La Russie, l’Iran et la montée de la défiance en Syrie

Le président iranien Hassan Rouhani, à droite, s'entretient avec le président russe Vladimir Poutine, à Téhéran, en Iran, dans le cadre du sommet Russie-Iran-Turquie sur la Syrie, vendredi 7 septembre 2018. (AP)

La Russie et l’Iran coopèrent depuis des années pour assurer la survie du régime de Bachar Al Assad en Syrie, mais avec la fin de la guerre qui se profile, les deux pays ne se disputent-ils pas un avenir différent en Syrie ?

Dans une interview exclusive accordée à CNN le 25 janvier dernier, Sergey Ryabkov, vice-ministre russe des Affaires étrangères, a rejeté l’idée d’une relation entre son pays et l’Iran comme une alliance.

Se référant au terme alliance, Ryabkov a déclaré à la chaîne américaine « Je n’utiliserais pas ce genre de mots pour décrire où nous en sommes avec l’Iran »…

Le responsable russe a affirmé que Moscou et Téhéran ne sont pas sur la même longueur d’onde en Syrie, et que son pays privilègie les mesures qui assureraient la sécurité de l’Etat d’Israël , soulignant qu’il s’agit d’une des premières priorités de la Russie
Les remarques de Ryabakov coïncident avec trois développements notables en Syrie.

Premièrement, la reprise des affrontements entre les forces et milices syriennes pro-Russie et pro-Iran dans la plaine d‘Al Ghab. Deuxièmement, l’escalade du conflit entre Israël et l’Iran, dans lequel Israël a réagi à un missile iranien à moyenne portée tiré d’un endroit près de Damas en direction du Golan occupé (par Israël ), en bombardant des cibles iraniennes en Syrie ainsi que les défenses aériennes syriennes. Troisièmement, les discussions de plus en plus nombreuses sur la zone de sécurité dans le nord de la Syrie entre la Turquie, l’Amérique et la Russie, qui semble marginaliser l‘Iran du point de vue de Téhéran. L’évolution de la situation met en lumière le fossé qui se creuse entre la Russie et l’Iran et les intérêts de plus en plus divergents entre les deux pays à l’intérieur de la Syrie. En effet, Moscou n’a jamais considéré Téhéran comme un  » allié « , les relations entre eux étant toujours compliquées. Selon la période, la relation a varié de l’hostilité à la compétition et de l’exploitation à l’amitié. Dans tous les hauts et les bas, cependant, la seule chose qui reste constante est le manque de confiance entre les deux nations. Bien que l’Iran et la Russie soient intervenus en Syrie pour sauver Assad, ils n’ont pas le même dessein pour la Syrie.

Les deux pays se font concurrence en Syrie pour le leadership, l’influence sur le régime Assad, les intérêts économiques et d’autres questions. Les Russes, en particulier, semblent plus disposés à servir leurs propres intérêts nationaux au détriment de l’Iran. Le fait que Moscou ne bloque pas les attaques militaires israéliennes contre l’Iran et ses mandataires en Syrie est assez révélateur.

Lorsque le ministre russe des Affaires étrangères a téléphoné à son homologue iranien pour lui demander de faire une déclaration officielle en faveur de la sous-évaluation russo-turque à Alep fin 2016, Zarif a répondu que l’Iran n’appuierait pas un accord auquel il n’est pas partie.

À l’époque, les Iraniens avec leurs combattants du Corps des gardiens de la révolution islamique, leurs mandataires régionaux et leurs milices locales étaient le pays étranger le plus puissant sur le terrain en Syrie, et ils ont tenté de saboter l’accord par l’intermédiaire du Hezbollah et d’autres milices avant que Moscou et Ankara acceptent d’ajouter Téhéran à un consortium trilatéral ultérieurement.
L‘Iran maintient une présence directe sur le terrain et exerce une large influence sur les événements en Syrie. Néanmoins, il ne fait aucun doute que le statut actuel de Téhéran en Syrie est dégradé principalement pour trois raisons.

