La stratégie d’Al-Qaïda dans la guerre au Yémen

Il existe la dimension régionale de ce conflit, dans lequel l’Arabie Saoudite et l’Iran représentent les principaux acteurs.

Et il y a la guerre contre les organisations djihadistes d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQAP) et l’État islamique (IS) au Yémen.

Les spécialistes de la politique yéménite ont souligné, à juste titre, que ce que nous appelons généralement la guerre civile au Yémen est, en réalité, trois conflits distincts mais qui se chevauchent.

La première est la guerre civile multiforme, à savoir le conflit opposant le gouvernement internationalement reconnu du président Abu Rabbu Mansour Hadi, soutenu par la coalition dirigée par les Saoudiens.

Ensuite il en existe une autre, pléthore de milices locales et de mandataires des Emirats Arabes Unis (EAU), au mouvement Houthi. Par ailleurs, il y a la dimension régionale de ce conflit, dans lequel l’Arabie Saoudite et l’Iran représentent les principaux acteurs.

Enfin et surtout, il y a la guerre contre les organisations djihadistes d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQAP) et contre l’État Islamique (EI) au Yémen qui, depuis le début des hostilités en Mars 2015, ont exploité le vide sécuritaire qui résulte de la guerre civile et la chute de l’armée yéménite pour renforcer leurs positions respectives.

La guerre contre les groupes djihadistes au Yémen est la plus longue parmi les trois, enracinée dans la soi-disant guerre contre la terreur déclenchée par les Etats-Unis après les attentats du 11 Septembre (la première frappe américaine de drones contre l‘AQAP au Yémen remonte à 2002). Malgré l’intensité de cette intervention qui a connu différentes phases au cours des 17 dernières années, les initiatives antiterroristes au Yémen n’ont jamais réussi à vaincre complètement l‘AQAP. Cela s’explique en partie par le fait qu’ils se sont concentrés sur une approche exclusivement militaire, sans tenir compte de la myriade de problèmes socio-économiques qui enchevêtrent le Yémen, et en partie par la difficulté de couper définitivement les racines locales fortes et profondes de l’AQAP. La capacité de l’organisation à transformer et adapter ses objectifs en fonction des conditions sur le terrain est une autre explication de la longévité du groupe, une dynamique qui a été très visible tout au long du conflit actuel.

Pendant la première phase de la guerre civile yéménite, l’AQAP est resté en grande partie en marge du conflit, accordant la priorité au contrôle territorial sur la lutte contre les Houthis et ce qui restait de l’armée yéménite. Au plus fort de son expansion territoriale en Février 2016, le groupe contrôlait neuf villes yéménites (la plus grande était al-Mukalla, la capitale provinciale d’Hadramawt), occupant une zone plus grande que celle qu’il occupait en 2011, lorsque le groupe avait tenté sa première expérience de gouvernance locale à Abyan pendant le soulèvement populaire anti-Saleh. Les progrès de l’AQAP en 2011 ont ensuite été annulés par quatre offensives de l’armée en 2012 et 2013, qui ont forcé le groupe à battre en retraite dans les canyons et les hautes terres de Shabwa et Hadramawt et privé le groupe de ses capacités opérationnelles antérieures.

Le contrôle territorial de l’AQAP dans le sud du Yémen visait principalement à récupérer financièrement et à consolider ses relations avec les tribus salafistes locales, qui ont joué un rôle central dans les efforts de reconstitution de ses rangs en disposant d’un réservoir de nouvelles recrues issues des tribus sunnites locales qui s’opposaient à la prise du pouvoir par les Houthis et à l’intervention saoudienne qui a suivi. Il ne s’agissait donc pas d’une tentative d’établir un émirat local et de contester le califat proclamé par l’Etat Islamique en Syrie et en Irak en Juin 2014. Lorsque l’AQAP et ses sections locales se sont emparées de la ville d’al-Mukalla en Avril 2015, par exemple, ils ne se sont pas précipités pour déclarer un émirat Islamique ou pour annoncer la création d’institutions conformes à la charia pour gérer la ville.

Le groupe a plutôt formé un organe administratif composé de figures tribales à savoir le Hadhrami Domestic Council (HDC) pour gouverner la ville et consolider progressivement sa force, en renforçant le soutien des tribus sunnites du sud.

