La Syrie peut-elle se reconstruire avec Bachar Al Assad toujours au pouvoir ?

L’après guerre se profile en Syrie, le président doit reconstruire un pays dévasté, mais les puissances occidentales ne financeront aucun effort pour le maintenir au pouvoir.


Début 2017, une entreprise de boissons rafraîchissantes a commencé à construire une usine dans une zone industrielle près de Damas, près de la ville de Douma, alors tenue par les rebelles, dans la Ghouta orientale. Le site « n’était pas cher« , dit son jeune chef d’entreprise syrien qui demande à ne pas être nommé. « Mais c’était dangereux… »
…En effet, Douma est suffisamment proche de Damas pour que les rebelles qui combattent le régime du président Bachar al-Assad lancent des obus de mortier dans la capitale syrienne, ce qui en fait une place forte de l’opposition.

Par conséquent, l’offensive à Douma a été brutale. Une bataille aérienne et un siège soutenus par la Russie contre les rebelles qui contrôlent la ville et les milliers de civils qui s’y trouvent durent deux mois, jusqu’en avril 2018. L’armée syrienne est accusée d’utiliser des armes chimiques, 70 personnes auraient été tuées par du chlore gazeux lors d’un incident. Au total, 1 600 personnes sont mortes dans l’offensive de la Ghouta de l’Est. Les bombes ont écrasé des quartiers et des usines.
Le chef d’entreprise loyaliste, qui a eu un parent tué dans le conflit, dit qu’il « avait l’habitude d’entendre les coups de feu » pendant la pire des périodes du siège. Mais l’entreprise a tout de même continué à produire. « La vie ne s’est pas arrêtée en Syrie », dit-il en rejetant les risques pour ses travailleurs.

Vers la réparation de l’économie brisée de la nation…

La guerre écrasante qui a duré huit ans a dévasté les villes industrielles de Syrie et paralysé sa main-d’œuvre. Aujourd’hui, l’aggravation de la pauvreté et des privations mine l’apparente victoire militaire du régime. Si peu osent critiquer le régime autoritaire, les pénuries de gaz cet hiver ont suscité le mécontentement et certains Syriens se demandent tranquillement pourquoi leur situation économique s’aggrave.

« Les affaires vont mal « , dit Ayman, 52 ans, qui travaille dans une quincaillerie de Damas. « Nous pensions que tout allait s’arranger parce qu’ils avaient résolu la crise, mais le contraire s’est produit. »

Les intérêts internationaux concurrents compliquent la tâche pour relancer l’économie. Si les alliés de M. Assad, la Russie et l’Iran, ont mené la bataille militaire de manière décisive en sa faveur, ils n’engagent pas de ressources pour reconstruire le pays.

Déterminés à ne pas soutenir le régime, les pays occidentaux durcissent les sanctions et retiennent des fonds importants pour la reconstruction.
Certes, la campagne militaire du régime a permis de reprendre la plus grande partie de la Syrie au cours des deux dernières années, mais le coût de la guerre est estimé à un demi-million de morts, quelques 3 millions de personnes vivant désormais avec un handicap permanent et la plus grande vague de déplacement depuis la seconde guerre mondiale, avec plus de la moitié de la population syrienne, 21 millions en 2010, ayant fui leurs maisons.

Bien que les combats aient diminué, certaines provinces comme Idlib, le dernier bastion de l’opposition sont toujours en proie à la violence.

Des hommes d’affaires proches du régime sont accusés de profiter du conflit. Et les critiques craignent que l’argent de l’étranger pour la reconstruction, dont la facture est estimée entre 250 milliards de dollars par l’ONU et 400 milliards de dollars par le régime ne serve qu’à les enrichir davantage.

La proportion de Syriens vivant dans l’extrême pauvreté, ceux qui vivent avec moins de 1,90 dollars par jour, a plus que doublé depuis 2011, passant à 69 %, selon une étude soutenue par l’ONU. Depuis 2009, pas moins de 56 % des entreprises du pays interrogées par la Banque mondiale ont fermé leurs portes ou se sont délocalisées à l’extérieur de la Syrie. Le taux de chômage, inférieur à 10 % en 2010, a grimpé à plus de 50 % en 2015, selon les données les plus récentes.

La flambée du coût de la vie, la stagnation des salaires et l’appauvrissement du pouvoir d’achat de la population font que les Syriens ont du mal à se payer les produits de base. « Le gouvernement est à court d’options », dit Ahmed, un industriel syrien. « Tout le monde dit que 2019 sera une année difficile pour la Syrie sur le plan économique et que les gens vont en souffrir. »
La classe moyenne ayant pratiquement disparu dans de nombreuses régions, Damas révèle des disparités flagrantes entre les élites isolées et le reste de la population. Les vitrines lumineuses et les bars à chicha très fréquentés dans les zones bien garnies contrastent avec les files d’attente pour le pain subventionné et les personnes qui essaient de remplacer les bidons de gaz vides.

