Saoudite investit-elle dans le processus de reconstruction au Yémen afin d’assurer un effet de levier à long terme sur le pays.

La meilleure chance d’influence de Riyad, sa campagne militaire ayant stagné.

Alors que la guerre de l’Arabie Saoudite au Yémen est de plus en plus condamnée et que les pourparlers de paix menés sous l’égide de l’ONU depuis Décembre semblent s’acheminer vers une trêve entre les Houthis et le gouvernement d’Abed Rabbo Mansour Hadi, soutenu par les Saoudiens. Riyad pourrait donc être contrainte de réduire son engagement militaire, au moins partiellement, dans ce pays. Pourtant, l’Arabie Saoudite consolide sa présence au Yémen grâce à des initiatives économiques et diplomatiques conçues pour assurer son influence même après la fin de sa campagne militaire.

Les dons d’aide controversés et les projets de reconstruction et de développement au Yémen, mettent en évidence les ambitions à long terme de Riyad. De telles mesures contribueraient à limiter l’influence des autres acteurs extérieurs tels que les Emirats Arabes Unis, qui se battent également pour une plus grande influence dans le sud du Yémen, même si Riyad et Abu Dhabi travaillent ensemble pour combattre les Houthis. De même, l’imposition par l’Arabie Saoudite de droits de douane sur les marchandises en provenance d’Oman qui entrent dans le Mahra entrave sans doute l’influence du sultanat (Oman) au Yémen, en particulier ses liens commerciaux historiques solides avec le Mahra.

Tout au long du conflit, la stratégie de guerre de l’Arabie Saoudite a visé à démanteler le Yémen et à affaiblir l’Etat tout en l’empêchant de s’effondrer complètement, ce qui, soit dit en passant, lui donne maintenant davantage de possibilités de prêter main forte à la reconstruction. Les données compilées par le Ministère de l’Agriculture et de l’Irrigation du Yémen montrent qu’entre Mars 2015 et Août 2016, l’Arabie Saoudite a délibérément ciblé les barrages, les réservoirs, l’agriculture et les marchés dans presque tous les gouvernorats, particulièrement près des lignes de front du conflit à Marib, Sanaa, Taiz, et Aden. De Mars 2015 à Septembre 2017, 356 raids aériens saoudiens ont frappé des fermes, 174 marchés ciblés et 61 sites de stockage de nourriture, selon les statistiques compilées par le Yemen Data Project, suggérant une concentration délibérée des cibles militaires sur l’accès à la nourriture et assurant la dépendance totale du Yémen sur les importations alimentaires pour survivre. Selon l’International Rescue Committee, les opérations humanitaires globales du Yémen (YCHO), financées par la coalition saoudienne, qui fournit de la nourriture, des médicaments et de l’aide commerciale aux yéménites, sont engagées dans des « tactiques de guerre ». En acheminant l’aide par les principaux points de transit et d’accès du Yémen, elle aide Riyad à prendre le contrôle de ces points plutôt que de répondre aux besoins humanitaires immédiats du Yémen, comme la levée du blocus des ports contrôlés par les Houthis.

Bien que le Yémen dépende des importations pour 80 à 90% de ses denrées alimentaires, de ses médicaments et de son carburant, avant 2015 le commerce avec l’Arabie Saoudite ne représentait que 9,7% de ces importations. Riyad espère tirer parti de l’effondrement de l’infrastructure du Yémen pour accroître sa part de ces importations et garder le Yémen dépendant de son soutien. En Octobre, Riyad a accepté de fournir au Yémen des dérivés du pétrole d’une valeur de 60 millions de dollars par mois, la première tranche fut livrée en Novembre 2018 aux gouvernorats yéménites de Hadhramaut, Shabwa, Al-Jawf, Marib et Mahra. Malgré tout, le scepticisme entoure ces efforts déployés par l’Arabie Saoudite pour se présenter comme une main humanitaire au Yémen. En Mai 2018, elle a annoncé des plans à long terme visant à développer l’infrastructure par le biais du Programme saoudien de reconstruction et de développement au Yémen (SRPY). Le programme, supervisé par l’ambassadeur saoudien au Yémen Mohammad Al Jaber, « comprend la construction et l’agrandissement d’installations civiles, industrielles, éducatives et médicales dotées de technologies de pointe[au Yémen] », selon l’ambassade saoudienne aux Etats-Unis.

Si finalement Riyad fait un geste de bienveillance qui reflète une volonté d’aider le Yémen dans sa crise humanitaire, les critiques notent que cela permet surtout à l’Arabie Saoudite d’étendre ses réseaux de mécénat.