Ce processus de transformation s’est poursuivi en Octobre 2016, lorsque l’AQAP a commencé à participer activement à la guerre civile contre la milice Houthi. L’AQAP a commencé à se battre ouvertement aux côtés des tribus sunnites locales dans des régions comme Ibb, Taiz et al-Bayda, forgeant avec elles des relations opportunistes. Les milices pro-gouvernementales au centre du Yémen ont accepté la présence de l’AQAP soit en raison de son efficacité organisationnelle et de ses capacités de combat supérieures, soit en raison de sa proximité idéologique (la milice salafiste Abu Abbas à Taiz en est un exemple), ce qui a finalement permis à l’AQAP d’entrer dans de nouvelles zones telles que Taiz ou Radaa (gouverneur de Bayda) où sa présence était extrêmement limitée dans le passé. En présentant son engagement contre les Houthis comme un effort pour défendre les sunnites yéménites contre « l’agression chiite », la stratégie à long terme de l’AQAP consiste à exercer une influence dans ces nouveaux domaines par son approche graduelle de la gouvernance et à exploiter la rhétorique « sunnite contre chiite » pour renforcer ses relations avec les tribus sunnites et salafistes locales.

En revanche, dans les provinces d’Abyan et d’Hadramawt, deux des bastions historiques du groupe, l’AQAP est engagé dans des tactiques insurrectionnelles et asymétriques, visant les forces militaires alliées au gouvernement de Hadi et les milices formées et fondées par les EAU. La stratégie de l‘AQAP vise évidemment à saper toute tentative de restauration de l’autorité gouvernementale et à préserver cet « état de chaos » et l’anarchie qui lui a permis de se rétablir et de prospérer. De plus, l’approche du groupe a de nouveau fait l’objet d’un ajustement stratégique au cours du conflit. Dans un premier temps, l’AQAP avait évité de contrarier la coalition dans tout le sud du Yémen, craignant que cela n’expose les tribus locales aux représailles militaires américaines ou à celles de la coalition, mettant ainsi en péril sa base de soutien.

En Novembre 2016, cependant, l’AQAP a commencé à dépeindre les forces émiraties et les Yéménites qui combattent sous l’égide des EAU comme des  » infidèles « , annonçant la légitimité du djihad contre eux en réponse aux multiples offensives antiterroristes menées par les EAU depuis lors. La plupart des attaques de l’AQAP, selon les données recueillies par l’auteur, continuent aujourd’hui de viser des milices soutenues par les Emirats Arabes Unis, principalement celles appartenant aux forces de la ceinture de sécurité ou aux forces d’élite Hadrami et Shabwa, un mélange de milices conservatrices, attirant des combattants du sud du Yémen, et dirigées et formées par les EAU.

Paradoxalement, le reste des attaques de l’AQAP, plutôt que d’être concentré contre les Houthis, est dirigé vers une autre entité jihadiste, la Wilaya ou province de l’Etat Islamique au Yémen. Le groupe, apparu au Yémen en Novembre 2014, n’a jamais réussi à s’imposer dans le contexte yéménite malgré sa propagande qui cherche à projeter une image magnifiée de sa présence : d’un côté, c’est parce que l’EI a été inapte à concurrencer un groupe plus local, comme l’AQAP ; de l’autre, à cause des difficultés à recevoir des combattants de l’extérieur et le manque d’intégration dans le milieu tribal local. La « faida » djihadiste a commencé à la mi-2018, déclenchée par des querelles et des rivalités locales, et elle continue à se concentrer à Al-Bayda (la seule province où l’EI semble être actif actuellement), où les deux groupes s’accusent mutuellement d’apostasie et de déviation du « vrai jihad ».

A court terme, ces luttes intestines entre l’AQAP et le l‘EI, conjuguées aux pressions constantes des Emirats Arabes Unis en matière de lutte contre le terrorisme, risquent d’affaiblir les deux organisations djihadistes.

Toutefois, si l’on regarde plus loin, alors que la guerre civile traîne toujours sans solution politique à l’horizon, s’ajoutant au fait que les forces soutenues par la coalition continuent d’attirer de fortes accusations de violations flagrantes des droits humains, l’avenir de l’AQAP et de l‘EI au Yémen pourrait s’avérer prometteur. L’AQAP a tout intérêt à préserver son ajustement stratégique et à continuer à se concentrer sur le front local de sa lutte jihadiste, mais elle pourrait exploiter l’espace de manœuvre offert par la guerre civile pour préparer le terrain à un nouvel ajustement de ses objectifs, en réincorporant cet élément global pour lequel le groupe était largement connu. En outre, l’AQAP pourrait à terme regrouper ce qui reste de l’armée de l’EI au Yémen sous son égide.

En plus de 25 ans, l’AQAP s’est avérée être une organisation apprenante, capable de s’adapter aux conditions sur le terrain.

Une guerre civile sans fin est exactement ce dont le groupe a besoin pour faciliter ce processus.

Par Ludovico Carlino

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Traduction Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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