La Turquie pourrait-elle modérer l’influence de l’Iran sur l’Irak ?

M.Cavusoglu s’entretient avec M.Al-Sadr à Najaf Photo Fatih Aktaş - Anadolu Agency

Depuis ces dernières semaines, le désengagement imminent de l’Amérique en Syrie a suscité plusieurs divergences de vues sur ses répercussions. La mission pour vaincre l’Etat Islamique n’étant pas tout à fait terminée, certains affirment que le vide sécuritaire sera rapidement comblé par l’Iran et la Russie. Les alliés de l’Amérique peuvent-ils jouer un rôle plus concret alors que les États-Unis prévoient de limiter leur présence au Moyen-Orient? 

Tanya Goudsouzian et Yussuf Erim nous expliquent la façon dont la Turquie pourrait modérer l’influence de  l’Iran sur l’Irak. 

Si, par le passé, ce sont les Empires Ottoman et Safavide (Dynastie Chiite ayant unifié l’Iran au 16e siècle) qui rivalisaient pour l’hégémonie sur la région, aujourd’hui, ce sont peut-être Ankara et Téhéran qui relancent la compétition.

Ce qui devient de plus en plus clair, cependant, c’est plutôt que d’abandonner les objectifs de la coalition, la décision du président Donald Trump pourrait signaler une sous-traitance des opérations antiterroristes à la Turquie. Et, en outre, une occasion pour la Turquie d’étendre davantage son influence.

En tant que représentant politique du leader Chiite irakien( Moqtada al-Sadr), Dhiaa Al Asadi a tweeté: « Le projet des États-Unis pour le Moyen-Orient non réalisé, va-t-il être sous-traité ? Gardons-nous toujours l’histoire des Ottomans et des Safavides à portée de main ? Il se peut que nous ayons besoin de la revoir bientôt. »

En d’autres termes, pour de nombreux observateurs du Moyen-Orient, l’arène a une fois de plus été laissée à ces deux rivaux historiques. Si, dans le passé, ce sont les empires Ottoman et Safavide qui rivalisaient pour l’hégémonie sur la région, aujourd’hui, ce sont peut-être Ankara et Téhéran qui relancent la compétition.

Les appels en faveur d’un engagement plus ferme de la Turquie dans la région ne sont pas nouveaux. En effet, depuis l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003, ces appels provenaient principalement des États arabes voisins qui craignaient l’influence croissante de l’Iran. Les appels se sont cependant dissipés avec la détérioration des relations entre la Turquie et les États arabes du Golfe, mais on constate un regain d’intérêt pour un rôle plus important de la Turquie, notamment de la part des communautés sunnites marginalisées en Irak.

Mais comment cela va-t-il se dérouler ?

Le retrait de la Syrie a porté un autre coup au déclin de l’influence américaine à Bagdad, et le commentaire exaspérant de Trump selon lequel il gardera ses troupes en Irak  » parce que je veux pouvoir voir l’Iran  » pourrait motiver l’Irak à exiger le retrait de ces troupes.

Dans ce contexte, la Turquie peut-elle et devrait-elle amplifier son influence en Irak ? Qui gagnera « les cœurs et les esprits  » Turquie ou Iran ?

Influence iranienne : En déclin ou en croissance ?

Des rapports affirment que l’influence de l’Iran en Irak est en déclin. Certaines enquêtes montrent un déclin marqué chez les chiites irakiens habituellement favorables à l’égard de l’Iran. Par exemple, selon un sondage réalisé par Alustakilla (institut de sondage), 88 % des participants en 2015 ont soutenu l’Iran, mais ce chiffre est tombé à 47 % en 2018.

La principale raison de ce déclin est la perception que le gouvernement irakien, contrôlé par les partis chiites soutenus par l’Iran, n’a pas réussi à améliorer le niveau de vie. De plus, certains ont interprété la victoire électorale écrasante du bloc sadriste (qui s’oppose à toute influence étrangère dans le pays) comme un signe que l’Iran perd du terrain en Irak.

Cependant d’autres rapports indiquent que l’influence de l’Iran s’est en revanche accrue et, que sa présence est maintenant solidement ancrée en Irak. Comme le dit un analyste, cette présence a conduit à « l’Iranification de l’Irak ».

Dans les deux cas, il semble y avoir malgré tout un consensus sur le fait que l’Iran ait battu les États-Unis dans la guerre d’influence en Irak. Comme l’a écrit un expert dans Al Jazeera : « La récente victoire de l’Iran face aux États-Unis et l’Arabie Saoudite dans le paysage politique irakien, est avant tout le résultat de la confiance qu’il a construite dans le pays au fil des décennies ».

Alors que les minorités sunnites marginalisées demande à la Turquie d’aider à atténuer l’influence de l’Iran, les partis politiques irakiens plus influents semblent prêts à tolérer l’influence iranienne comme une alternative à l’hégémonie américaine. Même les sadristes, malgré le battage médiatique, ne sont pas aussi hostiles à Téhéran qu’on le suppose. Toutefois, mais à voix basses, les Irakiens craignent que cette influence bénigne ne laisse présager un avenir d’ingérence pas si bienveillante.

Alors, qu’en est-il de la Turquie ?

La diplomatie et la coopération, et non les exigences et les menaces

Dans ce chaos, la Turquie est bien placée pour jouer un rôle utile en remplaçant les États-Unis, antagonistes, par un voisin moins agressif. Selon des sources de haut niveau à Ankara, une partie de l’accord américano-turc relatif à la Syrie prévoyait que la Turquie tenterait de modérer l’expansionnisme de Téhéran dans la région…

…Pourtant, le choix d’une stratégie turque plus douce, faite de coopération diplomatique et de commerce bénéfique pourrait faire bien plus.

