La révolution syrienne, dix ans après

Abdelbari Atwan

Dix ans après la « révolution » syrienne… Pourquoi l’État et son armée ont-ils tenu bon alors que d’autres se sont effondrés ? Comment l’islam politique a-t-il été « utilisé » par les Américains puis abandonné ? Et comment avons-nous suivi les premiers préparatifs du complot ici à Londres ? Quelles sont nos prédictions pour le futur ?

Par Abdel-Bari Atwan, dans Rai Al-Youm

Lundi a marqué le dixième anniversaire du début des «événements» en Syrie, que certains parmi l’opposition et ses partisans considèrent comme une révolution, tandis que d’autres y voient une conspiration mondiale visant à détruire, dépecer la Syrie et éliminer son armée qui a mené plus de quatre guerres pour soutenir la cause palestinienne ; tout cela pour couronner le projet de destruction de l’Irak et de son armée, son occupation et son changement de régime.

Les courriels de Mme Hillary Clinton, la secrétaire d’État américaine qui a déclenché les « révolutions » arabes et mobilisé des centaines de milliers de militants armés pour changer les régimes des pays arabes hostiles à Israël, révèlent que la Syrie était en tête de liste, et que l’islam politique a été utilisé comme fer de lance de ce plan bien ficelé.

Un Premier ministre a obtenu 50 millions pour rejoindre l’opposition

Nous avons suivi ces opérations de mobilisation de près et nous avons vu comment des centaines de millions de dollars ont été utilisé pour « séduire » des dizaines de responsables syriens, y compris des généraux de l’armée et de la sécurité, ainsi que des ambassadeurs et des diplomates, et les convaincre de faire défection. Un Premier ministre a même obtenu 50 millions de dollars pour rejoindre l’opposition d’après les confessions filmées de l’intermédiaire qui s’est chargé de cette mission ; sans oublier d’autres missions similaires.

Ce processus de mobilisation ne s’est pas arrêté aux simples naïfs mais a inclus des hommes de religion importants et des autorités islamiques ayant du poids et de l’influence dans les mondes arabe et musulman. Nous ne pouvons pas oublier comment ceux-ci ont déclaré le djihad en Syrie et fermé l’ambassade syrienne au Caire, alors qu’ils ont laissé l’ambassade d’Israël, qui n’était qu’à quelques mètres de l’endroit de leur déclaration, ouverte.

De nombreuses fatwas ont été publiées excommuniant des millions de Syriens et appelant à leur exécution parce qu’ils appartenaient à une confession différente. Il est révélateur que tous les pays visés par ces révolutions et protestations soient des pays non sectaires, où régnait un minimum de coexistence entre les confessions et ethnies, et que leurs peuples soutenaient la résistance à l’occupation israélienne, comme l’Irak, la Syrie, l’Égypte, le Yémen et la Tunisie. La plupart de leurs gouvernements se tenaient dans le camps opposé à l’Amérique et à ses plans destructeurs.

Le plan de destruction de la Syrie

Nous avons vécu à Londres les préparatifs de l’agression américaine contre l’Irak en 2003 sous supervision directe américaine et britannique ; nous avons vu comment se passait le recrutement de politiciens et d’intellectuels, l’organisation de conférences et l’emploi programmé des médias. Nous avons aussi assisté à la création de chaînes de télévision et à l’investissement de millions de dollars pour préparer le plan de destruction de la Syrie. Il est d’ailleurs paradoxal que les recrues soient devenues les chefs de l’opposition et des vedettes sur certaines chaînes de télévision dans le monde arabe.

L’ancien Ministre français des Affaires étrangères, Roland Dumas, a été le premier à sonner l’alarme, lorsqu’il a déclaré dans une interview avec une chaîne de télévision française, le 15/06/2013, que lors d’une visite en Grande-Bretagne en 2007, il avait reçu une offre officielle pour participer à la préparation d’un plan de destruction de la Syrie et de renversement du régime.

Ehud Barak, le Premier ministre israélien de l’époque, a déclaré le 28/03/2011 qu’il fallait travailler avec l’opposition syrienne pour faire tomber le régime en Syrie. Le même appel a été lancé par Avigdor Lieberman, Ministre des affaires étrangères israélien, le 12/11/2011.

Le Dr Burhan Ghalioun, chef du Conseil national syrien, premier organe d’opposition fondé à Doha, a défini les objectifs de la « révolution » syrienne dans une déclaration au Wall Street Journal publiée le 11 mai 2011 : « La première chose que nous ferons après avoir pris le pouvoir est de couper les relations avec l’Iran, le Hezbollah et toutes les factions palestiniennes, et nous abandonnerons la revendication de souveraineté sur le Sandjak d’Alexandrette ».

