La Révolution Iranienne fête ses 40 ans mais ses origines datent…d’au moins 140 ans

Statue of the Shah unrolled by students in Tehran in September 1978

L’Iran représente l’un des rares exemples de théocratie dans le monde. Aux sources du régime actuel se trouve la surprenante révolution iranienne de 1979 dans un pays pourtant en forte croissance économique et considéré à cette époque comme l’un des plus stables de sa région. Cet événement reste encore central pour comprendre la géopolitique de la région mais quelles en sont ses origines ?

L’Iran, empire séculaire mais sous dominations étrangères

Carte de l’Iran en 1900

L’Iran demeure traumatisé par la domination des puissances européennes et américaine sur le pays. L’impérialisme occidental se manifeste dès le 19e siècle. Les Britanniques occupent alors l’Inde d’où ils organisent des incursions en Afghanistan, dont la première, en 1842, se termine par un désastre majeur. Dans les années 1860, c’est au tour de l’Empire russe de se rapprocher des frontières iraniennes en envahissant l’Asie centrale. Le pays, alors dirigé par la dynastie turque des Qajars, incapable de répondre à cette situation de plus en plus menaçante. En effet, il est peu densément peuplé et surtout techniquement très en retard sur des nations européennes alors en pleine révolution industrielle.

NB: En définitive, l’Iran ne sera jamais officiellement colonisé. En revanche, dès la fin du 19e siècle, il se trouve érigé en protectorat de fait de la Russie et de la Grande-Bretagne, la première héritant d’une zone d’influence au nord du pays et la seconde au sud. L’influence croissante de ces deux nations étrangères suscite un profond ressentiment chez les Iraniens, notamment dans les milieux religieux chiites.

Par ailleurs, la découverte de gisements importants de pétrole en Iran en 1908 ouvre de nouvelles opportunités au pays mais elles sont surtout exploitées par les Britanniques…

Les Qadjars, fragilisés par leurs échecs et l’influence étrangère sont renversés en 1925 par un officier cosaque qui prend le pouvoir sous le nom de Reza Shah Pahlavi.

Le nouvel empereur lance un ambitieux programme de modernisation s’inspirant de la Turquie laïque et pro-occidentale d’Ataturk . Toutefois, il se trouve chassé du pouvoir en 1941 par les Alliés Anglo-Russo-américains qui lui reprochent ses «ambiguïtés» à l’égard de l’Allemagne nazie.

Son fils, Mohamad Reza Shah Pahlavi, avec la permission des alliés, lui succède et poursuit son œuvre à savoir la modernisation du pays accompagné d’une gouvernance forte et quasi-absolue.

Portrait de Mohammad Reza Shah Pahlavi

Le Nouveau Shah est trop ambitieux

Fidèle allié des Occidentaux après la Seconde Guerre mondiale, il entend redonner son prestige à l’Iran. À partir des années 1960, la rente pétrolière lui assure un large revenu et alimente la forte croissance économique du pays.

Cependant, cet argent est mal réinvesti dans l’économie. En effet, elle ne soutient pas l’émergence d’un secteur industriel exportateur et sert largement à augmenter des dépenses militaires ou purement « somptuaires ».

Alors que les proches du pouvoir profitent à plein de cette période de prospérité et qu’une classe moyenne émerge dans les grandes villes, la majorité de la population iranienne continue de mener une vie austère et marquée par des traditions ancestrales…

Ignorant cette réalité et « mesurant mal » l’importance du développement du secteur secondaire dans la prospérité de l’Europe occidentale des Trente Glorieuses, le Shah est pourtant persuadé que son pays peut rattraper les économies les plus modernes en quelques années !

Il s’attache également à réformer en profondeur la société iranienne en y favorisant une certaine pénétration culturelle de l’Occident. Dans les villes, les femmes se mettent à délaisser le voile au profit de vêtements venus d’Europe ou d’Amérique du nord.

Groupe de jeunes iraniens dans les années 70 à l’époque du Shah

Cette modernisation, reste pourtant très relative et ne touche guère le peuple des campagnes, majoritaire.

Par ailleurs, le succès relatif de la réforme agraire encourage le Shah à établir un plan de réforme visant à moderniser la société iranienne sous tous ses aspects: droits des femmes avec la loi électorale de 1963 notamment, extension de l’éducation, intéressement des travailleurs aux activités de production… Sur le plan éducatif, une armée du savoir visant à répandre l’instruction dans les campagnes est mise en place.

Les progrès entraînés par ces réformes sont incontestables même si le Shah n’est toujours pas enclin à partager le pouvoir avec son gouvernement, l‘Iran étant pourtant une monarchie constitutionnelle! Toutefois, ces progrès ne doivent pas nous détourner de l’essentiel: contrairement au Japon de la même décennie l’Iran ne parvient pas à se transformer en puissance économique.

Si la croissance de l’économie iranienne est forte, elle n’est pas suffisante pour compenser l’augmentation spectaculaire de la population iranienne (environ 21 millions en 1960, 37 millions en 1979). Cette économie demeure trop dépendante du secteur des hydrocarbures ne passe pas le relais à l’industrie et l’innovation.

Surtout, les réformes du Shah heurtent en profondeur les convictions de certains segments de la société iranienne, en particulier les milieux conservateurs et religieux. Ceux-ci ont pour leader un chef religieux charismatique et respecté, l’ayatollah Khomeiny.

Pour autant, le pouvoir impérial ne satisfait davantage les libéraux et les progressistes excédés par le caractère autoritaire et policier du régime.

