La nouvelle politique étrangère du Qatar: Comment les dépenses de défense massives, un lien renforcé avec l’Orient et la diplomatie affirmée parviennent à vaincre le blocus du CCG

La diplomatie du Qatar travaille maintenant sur plusieurs voies - Ras abu abboud highway, Doha (Shutterstock)

Comment expliquer la capacité du Qatar à maintenir le cap après deux ans de blocus? On peut désigner la Chine, la Turquie et l’Iran comme les trois partenaires les plus importants de Doha au cours de cette période « post CCG. »

Le blocus de Juin 2017 visait à punir le Qatar pour son patronage de la confrérie musulmane et sa politique étrangère dissidente qui privilégiait souvent les intérêts dynastiques de Doha sur ceux du Conseil de coopération du Golfe (CCG) au sens large, mais malgré son départ de l’OPEP en Janvier 2019 et ses terres, mer et espace aérien fortement limités par les pays partenaires, notamment l’Arabie saoudite, les EAU, l’Egypte, la Jordanie et Bahreïn, il semble que le petit Etat du Golfe survive. En fait, il ne s’agit peut-être pas seulement de survivre ; le blocus a, par inadvertance, forcé Doha à poursuivre de manière agressive le type de défense et de diversification économique qui n’a jamais été possible dans le passé.

Depuis juin 2017, l’économie qatarie est en pleine croissance. Le PIB du Qatar a augmenté de 2.4% en 2018 et devrait croître de 3.1% en 2019, selon le FMI. Ces chiffres doivent être replacés dans leur contexte. Selon un article paru dans Haaretz, la croissance économique hors pétrole du Qatar a ralenti, passant de 5,6% en 2016 à environ 4% en 2017. Les réserves de la Banque centrale du Qatar sont passées de 31 milliards de dollars en 2016 à 15 milliards de dollars l’an dernier (les réserves sont passées à 18 milliards de dollars à la fin de Janvier).

Il serait erroné de dire que le blocus n’a pas affecté bon nombre d’aspects de l’économie et de la diplomatie qatariennes ces deux dernières années. D’un autre côté, le Qatar semble résister à la tempête. Seule une fraction de la richesse du Qatar se trouve à la Banque centrale. La Qatar Investment Authority, le fonds souverain du pays, possède des actifs d’environ 318 milliards de dollars, selon le FMI. La richesse souveraine et l’un des plus grands gisements de gaz naturel liquéfié (GNL) au monde permettent à Doha non seulement de compenser les calculs économiques à la base du blocus, mais dans certains cas, de les exploiter.

Tant que le blocus persistera, il continuera à influencer l’élaboration des politiques, la planification de la sécurité et la politique étrangère à Doha.

Une nouvelle politique étrangère

Le Prince héritier qatari Cheikh Tamim bin Hamad bin Hamad bin Khalifa al-Thani et le Président turc Recep Tayyip Erdogan à Ankara en 2014 (AFP)

À bien des égards, la politique étrangère de Doha a changé dans les heures qui ont suivi l’annonce du premier blocus. L’Etat qatarien dispose de peu de moyens pour se défendre contre les attaques et ne dispose pas des moyens de production nationaux nécessaires pour assurer la sécurité alimentaire de ses propres citoyens dans l’immédiat.

Le 18 Juin 2017, cinq véhicules blindés sont arrivés à Doha en provenance de Turquie. En Janvier 2018, l’ambassadeur de Turquie au Qatar a indiqué que la Turquie allait également déployer des forces aériennes et navales au Qatar. Une brigade turque au camp de Tariq ibn Ziyad compose un tiers du personnel militaire actif du Qatar et dépasse la puissance de feu totale de la marine et de l’aviation qataries. En l’espace d’une décennie, un certain nombre de généraux du Qatar pourraient parler couramment le turc et utiliser des armes turques telles que le char Altay, créant ainsi une affinité opérationnelle. Le blocus a ouvert la voie à un renforcement massif de la présence turque dans le Golfe pour la première fois en plus de cent ans.

Le blocus a entraîné un changement rapide dans les relations économiques avec des Etats clés comme la Turquie, la Chine et l’Iran. En moins de 48 heures du blocus, la Turquie a envoyé des avions cargo remplis de lait, de yaourt et de volaille. Dans les quatre mois qui ont suivi le blocus, les importations turques du Qatar ont augmenté de 90 % pour atteindre 216 millions de dollars, selon l’Association des exportateurs de la mer Égée (BEI). Entre Juin et Décembre 2017, les importations en provenance de Turquie ont atteint 523 millions de dollars, soit 48,2 % de plus qu’à la même période l’année précédente. La valeur des projets traités par les entreprises turques y compris les contrats de la Coupe du monde 2022 a dépassé 14 milliards de dollars en janvier 2018.

En Janvier 2018, l’émir qatari Cheikh Tamim bin Hamad al-Thani s’est rendu en Chine pour discuter du rôle de Doha au sein de l’Initiative ceinture et route (BRI) de Beijing. Les pays sont parvenus à un accord en 2018 dans lequel le Qatar fournira à la Chine 3,4 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié par an. Les échanges commerciaux entre le Qatar et la Chine ont totalisé 8 milliards de dollars en 2017. En moins d’un an, le Qatar a connu une augmentation de 38% du nombre de visiteurs chinois, résultat de nombreuses initiatives telles que l’entrée sans visa des citoyens chinois depuis août 2018. Alors que Qatar Airways dessert 6 destinations en Chine continentale, Pékin est devenu le troisième partenaire commercial du Qatar.