15 milliards de dollars pour rompre les relations avec l’Iran

Le Cheikh Hamad ben Jassim, ancien Premier ministre et Ministre des Affaires étrangères du Qatar, a rendu un service inestimable aux historiens lorsqu’il a déclaré dans plusieurs entretiens de presse, notamment à Rola Khalaf, rédactrice en chef adjoint du Financial Times britannique et de BBC Arabic, que le Prince héritier de l’État du Qatar à l’époque, le Cheikh Tamim ben Hamad, avait fait une offre d’environ 15 milliards de dollars au Président syrien en échange de la rupture des relations avec Téhéran. Il a aussi confirmé que le Qatar avait soutenu les groupes armés en Syrie à coups de centaines de millions de dollars, et avait dépensé chaque dollar en coordination avec le gouvernement américain. Il a également révélé que son pays avait été relégué du siège du conducteur aux sièges arrière, et il est difficile d’oublier sa célèbre phrase : « Nous nous sommes rués sur la proie mais elle nous a échappé des mains », incluant ainsi le Royaume d’Arabie saoudite.

Les réserves syriennes de gaz et de pétrole

Le pétrole et le gaz étaient et demeurent l’une des raisons du complot contre la Syrie ; que ce soit indirecte, comme lorsque le gouvernement syrien a refusé le passage du gazoduc qatari vers la Turquie puis l’Europe pour concurrencer le gaz russe ; ou directe quand il a donné le droit aux entreprises chinoises et russes, non aux entreprises occidentales, de rechercher du gaz et du pétrole dans les régions à l’est de l’Euphrate. Sans ce complot, les revenus pétroliers de la Syrie auraient dû augmenter de plus de 50 milliards par an les premières années.

Il est à noter que tous les pays dans lesquels les révolutions arabes ont éclaté ou ont été la cible d’interventions militaires américaines (Irak, Libye et Yémen) sont riches en réserves de pétrole et de gaz, à l’exception de la Tunisie. Le président Donald Trump a révélé l’importance du contrôle des réserves syriennes lorsqu’il a déclaré en public, le 3/10/2019 : « Nous sommes présents militairement en Syrie afin de contrôler les puits de pétrole et de gaz, et de priver l’État syrien de ces revenus ». Cette déclaration est l’une des plus importantes qu’il ait faites et résume les plans israélo-occidentaux dans la région du Moyen-Orient ; il a aussi admis que son pays avait dépensé 90 milliards de dollars sans pour autant parvenir à changer le régime à Damas.

L’armée arabe syrienne a résisté au cours des dix dernières années et a combattu sur des dizaines de fronts en même temps. Elle a reconquis plus de 70% des terres syriennes, préservant ainsi l’État syrien et son intégrité territoriale, et il est certain qu’elle va reconquérir le reste du territoire avec le soutien de ses alliés.

Nous reconnaissons l’existence d’horribles violations des droits de l’homme en Syrie. Les services de sécurité ont commis des erreurs et exactions atroces contre leurs ennemis. Ses dirigeants ont mal évalué l’ampleur du complot et l’implication de certains pays auparavant « amis », en particulier la Turquie. Nous avons été parmi les critiques les plus virulents de ces exactions et violations des droits de l’homme ; et nous avons pour cela été victimes de harcèlement, mais ce n’est pas le moment d’en parler.

Il faut admettre que le complot n’est pas encore totalement déjoué, et qu’il existe de nombreux dangers et défis qui menacent encore l’État syrien : l’occupation turque, les opérations de turquification dans le nord-ouest, la rébellion kurde dans le nord-est soutenue par les Américaines, et surtout la bataille de la reconstruction sur les plans politique et financier. La gestion efficace et réussie de la crise au cours des dernières années peut être un indicateur rassurant pour beaucoup dans ce domaine, malgré les pertes énormes. Où en était la Syrie il y a dix ans et où en est-elle maintenant ?

Des adversaires en échec

La plupart des adversaires de la Syrie changent de positions : le Président Erdogan fait de l’œil à l’Égypte et tente de s’attirer les faveurs de l’Arabie saoudite ; il se rapproche de Netanyahu et perd beaucoup de son influence et de sa popularité dans les cercles arabe et musulman ; la plupart des pays du Golfe rouvrent leurs ambassades à Damas, demandent son retour dans la Ligue arabe et lui envoient des aides humanitaires. Le plus important est le réveil de millions de Syriens dans le pays et à l’étranger, après qu’ils ont pris conscience de la duperie dont ils ont été victimes, des manipulations médiatiques, et que certains de leurs enfants se sont transformés en « mercenaires » menant les guerres des autres pour de l’argent ; sans oublier l’abandon de l’opposition par la plupart des Arabes et de l’Occident une fois son rôle terminé.

La Syrie a surmonté la majeure partie de cette conspiration et est sur le point de sortir la tête de l’eau, si ce n’est déjà fait. Cela n’aurait pas été possible sans la confiance de ses dirigeants depuis le premier jour dans le peuple et leur ferme conviction que le prix de la reddition était beaucoup plus élevé que le prix de la résistance.

Nous concluons cet article en soulignant la nécessité d’une réconciliation nationale et de tourner la page du passé, si douloureux soit-il. Il faut construire une Syrie nouvelle basée sur la démocratie, la justice sociale, l’égalité et le respect des droits de l’homme, pour qu’elle redevienne forte et occupe la place qu’elle mérite au premier rang des nations, et nous ne doutons pas de cela dans le futur …

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A propos de Sami Mebtoul 197 Articles
Fondateur d'Actuarabe, traducteur assermenté, professeur agrégé d'arabe

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