La géopolitique pourrait isoler le Maroc dans le monde Arabe

La rencontre entre les monarques du Maroc et de l’Arabie Saoudite à Riyad aurait dû apaiser les esprits entre les deux gouvernements mais c’est la crise libyenne qui pourrait les aggraver.

Le roi Marocain a beaucoup de pain sur la planche en ce moment. Récemment, les médias du Royaume du Maghreb ont rapporté que Mohamed VI s’était rendu en Arabie Saoudite pour donner suite aux vœux de son propre ministre des Affaires Etrangères, qui souhaitait un attachement « fraternel » avec le roi Salman.

Si ces deux personnalités ont une affection et un respect l’une pour l’autre, c’est la géopolitique et les objectifs de leurs gouvernements qui menacent de mettre Rabat et Riyad sur la voie de l’affrontement à long terme, un désaccord fondamental sur la Libye jouant un rôle majeur…

Jusqu’à présent, la querelle entre l’Arabie Saoudite et le Maroc concernait un documentaire que les Saoudiens avaient produit il y a quelque temps, mais qu’ils avaient choisi de diffuser récemment sur le Sahara Occidental, qui fut sans aucun doute une réponse quelque peu grossière au refus du roi du Maroc d’inviter officiellement le Prince Mohammed bin Salman (MBS), suite au scandale Khashoggi qui l’avait accusé de meurtre. Mais la tension entre les pays remonte plus loin et a commencé lorsque les Marocains ont découvert que les Saoudiens avaient choisi de soutenir la candidature des Etats-Unis pour la Coupe du Monde 2026 et non celle du Maroc, un soutien sur lequel Rabat comptait et qu’il avait considéré comme un fait acquis.

Historiquement, ces deux pays ont toujours été sur la même longueur d’onde sur le plan géopolitique, et il n’était donc pas nécessaire que le Ministre Marocain des Affaires Etrangères parle de « lignes rouges » (zones que les autres pays qui souhaitent entretenir de bonnes relations avec le Maroc ne devraient pas traverser).

Le Sahara Occidental était l’une de ces « zones interdites » que les Saoudiens ont respectées et sur lesquelles ils étaient plus ou moins d’accord par le passé. Les Marocains avaient rendu la pareille au Yémen et étaient même allés plus loin en envoyant des troupes pour soutenir les Saoudiens dans leur guerre qui a coûté des milliards et qui s’était avérée être une épine dans le pied de MBS. Les autorités Saoudiennes avaient peut-être dit à Rabat qu’elles pouvaient compter sur leur soutien à la candidature de la Coupe du Monde et qu’elles se sentaient trahies par ces dernières. Ce n’est pas clair à ce stade…

Mais il est évident que si ces deux monarques peuvent régler leurs différends sur ces questions, sur le plan géopolitique, ils s’éloignent de plus en plus l’un de l’autre et il existe un risque important dans les années à venir que le Maroc soit aliéné par la sphère d’influence des pays membres du CCG /SAD.

Le Maroc a toujours entretenu de bonnes relations avec l’Arabie Saoudite, mais n’a jamais succombé à la puissance et à l’influence de Riyad ou à son hégémonie géopolitique. En effet, on pourrait même dire que le Maroc a fait preuve, dans une certaine mesure, d’un certain manque de respect à l’égard de la puissance régionale Saoudienne en étendant ses relations avec le Qatar, qui a été victime d’un sale coup lorsque les Saoudiens ont piraté ses médias dans le cadre d’une ruse pour le déstabiliser en Mai 2017.

Il est souvent rapporté que le Maroc a été l’un des premiers sinon le premier pays arabe à envoyer de l’aide alimentaire au Qatar après le début du blocus Saoudien et qu’il ne souhaite jouer aucun rôle dans ce blocus.

Pour le Maroc, le modèle géopolitique traditionnel de l’Arabie Saoudite, qui consiste à diriger le monde Arabe Sunnite contre les quelques satellites Iraniens, n’a jamais été un modèle réaliste et non plus un jeu de pouvoir polarisé auquel il pourrait jamais s’engager. D’autres pays Musulmans, comme le Qatar et la Turquie, ont également opté pour une troisième voie après la fin de la guerre froide, la chute du prix de l’essence et l’évolution du monde. Même l’Egypte aspire à être plus neutre et à améliorer ses relations avec la Russie, par exemple.

