Laissons les Saoudiennes trouver leurs propres voies

Photographe : Mohammed Al-Nemer/Bloomberg

A la lumière de la controverse autour d’une application logicielle saoudienne censée « suivre les femmes », il est recommandé de comprendre ce qui se passe réellement dans le royaume avant d’en tirer des conclusions trop hâtives.

Les critiques occidentales à l’égard d’une application logicielle gouvernementale sont déplacées : Pour l’instant, c’est la meilleure option pour les saoudiens progressistes.

Au cours de la plus grande partie de l’histoire, et dans de nombreux pays du monde, les femmes n’ont pas été traitées de la même façon que leurs homologues masculins. Beaucoup d’inégalités entre les sexes persistent, mais de nombreux pays ont fait de grands progrès en vue d’uniformiser les règles du jeu. Dans la plupart des cas, il a fallu des décennies de travail acharné et de sacrifices de la part des pionnières des droits des femmes ainsi que des décisions courageuses de dirigeants éclairés.

L’Arabie Saoudite ne fait pas exception. En tant que femmes vivant dans un pays qui n’a que 80 ans et qui se développe et change rapidement, nous nous attaquons à certains des mêmes défis auxquels les femmes aux États-Unis, en Europe et ailleurs ont été confrontées. Nous avons encore du chemin à faire, mais aujourd’hui, nous nous présentons aux élections, nous votons, nous conduisons, nous participons aux plus hautes sphères du monde des affaires et du gouvernement, nous jouissons d’un salaire égal garanti et nous pouvons même être pompiers !

C’est pourquoi, à la lumière de la controverse autour d’une application logicielle Saoudienne censée « suivre les femmes », ne concluons pas trop hâtivement et essayons de comprendre ce qui se passe réellement dans le royaume.

Il s’agit d’une application appelée Absher, une plate-forme en ligne lancée par le ministère saoudien de l’Intérieur en 2015 pour aider les citoyens à sortir de la paperasserie bureaucratique des services gouvernementaux. Des millions de ressortissants et de résidents saoudiens, hommes et femmes, bénéficient de services plus efficaces et numérisés fournis par Absher, notamment le renouvellement des passeports, les demandes de cartes d’identité, de permis de conduire, de permis de travail, de visas, etc.

Parmi les 160 services fournis par Absher, les critiques pensent qu’il s’agit en fait d’un stratagème cynique du gouvernement pour maintenir le contrôle traditionnel des femmes…

…Ce n’est pas le cas. Laissez-moi vous expliquer.

En vertu des lois sur la tutelle du pays, les femmes saoudiennes ont besoin de la permission ou du consentement d’un tuteur masculin pour voyager. Absher a numérisé le processus d’octroi de l’autorisation, qui était autrefois un cauchemar bureaucratique et un obstacle à la liberté de mouvement des femmes. Avec Absher, les tuteurs masculins ne peuvent plus utiliser l’excuse de la bureaucratie, l’inconvénient de se rendre dans les bureaux du gouvernement et de faire de longues files d’attente ainsi que de la paperasserie interminable pour finalement abandonner.

Désormais, en quelques clics, à tout moment et de n’importe où, Absher permet aux tuteurs masculins de donner le consentement nécessaire. L’application donne également aux tuteurs la possibilité de renoncer complètement aux restrictions de voyage.

L’application envoie des alertes confirmant l’achèvement des différents services qu’elle fournit : elle n’est pas, comme le prétendent ses détracteurs, un « dispositif de suivi ».

En tant que saoudienne, je comprends parfaitement le tumulte qui entoure les lois désuètes sur la tutelle masculine et je crois qu’il est grand temps que nous obtenions la pleine liberté. Les lois sont restrictives, avec ou sans Absher. Mais jusqu’à ce que les lois soient modifiées, Absher est la meilleure option pour les hommes et les femmes saoudiens progressistes.

Le système de tutelle est une tradition saoudienne qui remonte à une époque, il n’y a pas si longtemps, où le voyage dans le désert était dangereux et où les femmes devaient être accompagnées. Les lois exigent qu’un membre masculin de la famille donne son autorisation pour des activités qui sont principalement liées aux voyages et aux documents de voyage, ainsi qu’au mariage.

Il est inexact en revanche que le gouvernement exige que les femmes obtiennent la permission d’un homme d’ouvrir un compte bancaire, d’obtenir une éducation, de bénéficier de soins de santé ou d’autres activités normales de la vie.

Les politiques de tutelle font actuellement l’objet d’une révision par décret du roi Salman. Le prince héritier Muhammad Bin Salman a déclaré que le gouvernement devrait en fin de compte « trouver un moyen de traiter cette question d’une manière qui ne nuit ni aux familles ni à la culture « .

Beaucoup de femmes saoudiennes ont reconnu les avantages d’Absher et la façon dont il a amélioré leur vie. Le sort d’Absher devrait être dicté par les opinions des femmes saoudiennes et des citoyens saoudiens en général.

Par conséquent, désactiver l’application entraînerait d’énormes perturbations et risquerait de saper l’effort de libéralisation de la tutelle et d’autres pratiques.

De plus, dans un pays où les données fiables sur l’opinion publique sont rares, les données d’Absher peuvent être précieuses pour informer et influencer les politiques. Absher peut fournir des données empiriques pour évaluer les tendances socioculturelles en matière de tutelle. Le gouvernement peut évaluer l’efficacité de ces lois dans le contexte de la société saoudienne, à travers les tribus, les régions, les groupes d’âge et toute autre variable significative disponible.

À bien des égards, Absher a été une percée technologique et un pas de géant dans le domaine de la gouvernance électronique. Mais nous devons faire une distinction entre une plate-forme ou une interface et les politiques et la législation actuelles.

Comme toutes les nations du monde, l’Arabie Saoudite n’est pas sans reproche. La plupart des saoudiens accueillent favorablement les critiques constructives. Nous sommes conscients de nos lacunes et de certaines de nos institutions désuètes.

En fin de compte, les femmes saoudiennes doivent décider de la meilleure façon de parvenir à l’égalité entre les sexes. Quand nous le ferons, nous ferons en sorte que le monde entier le sache.

Par Khawla Al-Kuraya, Professeur et directrice de recherche sur le cancer au King Faisal Specialist Hospital and Research Center.

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Traduction Alexandra Allio de Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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