La politique de Trump pousse l’Irak vers la Russie

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Au milieu de l’escalade des tensions entre les Etats-Unis et l’Iran, l’Irak se retrouve sous une intense pression

« L’avenir des relations de la Russie et de l’Irak va au-delà de la simple volonté de Moscou de vendre des armes à Bagdad. »

Même si l’État irakien continue de se tourner vers les États-Unis, l’Iran et le régime syrien en tant qu’alliés dans la lutte contre l’État islamique, Bagdad doit naviguer avec prudence dans un ordre régional délicat qui pourrait bien changer en raison du retrait des forces américaines du nord du pays.

La Russie est sur le point de devenir un partenaire de plus en plus important de l’Irak dans la lutte contre l’extrémisme violent.

Du point de vue de la sécurité, l’Irak a beaucoup à perdre d’un retrait des troupes américaines en Syrie voisine.
Ce n’est qu’en décembre dernier que le Premier ministre irakien Haider Al-Abadi, a déclaré son pays vainqueur de l’État dit islamique (aussi connu sous le nom de ISIS).
Certes, des villes en Irak ont été libérées, mais une violence extrémiste importante demeure une réalité, en particulier dans les régions périphériques d’Irak.

La persistante faiblesse des institutions étatiques en Irak offre à l État Islamique ainsi qu’à d’autres extrémistes sunnites, les moyens de menacer l’avenir du pays par une insurrection soutenue à partir de cellules dormantes dans l’ensemble de l’Irak.
Naturellement, face à cette menace terroriste constante, les responsables irakiens sont profondément préoccupés par l’avenir de la Syrie à la suite des récents développements qui pourraient modifier radicalement l’ordre géopolitique et le paysage sécuritaire de la région.

Craintes d’un vide de pouvoir dans le nord de la Syrie 

Afin de faire face aux retombées potentiellement chaotiques et d’empêcher une résurrection de l’EI, Bagdad a cherché à renforcer sa coopération avec Damas et à impliquer davantage de troupes irakiennes dans le conflit en Syrie. Le partenariat militaire actuel entre l’Irak et la Syrie comprend des frappes aériennes et des opérations de milices chiites irakiennes soutenues par l’Iran contre l’EI en territoire syrien. Les Forces de mobilisation populaire, un groupe de forces chiites irakiennes qui soutiennent le régime de Bachar al-Assad, ont également rallié militairement Damas à Bagdad face à la menace de l’EI.

Même si les forces américaines restent dans le nord de la Syrie, l’avenir de l’ordre politique et de l’architecture de sécurité de la Syrie sera toujours déterminé par l’Iran, la Turquie et la Russie. Néanmoins, la réduction de l’empreinte militaire américaine en Syrie ne fera qu’enhardir davantage Téhéran, Ankara et Moscou dans leurs plans pour devenir les principaux actionnaires de la Syrie post-conflit. Il ne fait aucun doute que l’Irak devra accepter cette réalité et probablement renforcer sa coordination avec ces trois capitales afin de répondre aux préoccupations sécuritaires de Bagdad vis-à-vis de la Syrie, en particulier la région de Deir ez-Zor près de la frontière irakienne.

L’Irak se tourne vers le nord, vers la Russie

Le nouveau gouvernement irakien continuera probablement de considérer la Russie comme une force stabilisatrice au Moyen-Orient et un partenaire à long terme avec lequel Bagdad pourra travailler alors que les groupes terroristes continuent de poser de graves menaces pour l’avenir de l’Irak.

A la fin de la présidence de Barack Obama, Moscou a livré 20 hélicoptères militaires à l’armée irakienne, ainsi que quatre douzaines d’hélicoptères d’attaque antiblindés. Cette décision russe, prise lorsque les États-Unis ont été consumés par une course présidentielle sans précédent, a échappé à l’attention de Washington. Entre-temps, les responsables militaires irakiens se sont félicités de ce soutien de Moscou après avoir observé le succès des Russes dans la lutte contre l’EI dans l’ancienne ville syrienne de Palmyre. L’armée irakienne a également reçu une formation en Russie et Bagdad a manifesté son intérêt pour l’achat du système de missiles russes S-400. L’Irak rejoindrait la Turquie et l’Inde en tant que bénéficiaires de la défense aérienne russe.

L’avenir des relations de la Russie avec l’Irak va au-delà de la simple volonté de Moscou de vendre des armes à Bagdad.