Mais Riyad et son roi ont tous les deux une manœuvre délicate à jouer, car ce délicat numéro de funambule à savoir rester près des Saoudiens mais pas trop près, aurait pu voir le jour.

La Libye menace maintenant de polariser à nouveau le Moyen-Orient et de forcer les pays qui résistent à être regroupés dans un camp ou un autre et à prendre des décisions difficiles. Le problème avec la Libye, c’est que les deux groupes qui sont apparus, principalement Est contre Ouest si l’on considère que la Russie ne soutient pas militairement Haftar, mettent le Maroc dans une situation très difficile.

Haftar bénéficie du soutien de l’Egypte, de l’Arabie Saoudite, des Emirats Arabes Unis (EAU), de la France et des Etats-Unis, avec un soutien limité, mais diplomatique dans une certaine mesure, du président russe Poutine.

D’autre part, le Gouvernement Libyen reconnu par l’ONU, dirigé par Fayez al Sarraj, bénéficie du soutien symbolique de l’Algérie et du Maroc (deux pays qui s’affrontent historiquement sur des questions régionales, en particulier le Sahara Occidental).

Le Maroc a accueilli les pourparlers de l’ONU en 2015 dans la ville côtière de Skhirat et entretient d’excellentes relations avec le Gouvernement Sarraj qui tient à souligner qu’il est, comme le Maroc, un membre à part entière de l’Union du Maghreb Arabe. On pourrait même dire que c’est l’accord de Skhirat qui a servi de base à Sarraj et Haftar à accepter la tenue d’élections dans le pays en Février de cette année.

Rabat est fondamentalement en désaccord avec le soutien de l’Arabie Saoudite et des Etats-Unis à Haftar et préfère de loin mettre l’accent sur l’accord de paix original des Nations Unies de 2015 dans lequel le Maroc a joué un rôle clé dans la rédaction.

Bien qu’un haut responsable Libyen ait récemment déclaré aux médias que l’attaque de Tripoli par les forces de Haftar annule effectivement l’accord conclut au Maroc, Rabat souhaiterait idéalement que les deux parties le respectent à tout prix, même si Haftar lui-même a effectivement annulé l’accord en Décembre 2017.

Ainsi, alors que les médias marocains ont consciencieusement rapporté la visite de Mohamed VI en Arabie Saoudite, il n’y a pas eu de déclaration officielle, suggérant peut-être que toute déclaration de bien-être sur le «rafistolage de leurs différences» est encore loin de la réalité.

La capture et le suicide d’un espion des Emirats Arabes Unis en Turquie ces derniers jours vont sans aucun doute faire germer l’idée aux EAU et en Arabie Saoudite de riposter aux Turcs. L’incident survenu en Turquie sera à la base des décisions de riposte contre la coalition Turco-Qatarienne qui a mené des exercices aériens conjoints ces derniers jours, dans le cadre d’une manifestation sans doute destinée à vexer les Saoudiens.

La politique constante du Maroc à l’égard de la Libye à savoir une solution politique soutenue par l’ONU pourrait bien le placer en désaccord non seulement avec ses amis du Moyen-Orient, mais aussi avec la France, son ancienne puissance coloniale. Il connaîtra des temps difficiles dans les mois à venir et son amitié avec les pays Arabes du Golfe, riches en pétrole, sera tendue et pourrait même atteindre un point de rupture.

La visite du Ministre des Affaires Etrangères de Rabat il y a quelques semaines dans la plupart des pays du CCG, sauf les Emirats Arabes Unis, a déjà permis à l’ambassadeur des EAU à Rabat de retourner dans son pays d’origine. Le « statut spécial » du Maroc qu’il a acquis auprès de l’UE en 2008 après des années d’argumentation, valait largement l’attente. Cependant, Rabat devra attendre encore plus longtemps si elle s’attend à ce que l’Arabie Saoudite et les EAU suivent la même voie.

Le Maroc peut bien considérer la région du CCG comme une source d’aide et d’investissement (comme la Jordanie en jouit), mais il ne se contentera pas de cadeaux symboliques de la part des Saoudiens, comme de donner à un événement sportif le nom du roi du Maroc. Ils devront faire plus d’efforts…

Par Martin Jay

Traduction Alexandra Allio De Corato

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Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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