Premièrement, la Russie a récemment progressé pour accroître son influence au sein des institutions du régime Assad. Deuxièmement, les Israéliens ciblent systématiquement l’Iran et ses mandataires à l’intérieur du pays. Troisièmement, la Turquie renforce sa présence militaire directe dans le nord de la Syrie et y renforce son rôle et son influence.

Cette évolution rend l’Iran nerveux et douteux quant à ses relations avec la Russie. Certains pourraient penser que Moscou n’est pas intéressée ou n’a pas la capacité de chasser l’Iran de Syrie, mais qu’elle a certainement intérêt à diminuer l’influence de l‘Iran et à l’utiliser dans son intérêt.

On peut l’illustrer à travers trois questions principales : l’influence au sein des branches militaires et de sécurité du régime d’Assad, la course aux opportunités et aux intérêts économiques, et les désaccords sur la question kurde. En janvier 2017, la Russie a proposé un projet de constitution syrienne à la délégation syrienne participant à la réunion d’Astana (Kazakhstan). Le document reflète la façon dont la Russie envisage l’avenir de la Syrie et inclut deux points sur lesquels Téhéran sera en désaccord : le droit à l’autodétermination et la possibilité de modifier les frontières du pays par un référendum public.

Au cours de la même année, la Syrie et l’Iran ont signé plusieurs accords relatifs à la reconstruction, aux champs de pétrole, aux réseaux mobiles, à l’agriculture, aux mines et aux phosphates. Un autre accord visant en particulier à donner à l’Iran environ 5 000 acres pour la construction d’un port maritime pour les exportations de pétrole, aurait été bloqué par la Russie. La Russie l’a -t-elle fait pour des raisons de sécurité privée ou pour empêcher l’Iran d’étendre son influence à la côte syrienne ou à la suite d’une demande israélienne, mais une telle attitude souligne une fois de plus la concurrence existant entre Moscou et Téhéran en Syrie.

Lorsqu’il s’agit d’influencer le régime d’Assad, l‘Iran et la Russie appliquent des stratégies contadictoires qui créent des tensions sur le terrain entre les différentes branches militaires et sécuritaires du régime syrien.

Le mois dernier, la milice de la défense nationale et la quatrième division des forces du régime syrien dirigée par Maher al Assad se sont à nouveau affrontées avec le cinquième corps et les « forces Nemer » dirigées par Suhail al-Hassan dans la plaine Al Ghab à Hama. Le premier est soutenu par l’Iran et le second par la Russie. De tels affrontements peuvent être considérés comme un effort croissant pour entraver la position de l’Iran et limiter son influence en Syrie.
Alors que la guerre se termine en Syrie, Téhéran et Moscou se repositionnent tous les deux pour ramasser les morceaux politiques et économiques. La divergence entre les deux pays, cependant, devrait intensifier la méfiance.

En ce sens, que les déclarations de Rybakov sur l’Iran soient perçues comme l’expression d’un comportement opportuniste typique de la Russie pour obtenir des concessions des États-Unis, d’Israël et des pays du Golfe, ou pour protéger son influence et ses intérêts dans la nouvelle Syrie, Téhéran est certainement mal à l’aise avec les actions russes.

Bien que certains soutiennent les deux pays et comprennent à la fois leurs différences, ils pensent que celles-ci ne laisseront pas entraver des politiques mutuellement bénéfiques, la perception qu’une telle situation pourrait se poursuivre indéfiniment est complètement fausse.

L’équation actuelle entre Moscou et Téhéran en Syrie est insoluble et l’Iran ne semble pas être en bonne position pour répondre à la Russie. La question de savoir si certains pays profiteront de cette divergence ou si Moscou et Téhéran pourront continuer en Syrie sans conflit direct reste toujours en débat.

Par Ali Bakeer

Traduction par Alexandra Allio De Corato

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Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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