La « puissance douce » compte aussi. Le président Vladimir Poutine jouit d’une grande popularité parmi les différents groupes ethno-sectaires irakiens, ce qui est de bon augure pour l’avenir des relations Bagdad-Moscou. Les chiites irakiens sont reconnaissants du soutien que Moscou a apporté au régime allié de l’Iran et de l’Irak à Damas tout au long de la crise syrienne. Ils considèrent la Russie comme un « allié naturel » dans la lutte contre le terrorisme salafiste-jihadiste depuis que Moscou a intensifié son intervention militaire directe contre les ennemis d’Assad en septembre 2015.

Il ne fait aucun doute que le point de vue de la Russie sur les milices chiites parrainées par l’Iran au Moyen-Orient comme n’étant pas des organisations terroristes de même que le soutien direct et indirect de la Russie dans les batailles contre l’EI servira à renforcer encore les liens croissants de Moscou avec l’État irakien et ses alliés. Dans certains quartiers chiites de Bagdad, beaucoup appellent Poutine « Abu Ali Boutine ».

La Russie entretient également des liens étroits avec la minorité kurde irakienne, en particulier la famille Barzani, enracinée dans une histoire de Kurdes irakiens vivant à Moscou en exil.
Les relations de Moscou et les Kurdes sont étroitement liées à leur statut de minorité ethnique, utilisé comme outil dans le paysage complexe au Levant, qui comprend les militaires du gouvernement régional kurde (ARK) recevant un soutien militaire. L’énergie est une préoccupation majeure et constitue un autre lien entre la Russie et le Kurdistan, dont la croissance est maintenant plus rapide, sous l’impulsion de la société pétrolière Rosneft. Pour les citoyens irakiens anti-américains et sunnites, la Russie est en grande partie respectée en raison de l’opposition de Moscou à l’Union des États-Unis / Royaume-Uni de 2003. (L’invasion de 2003 et le souci du Kremlin de favoriser des relations étroites avec les États arabes autrefois colonisés par les puissances impériales occidentales). L’approfondissement du partenariat entre l’Irak et la Russie dans le contexte d’une menace croissante de renaissance de l’EI au Levant instable doit être analysé dans le contexte de la politique étrangère imprévisible et incohérente de l’administration américaine actuelle au Moyen-Orient. Alors que Trump semble être un président instable aux yeux des dirigeants irakiens, Poutine apparaît comme une source d’assurance plus fiable.

La première visite du président Trump aux troupes américaines en Irak, le 26 décembre dernier, a suscité les mêmes critiques qu’à l’égard de son changement de politique syrienne. L’apparition soudaine de Trump a été considérée par de nombreux Irakiens comme une atteinte à la souveraineté irakienne et a conduit à des appels au retrait total des troupes américaines en Irak .Une demande assez maladroite car elle fait suite à l’ouverture de deux nouvelles bases militaires américaines dans la province d’Anbar (Irak) qui sont destinées à protéger les forces irakiennes de l’infiltration d’EI. Néanmoins, alors que des questions subsistent au sujet des plans de Washington pour la Syrie et de la vision à long terme des États-Unis quant à leur rôle dans la grande région, les politiciens irakiens cherchent naturellement à couvrir leurs arrières et à renforcer leurs partenariats de sécurité ailleurs.

Travailler avec la « Grande Russie ».

La croissance des liens chaleureux de la Russie et de l’Irak démontre la capacité de Moscou d’atteindre des objectifs majeurs au Moyen-Orient au détriment des moyens dont dispose Washington pour atteindre les siens. Si l’on considère les milliards de dollars que les contribuables américains ont investis en Irak après 2003 par rapport au montant minimal que la Russie a dépensé pour ce pays, il est remarquable que le Kremlin puisse représenter une telle menace pour l’influence américaine à Bagdad. En d’autres termes , alors que les Etats-Unis sous Obama et Trump n’ont pas réussi à mettre en œuvre des plans à long terme ou cohérents pour mettre fin au conflit en Syrie, la participation de la Russie au conflit a envoyé un message fort à tous les régimes arabes que Moscou pouvait être un allié loyal face aux menaces existentielles tant que ces Etats régionaux coopèrent avec le Kremlin. Tant que l’Irak restera sous la menace de l’EI et d’autres extrémistes violents, Bagdad continuera de considérer la Russie comme un pilier de plus en plus fort et bien défini du paysage sécuritaire au Moyen-Orient. En 2019, l’alliance historique de la guerre froide entre Bagdad et Moscou (de 1958 à 1991) pourrait bien revenir sous une nouvelle forme alors que la Russie fait sentir son retour au Moyen-Orient dans pratiquement toutes les capitales arabes.

Par Théodore Karasik et Bridgett Neff , (InsideArabia)

Traduction: Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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