Comme pour la Turquie, l’Iran a été l’un des premiers pays à fournir les premiers secours au Qatar dès les premiers jours du blocus. L’aide de Téhéran à Doha a contribué à préserver leur partenariat sur les gisements de gaz naturel de Pars, dont les médias nationaux iraniens rapportent qu’ils s’apprêtent à porter le volume à 750 millions de mètres cubes par jour. À l’avenir, l’Iran pourrait tenter de tirer parti de l’expérience du Qatar en tant qu’intermédiaire diplomatique.

Il en résulte une nouvelle politique étrangère qui élargit l’indépendance du Qatar vis-à-vis du Conseil de coopération du Golfe et de l’Arabie saoudite. Plutôt que de favoriser la dépendance, le blocus sert de plate-forme aux atouts économiques distinctifs de Doha.

Tout en se faisant de nouveaux amis, le Qatar a travaillé dur pour conserver ses anciens amis, en particulier les États-Unis et l’Europe.

Garder de vieux amis

Le C-17 Globemaster III est chargé à la base aérienne d’Al Udeid, au Qatar, le 21 Décembre 2017, PAUL LABBE/U.S. AIR FORCE.

Craignant l’isolement diplomatique et la perspective de pressions prolongées de l’Arabie Saoudite et des Etats-Unis sur ses alliés aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, Doha s’est lancée dans une frénésie de dépenses de défense. Le pays a dépensé plus de 25 milliards de dollars US en achats militaires depuis juin 2017.

En Septembre 2018, le Qatar a effectué son premier paiement à BAE Systems pour l’acquisition d’Eurofighter et de Hawk Traier du Royaume-Uni, dans le cadre d’un accord d’une valeur de 5 milliards de livres sterling (6,6 milliards de dollars). En Avril 2018, le Département d’Etat américain a approuvé la vente de fusées guidées pour ses hélicoptères Apache, y compris l’acquisition en Juin de fusées Hydra. Le Qatar a également investi dans des avions Rafale et des véhicules blindés français. En Août 2018, la Qatar Investment Authority a investi dans un projet immobilier new-yorkais en difficulté appartenant à Jared Kushner, conseiller principal et gendre du président Trump.

Au moment de la rédaction du présent rapport, Doha étudie toujours l’idée d’acheter à la Russie un système de missile surface-air S-400. Après que la Turquie ait acheté le même système à l’alarme de ses alliés de l’OTAN et des menaces du Pentagone, Doha devra peser l’importance stratégique du système contre les conséquences diplomatiques. En Mars 2018, le Qatar et l’OTAN ont signé un accord de coopération en matière militaire et de sécurité avec un autre document signé en Mai. Les tensions sur la vente du S-400 illustrent l’équilibre délicat auquel Doha est confronté alors qu’il tente de pousser plus à l’Est sans aliéner ses alliés occidentaux.

Pour l’instant, la position du U.S. Al Udeid Central Command à l’extérieur de Doha semble assurée ; un article dans Foreign Policy suggère que le coût de la base est inférieur à ce que le Pentagone paie pour les bandes militaires. Que cela soit exact ou non, la base comprend plus de 100 avions de la 379e Escadre expéditionnaire aérienne, qui assurent la surveillance et effectuent des missions de bombardement dans toute la région. Les États-Unis ont récemment modernisé la base, ainsi qu’une base en Jordanie.

Ruptures dans le CCG

Plutôt que de renforcer l’alliance du Conseil de coopération du Golfe, le blocus du Qatar contribue à briser «l’Etihad», ou fraternité, des membres du Conseil. Le Koweït et Oman semblent avoir pris note du traitement réservé à Doha, Oman accueillant une réunion avec le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, et le Koweït investissant stratégiquement dans des pays comme la Jordanie en 2017 pour soutenir les intérêts américains dans la région. Les deux pays ont soutenu l’Arabie Saoudite tout en trouvant tranquillement des moyens de se prémunir contre l’influence indue d’une puissance hégémonique dans la région.

Comme l’Arabie Saoudite prévoit de construire un canal géant autour de sa frontière terrestre avec le Qatar et d’investir dans un autre réseau électrique . Doha fournit actuellement de l’électricité aux EAU, par exemple, il ne fait aucun doute que les citoyens qatariens sont vulnérables et isolés. De nombreux citoyens qatariens avaient des amis et de la famille dans les États du Golfe, où les voyages étaient sans visa et les liens tribaux restaient actifs.

Le prince héritier Bin Salam a laissé entendre que le blocus pourrait être un statu quo indéfini, semblable au blocus de Cuba par les Etats-Unis. Pourtant, la situation est loin d’être analogue et les choses peuvent changer rapidement dans la région. Avec une Coupe du Monde en 2022 à l’horizon, le Qatar n’est pas aussi isolé qu’il n’y paraît à première vue.

Par John Lillywhite, Editeur numérique à Al Bawaba News

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Traduction Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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