Ces efforts généralisés se concentrent sur les zones en développement sous le contrôle du gouvernement d’Abed Rabbo Mansour Hadi, en particulier à Mahra et Aden, par opposition aux régions plus dévastées sous le contrôle des Houthis. Parmi ces projets en cours, annoncés en Mai 2018 et devant être achevés au plus tard à l’automne 2019, figurent l’agrandissement des installations sanitaires, la construction d’une station d’épuration des eaux et la rénovation de l’aéroport de Ghaydah. Les projets comprennent également le développement de plusieurs routes pavées et d’une centrale électrique à Mahra, la rénovation du port de Nushtin et la construction d’un hôpital à Aden, sous contrôle gouvernemental. Par ailleurs, il est important de noter la construction de l’Université King Salman Education and Medical City à Mahra, dont le nom indique que l’Arabie Saoudite a bien l’intention d’imposer son influence culturelle également. Même si la guerre n’a pas autant affecté la ville de Marib, l’Arabie Saoudite a financé les travaux de rénovation et de reconstruction de son aéroport, qui ont créé des milliers d’emplois pour les yéménites. Le SRPY a également presque terminé la reconstruction de la route de 250 kilomètres (155 milles) reliant Marib à l’Arabie Saoudite, ce qui permettra d’accroître les transports et les communications entre les deux pays. En Décembre 2018, le SPRY a annoncé des projets supplémentaires pour développer le système éducatif à Mahra et Ghaydah en fournissant des milliers de manuels scolaires, de sacs à dos, de bureaux et de fournitures scolaires, sans doute une tentative saoudienne de conquérir la population locale.

De nombreux projets sont supervisés ou mis en œuvre par l’intermédiaire de la capitale « temporaire », Aden, liant plus fermement les provinces contrôlées par Hadi à la principale plaque tournante commerciale du Yémen. Riyad a tenté de réorienter vers Aden le commerce de Hodeidah, qui importe plus de 70 pour cent des marchandises du Yémen et qui est sous contrôle des Houthis depuis Octobre 2014. Entre-temps, le régime de Hadi sera plus « redevable » devant l’Arabie Saoudite, car son influence sur ces régions dépendra davantage du soutien de l’Arabie Saoudite, ce qui lui permettra de continuer à bénéficier de privilèges d’investissement au Yémen.

Ces projets de développement et de reconstruction offrent également à Riyad la possibilité de récolter ses propres bénéfices économiques, en particulier lorsqu’elle cherche à développer de nouvelles routes pour accroître sa capacité d’exportation de pétrole et de gaz. Selon une lettre envoyée à l’ambassadeur Al Jaber, la compagnie pétrolière Huta Marine, basée à Djeddah (Arabie Saoudite), a lancé un projet d’ouverture d’un port d’exportation de pétrole à Mahra en été 2018. De même, l’Arabie Saoudite a commencé la construction d’un autre oléoduc à travers Mahra jusqu’à la mer d’Arabie en Septembre. Ensemble, le port et l’oléoduc constituent une voie d’exportation de secours vers le détroit d’Ormuz, qui selon les saoudiens, est vulnérable à un éventuel blocus iranien.

Ces tentatives d’obtention d’une influence économique au Yémen coïncident avec la stratégie du royaume visant à contrôler les principaux centres logistiques du Yémen, par l’intermédiaire desquels il choisit d’acheminer l’aide. Le contournement des ports de Hodeidah et Saleef contrôlés par les Houthis ne réduit pas seulement l’aide aux régions des Houthis. En effet, le volume même de l’aide passant par les ports gérés par la coalition tels que Mokha, Mukalla et Aden incite également les entreprises locales et internationales à accroître la capacité de ces ports et à les rendre plus efficaces. Pour accélérer ce processus de développement et consolider le contrôle saoudien, Riyad a construit des grues pour assurer une activité commerciale accrue dans les ports et en dehors. Le rôle économique de ces villes influencées par l’Arabie Saoudite s’en trouvera renforcé à long terme; tant que l’Arabie Saoudite contrôlera l’augmentation des flux de marchandises qui y transitent, les ports eux-mêmes dépendront de Riyad et seront plus susceptibles d’autoriser ou de tolérer une future intervention économique des entreprises saoudiennes.

Par Jonathan Fenton-Harvey, Chercheur et Journaliste spécialisé dans les conflits et les questions humanitaires au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

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Traduction Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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