Rima Kadiry, ministre du Travail et des Affaires sociales, insiste sur le fait que l’État, à court d’argent, soutient le commerce : « Les ressources financières sont limitées, mais… nous consacrons la plus grande masse de financement disponible pour rétablir la production et relancer l’économie syrienne. Il s’agit notamment de soutenir les secteurs agricole et industriel, en donnant la priorité aux projets de micro financement, aux petites entreprises et aux entrepreneurs », dit-elle, sans donner de chiffres précis.

Les données exactes sont rares dans les provinces syriennes déchirées par la guerre, mais la Banque mondiale estime les pertes cumulées du produit intérieur brut entre 2011 et 2016 à 226 milliards de dollars, soit environ quatre fois le PIB syrien de 2010. Pour les entreprises, « c’est encore un succès de n’avoir perdu que deux tiers à trois quarts du chiffre car l’objectif des sept dernières années, c’était de survivre », dit Marwan, un homme d’affaires de Damas. « Tant de gens ont fait faillite. »

Là où des entreprises légitimes se sont effondrées, une nouvelle catégorie d’entrepreneurs de guerre a vu le jour, profitant du trafic d’armes, de personnes ou de drogues pour contrôler le commerce entre le régime et les fronts de l’opposition.

De plus, les camions transportant de l’acier torsadé et des canons rouillés à travers la Ghouta orientale dévastée offrent le signe le plus clair de cette économie de guerre. « Recycler ce que la guerre a laissé derrière elle est l’un des plus importants »

Ammar Youssef, économiste pro-régime. « La fabrication d’acier à partir de bâtiments détruits en est un exemple. »

Par ailleurs, des pillages ont été perpétrés par des milices de tous bords. Tant de fils de cuivre ont été arrachés des bâtiments et fondus qu’en 2014, les produits du cuivre étaient devenus le quatrième produit d’exportation de la Syrie, selon la Banque mondiale. M. Youssef évalue l’économie du pillage à 800 millions de dollars par an.

« Il y a des seigneurs de guerre qui ont fait beaucoup d’argent », dit Fares Shehabi, propriétaire d’une usine pharmaceutique et député qui dirige la chambre d’industrie de la ville d’Alep, autrefois un bastion de l’opposition. « Quand les gens étaient dans le besoin, les gens faisaient de l’argent avec ça… Personne n’aime voir cette mafia prospérer. »

Il dit que les politiciens s’attaquent au problème. Mais, selon Marwan, propriétaire d’une entreprise, « le régime ferme les yeux. C’est une façon de récompenser ces hommes d’affaires loyaux, les politiciens locaux, tout l’appareil pro-régime. »

En 2011, des manifestations de masse exigeant des emplois et la démocratie ont renversé les dictateurs dans le monde arabe . Les régimes ont changé en Tunisie et en Égypte, la révolte a fait chuter Mouammar Kadhafi en Libye. En Syrie, M. Assad était déterminé à protéger la domination de sa famille depuis quatre décennies par une répression brutale. En 2014, l’État Islamique faisait des ravages en Syrie et en Irak depuis sa base à Raqqa.

Avant le soulèvement, M. Assad avait fait allusion à des mesures provisoires d’ouverture de l’économie. Des décennies de politiques économiques fermées sous la direction de son père, avaient établi de solides réseaux de mécénat qui dépendaient du gouvernement. Mais plutôt que de redistribuer la richesse, les réformes ont élargi les possibilités du capitalisme de copinage, un système qui, selon les critiques, a été exacerbé par le conflit.

Si les alliés de Bachar al-Assad, la Russie et l’Iran, ont maintenu son régime en vie militairement, ils n’engagent pas de ressources pour ressusciter le pays.

Le régime n’a pas non plus relâché son emprise sur des industries clés comme le pétrole ou la construction, affirme Hassan, propriétaire d’entreprise : « Tous les secteurs stratégiques étaient et continueront d’être contrôlés par le gouvernement ou des personnes liées au gouvernement »

…Cela signifie que les pays voulant œuvrer à la stabilisation de la Syrie seront confrontés à un dilemme : Comment aider leur population à se reconstruire sans renforcer un système rejeté en si grand nombre en 2011?

Les États-Unis et la plupart des nations européennes s’opposent à la normalisation des relations ou à l’assouplissement des sanctions financières imposées pour faire pression sur Damas au sujet des violations des droits de l’homme. Par ailleurs Moscou veut que les pays occidentaux paient une partie de la facture, mais ces derniers maintiennent le fait que l’argent pour la reconstruction serait subordonnée à un règlement politique… Avec la décimation de l’opposition, c’est peu probable. « Damas est allergique à tout processus politique sous les auspices internationaux qui menace sa propre continuité et sa propre survie », déclare Sam Heller, de l’International Crisis Group.

Malgré le lobbying occidental, les États arabes, dont beaucoup avaient soutenu les groupes insurgés qui tentaient de renverser M. Assad, se tournent désormais vers Damas. Les voisins du Liban et de la Jordanie, qui accueillent à eux deux environ 1,6 millions de réfugiés syriens, espèrent que la reprise du commerce pourrait atténuer la pression économique intérieure.