Tous ces mouvements ont également des raisons de se détourner de la politique étrangère du Shah, pro-occidentale et surtout favorable à Israël.

NB: L’État juif, en effet, a fait de l’Iran l’une des pièces maîtresses de sa stratégie périphérique visant à s’allier à des pays lointains, du fait de l’impossibilité d’entretenir des relations normales avec ses voisins.

Dans les années 1970, le Shah semble plus puissant que jamais et le premier choc pétrolier de 1973, en relevant la fragilité des pays occidentaux très dépendants des hydrocarbures, renforce encore ses ambitions. Le régime devient également de plus en plus répressif, notamment via l’action de la SAVAK, son principal service de renseignement et de sécurité intérieure. De nombreux opposants politiques sont maltraités et torturés.

Mohamed Reza Shah, sûr de son pouvoir, ne semble guère s’en formaliser et multiplie les démonstrations de puissance et de richesse. En 1971, il organise ainsi, près de Persépolis, de somptueuses cérémonies pour célébrer le 2500 ans de la fondation de l’Empire achéménide. Cet événement, qui engendre des coûts extravagants, choque de nombreux observateurs au regard de la pauvreté encore profonde dans les campagnes du pays.

Réception somptueuse pour célébrer les 2500 ans de l’Empire

La monarchie iranienne semble « indétrônable » et pourtant …

Pourtant, l’escalade conduisant à la Révolution sera soudaine, rapide et imprévue. En effet, l’Iran impérial apparaît toujours comme un État solide à cette époque, une classe moyenne croissante et apparemment satisfaite par un état fort. Celui-ci, s’appuyant sur un appareil répressif efficace… mais critiqué par le nouveau président des États-Unis Jimmy Carter qui recommande au Shah d’assouplir son régime, ce que ce dernier semble disposé à faire.


Le Shah d’Iran (à gauche) en rencontre officielle avec les membres du gouvernement américain:  Alfred AthertonWilliam SullivanCyrus VanceJimmy Carter, et Zbigniew Brzezinski, 1977

Cette pression américaine a le défaut de mettre en exergue l’influence américaine sur l’Iran et de faire apparaître le souverain comme faible, impression renforcée par la maladie incurable dont il souffre alors.

En outre, une large partie de la classe moyenne des bazaris (les commerçants du bazar), notamment sa jeunesse, est paradoxalement séduite par les idées contestataires qui se diffusent à cette époque.

L’année 1978 est ainsi ponctuée par de fortes tensions, notamment avec les milieux chiites traditionnels. En Août et Septembre 1978, de larges manifestations se produisent dans le pays et gagnent Téhéran.

Si les contestataires viennent de divers milieux politiques, ce sont les mollahs, représentants de traditions culturelles et idéologiques proprement nationales, qui incarnent le mieux la lutte contre un souverain autoritaire et jugé bien trop proche de l’Occident. Le clergé chiite lui-même séduit une partie de la jeunesse iranienne en tenant un discours révolutionnaire de combat contre les injustices sociales et politiques et pour la souveraineté du pays.

Au cours de cette même année deux autres événements illustrent l’incompétence du pouvoir a gérer les crises et achèvent son discrédit.


Manifestation du 8 Septembre 1978. Sur la banderole on lit, « Nous voulons un Gouvernement Islamique dirigé par l’Imam Khomeyni ».

En effet, le 8 Septembre 1978, «Vendredi noir», les forces de sécurité tirent sur la foule, tuant plusieurs centaines de manifestants. Peu de temps après (le 16 Septembre), le tremblement de terre de Tabas, qui provoque la mort d’environ quinze mille personnes, et les opérations de secours qui s’ensuivent rendent flagrante l’impréparation des autorités devant la réactivité des fondations religieuses, rapidement mobilisées.

Vers la chute du Shah et l’avénement de Ruhollah Khomeiny

le Shah Mohamad Reza (à gauche) et l’ayatollah Khomeyni (à droite)

Peu enthousiaste à l’idée de provoquer un bain de sang, le Shah semble hésiter sur la marche à suivre tout en mesurant mal l’ampleur des événements.

La Révolution alors en marche se dote d’un chef en la personne de Khomeiny qui bénéficie d’un fort crédit du fait de son opposition constante au pouvoir depuis les années 1960. L’ayatollah, dont les messages sont diffusés dans le monde entier depuis son exil français de Neauphle-le-Château, se montre intransigeant et exige le départ du souverain.

Les 10 et 11 Décembre 1978, un million de personnes descendent dans les rues de Téhéran pour célébrer le martyr, l’imam Hussein (martyr Chiite mort en 680 ap Jchrist à Kerbala (Irak)). Les forces de sécurité sont totalement impuissantes et n’interviennent pas. Le Shah, malade et affaibli, a définitivement perdu. Le 31 Décembre, il nomme l’opposant libéral Shapour Bakhtiar Premier ministre et quitte le pays quelques semaines plus tard.


Le Shah avec sa femme, Shahbanu Farah   quittent définitivement l’Iran le 16 Janvier 1979

Le 1er Février 1979, l’ayatollah Khomeiny est de retour en Iran après quatorze ans d’exil. Le gouvernement Bakhtiar tombe le 11 Février et le 31 mars, 98,2 % des Iraniens se prononcent en faveur de l’établissement d’une République islamique.

Retour de l’ayatollah Khomeyni en Iran le 1er Février 1979 après 14 années d’exil

L’une des plus vieilles monarchies de l’histoire est tombée!

par Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 75 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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