L’ancien ambassadeur de Turquie en Irak et en Iran, Selim Karaosmanoglu, partage cet avis:

« Demander un rôle élargi à Ankara entraînerait des risques politiques et de sécurité accrus. Cela alimenterait des appréhensions supplémentaires dans la région à l’égard de la Turquie, mais pour contrer un climat aussi défavorable, les décideurs politiques turcs devraient utiliser la puissance douce, à commencer par l’Irak. A Bagdad, on a accepté et cru la Turquie sincère, dans sa volonté de redonner la souveraineté et l’unité politique de l’Irak. »

Contrairement aux étrangers de la région, la Turquie est considérée comme neutre et suffisamment grande pour avoir de l’influence, mais suffisamment petite pour être non conflictuelle. L’Irak est en effet entouré de peu d’amis et d’alliés (s’il y en a) mais plutôt de «capitales suspectes».

En revanche, la Turquie a peu à craindre de l’Irak ou de ses voisins, et l’influence significative d’Ankara dans l’ensemble de la région lui confère un rôle enviable d’intermédiaire honnête. Grâce à ces efforts diplomatiques, la Turquie peut contribuer à ramener l’Irak dans la « famille des nations ». Ces dernières années, Ankara a joué un rôle plus important dans la médiation, car elle se trouve au centre ou à la périphérie de la plupart des conflits dans le monde, que ce soit dans les Balkans, en Syrie, en Irak, en Égypte, en Libye ou dans le Caucase. En novembre dernier, le président turc Recep Tayyip Erdogan a même proposé de jouer un rôle de médiateur dans la crise russo-ukrainienne.

Quant avec l’Iran, les relations diplomatiques se sont réchauffées au cours de l’année écoulée…

…Une coopération étroite dans le processus d’Astana et la renonciation de la Turquie à acheter du pétrole sanctionné à l’Iran donne à Ankara un effet de levier avec Téhéran. Au lieu d’une stratégie risquée de confrontation avec les États-Unis, la Turquie est mieux placée pour accroître son influence par le dialogue et le commerce.

Inversement, cela pourrait se retourner contre nous si la Turquie choisit de jouer un rôle plus agressif en Irak, comme le disait un politicien irakien proche du Parti Dawa : « L’Iran ne resterait jamais tranquille si la Turquie décidait de jouer un rôle majeur en Irak. L’Iran est profondément impliqué, il a de nombreuses milices liées et loyales à l’Iran et pourrait jouer un rôle décisif si le gouvernement décidait d’être neutre dans une telle compétition Turquie-Iran. » Et d’ajouter : « Comme le pouvoir principal est entre les mains de la majorité chiite, la Turquie aurait tout à perdre en Irak, sur les plans politique et économique et peut-être même sur le plan de la sécurité, car le PKK (parti et milice pro-kurde) pourrait réactivé sa pression sur la Turquie ».

Dhiaa Al-Asadi, représentant politique du clergé chiite Moqtada Al Sadr, a exprimé la même opinion:

« Il serait imprudent de la part de la Turquie d’être confrontée à l’Iran ou à n’importe quel pays voisin. « Ce que la Turquie peut faire (et ce que l’on attend d’elle), c’est jouer le rôle de médiateur et de « réparateur » dans une région pleine de problèmes. »

Une occasion pour la Turquie de faire du commerce bénéfique

Le commerce et l’investissement sont également des domaines dans lesquels la Turquie peut être compétitive et coopérer. Elle jouit d’une présence importante dans l’industrie de la construction en Irak et dans la demande de nouvelles constructions, tant par les villes ravagées par l’État Islamique que dans une économie en plein essor.

Ankara a déjà indiqué qu’elle est prête à aider à la reconstruction avec le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu, qui a dévoilé un programme de crédit de 5 milliards de dollars pour les entreprises turques travaillant en Irak.

Le marché de la défense est un autre domaine d’opportunité. Alors que les États-Unis retirent à la fois leurs forces et leur soutien financier massif, les forces de sécurité irakiennes, qui sont en pleine expansion, auront besoin d’une gamme complète d’équipements, de collecte de renseignements, de véhicules, de systèmes d’armes, de matériel individuel pour les soldats et d’une foule d’autres articles auxquels l’industrie de défense turque, en pleine expansion, pourra répondre, avec une qualité équivalente à moindre coût.

En effet, dans les services de défense, l’armée turque jouit d’un net avantage compte tenu de ses années de lutte contre le terrorisme à l’intérieur de la Turquie. Comme les forces de sécurité irakiennes, en particulier les forces d’élites de lutte contre le terrorisme auront besoin d’une formation continue, les experts militaires turcs sont à même de remplacer les spécialistes américains sortants. Il est important de noter que la fourniture de ces capacités de défense à l’Irak peut se faire d’une manière non menaçante pour la région.

En conclusion, de nombreux analystes affirment que la Turquie s’offre une occasion idéale de remplacer le déclin de l’influence américaine en Irak tout en renforçant les relations avec l’Iran. Sa position géographique, son poids diplomatique et ses échanges commerciaux croissants lui permettent de promouvoir sa bonne volonté et de renforcer ses relations avec Bagdad. Elle peut accroître cette influence, grâce à son avantage unique résidant dans la prise en compte des considérations régionales.

Il est important de noter qu’elle peut le faire par la concurrence et la coopération, sans bruit de sabre et sans menaces, et d’une manière qui mène à une plus grande stabilité et sécurité au bénéfice de la Turquie et de l’Irak.

Cette nouvelle approche servira peut-être de modèle pour d’autres opportunités à l’avenir.

Par Tanya Goudsouzian et Yussuf Erim

https://nationalinterest.org/feature/could-turkey-moderate-irans-influence-over-iraq-44607

Traduction Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*