Par ailleurs, les États du Golfe veulent contrer la présence de Téhéran à leurs périphéries, alimentant la spéculation selon laquelle ils pourraient utiliser les pétrodollars pour aider à la reconstruction et ainsi s’acheter une influence en Syrie .

Concernant la politique de Donald Trump à l’égard du Moyen-Orient plutôt hésitante quant à la rapidité avec laquelle les États-Unis retireront leurs forces de Syrie, il semble qu’il s’agisse ici d’un dégel pragmatique. En revanche, le président soudanais Omar el-Béchir, confronté à ses propres protestations à grande échelle, est devenu le premier dirigeant de la Ligue arabe à se rendre à Damas depuis que le Corps ait exclu la Syrie en 2011. De plus, les Émirats Arabes Unis ont rouvert leur ambassade à Damas puis ont accueilli une délégation commerciale syrienne, conduite par le magnat de l’acier Mohammad Hamsho. Le Bahreïn a l’intention de rouvrir son ambassade. La Jordanie quant à elle, a ouvert un important corridor commercial avec la Syrie à la fin de l’année dernière.

Toutefois, selon Émile Hokayem, pour la sécurité au Moyen-Orient à l’Institut international d’études stratégiques, prévient que la stratégie pourrait « fournir des avantages économiques au régime qui alimenteront l’économie prédatrice » mais n’apportera aucun résultat politique.

Il est important de souligner également que depuis 2011, les États-Unis, l’UE et l’ONU ont imposé des sanctions sur les importations comme certains carburants, ainsi que sur les individus syriens accusés de soutenir financièrement le régime. Bruxelles, en janvier, a pris de nouvelles mesures à l’encontre de 11 hommes d’affaires. Le Congrès américain a adopté une loi visant à élargir les mesures de sanctions existantes afin d’inclure les citoyens non américains qui traitent avec le régime Assad.

Mais les entreprises syriennes qui affirment ne pas être alignées sur le régime craignent que ces sanctions sévères ne frappent quiconque participe à la reconstruction. Ils disent que les banques bloquent déjà les virements et qu’elles ne peuvent donc pas s’approvisionner en pièces européennes, par exemple, ou qu’elles doivent déplacer de l’argent en utilisant des réseaux financiers informels coûteux.

De plus, les entreprises de construction basées dans le Golfe ne sont pas enclin de risquer une rupture diplomatique avec l’Amérique. Quant à la Russie et l’Iran, alliés du régime, se montrant peu disposés à dépenser, et la Chine hésitant à investir, il n’est pas clair qui paiera pour reconstruire la Syrie, à part les Syriens eux-mêmes.

Toutefois même sans sanctions, il est difficile de faire des affaires. Les propriétaires d’entreprises qui se rendent en Syrie depuis Beyrouth, Londres ou Paris décrivent un environnement commercial sombre et un champ de mines rempli de défis : de la perte de travailleurs qualifiés à la corruption endémique, en passant par les infrastructures pulvérisées, la violence et les organismes d’État prédateurs. Même dans les litiges juridiques, Hassan, le propriétaire de l’entreprise, se plaint : « Vous ne pouvez pas obtenir vos droits sans corruption »

Dans le même temps, des entreprises iraniennes et russes, dont Stroytransgaz, sont accusées de s’emparer des principales ressources naturelles de la Syrie et d’obtenir des contrats lucratifs en matière de phosphate, de pétrole, de gaz et d’électricité. Lorsqu’on lui demande quelles sont les chances qu’il y ait des affaires en Syrie maintenant, un entrepreneur répond : « Le gâteau a déjà été distribué. »

Et même si les chefs d’entreprises reviennent, les employés sont souvent partis, »en fuite ou morts » selon l’humour noir local. La conscription des hommes âgés de 18 ans et plus, a encore appauvri la main-d’œuvre qualifiée…pour une reconstruction indispensable et de grande ampleur.

Par ailleurs, la grande rivale de Damas, Alep, illustre l’ampleur du redressement de l’économie syrienne. Les bombardements et les pillages ont détruit des centaines d’usines dans l’ancienne centrale de l’industrie textile. La Banque mondiale estime qu’il faudrait six années de travail continu rien que pour enlever 14,9 millions de tonnes de débris.

Idlib, aujourd’hui dominé par des combattants djihadistes, se trouve juste à l’ouest d’Alep. Et malgré le triomphalisme militaire du régime, la sécurité à Alep reste insaisissable. M. Shehabi admet qu’il est difficile de faire revenir les industriels : « Beaucoup de gens vous diront qu’ils ne se sentent pas en sécurité. »

De Chloe Cornish Journaliste spécialiste du moyen-orient pour le Financial Times https://www.ft.com/content/fb2263e8-2477-11e9-b329-c7e6ceb5ffdf

Traduction Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
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Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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