La faille diplomatique entre le Maroc et l’Arabie Saoudite se creuse-t-elle irrémédiablement ou n’est-ce qu’un nuage gris éphémère ?

Les observateurs internationaux suivent de près l’évolution des relations entre l’Arabie Saoudite et le Maroc. Alors que certains pensent que la tension n’est qu’un nuage gris provisoire, d’autres suggèrent que le Maroc devrait reconsidérer entièrement ses liens diplomatiques avec le gouvernement Saoudien.


Les relations entre le Maroc et l’Arabie Saoudite se tendent de jour en jour. Le roi marocain au Sommet Maroc /Conseil de Coopération du Golfe en 2016 avait déjà tenu ces propos, ces derniers à la lumière des récents évènements viennent faire écho à l’actuelle tension grandissante entre les deux royaumes.

« Le Maroc est libre dans ses décisions et ses choix et n’est la chasse gardée d’aucun pays. »

Afin de mieux saisir, l’ampleur des frictions entre le Maroc et l’Arabie saoudite, je vous propose ci-dessous un bref historique.

Novembre 2017: Le blocus au blocus des Marocains, nuit aux espoirs Saoudiens
Lorsque l’Arabie Saoudite et trois alliés ont décidé d’imposer un blocus dur au Qatar en juin 2017, le refus du Maroc de soutenir la coalition dirigée par les Saoudiens a irrité la péninsule arabique.

Le Maroc est resté «neutre» tout au long de la crise du Golfe. Le roi Mohammed VI s’est même envolé pour le Qatar le 12 novembre 2017.

Dès son arrivée au Qatar en provenance des Émirats arabes unis, les médias qatariens ont accueilli le monarque, le nommant de « premier briseur de blocus ».


Le Roi du Maroc a également ordonné au Gouvernement Marocain d’envoyer une aide alimentaire au Qatar. Le ministère marocain des Affaires étrangères a justifié ce geste par la religion comme une raison « surtout pendant le mois du Ramadan où la solidarité entre les musulmans est requise ».


L’Arabie Saoudite s’est sentie «trahie» par la «neutralité» du Maroc, d’autant plus qu’elle partage avec le Maroc des liens historiques forts.


Mars 2018 : Les intérêts de l’Arabie Saoudite au premier plan

Tout a commencé par un tweet…

En effet, lorsqu’un conseiller de la famille Royale Saoudienne a attaqué indirectement le Maroc près de quatre mois avant le vote sur l’hôte de la Coupe du monde 2026.
Ce conseiller, chef de l’autorité sportive Saoudienne, Turki Al Sheikh, s’est fait connaître pour ses commentaires inamicaux envers le Maroc tout au long du processus de candidature à la Coupe du monde 2026.

Le 18 mars 2018, Al Sheikh a commencé «à politiser la candidature à la Coupe du monde 2026» en publiant un tweet pour annoncer la position indirecte de son pays… Dans son premier tweet, Al Sheikh a déclaré qu’aucun des candidats à la Coupe du monde n’avait demandé le soutien de l’Arabie Saoudite, mais auquel cas, l’Arabie saoudite voterait pour le pays qui servirait au mieux ses intérêts.

« Si quelqu’un demande, nous chercherons d’abord les intérêts de l’Arabie Saoudite. »

Al Sheikh a également accordé quelques interviews, mettant en avant les liens diplomatiques forts existant entre l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis et décrivant l’administration de Trump comme leur « plus forts alliés ».

Dans une autre interview accordée à un journal sportif saoudien, Al Sheikh a déclaré : « L’amitié et la fraternité ont été très préjudiciables aux Saoudiens… ce qui compte vraiment pour moi, c’est que la Coupe du Monde 2026 soit organisée dans les meilleures conditions, ce qui signifie que ces conditions n’étaient pas remplies au Maroc…

… Prétexte commode mais la véritable raison des Saoudiens serait à propos du Qatar

La proximité d’Al Sheikh avec la famille Royale Saoudienne, en particulier le prince héritier Mohammed bin Salman, rend plus que probable le fait que la monarchie était au courant des tweets et de sa position contre le Maroc…

Ce premier tweet d’Al Sheikh ne fut pas le dernier, en effet: Le deuxième tweet est arrivé quatre heures après le premier et a clarifié sa position face au Maroc. « Certains se sont égarés. Si vous voulez de l’aide, vous devriez la solliciter à Doha. Ce que vous faites, c’est perdre votre temps. Maintenant, demandez au pseudo-état de vous aider. Un message du Golfe à l’océan. »

Le message est sans équivoque et fait référence à la neutralité du Maroc dans la crise du Golfe, entre le gouvernement d’Al Thani au Qatar et la coalition de l’Arabie Saoudite.

Le tweet a, en outre, coïncidé avec la campagne finale visant à recueillir les votes concernant les droits d’organisation de la Coupe du monde 2026. En effet, le Maroc a déposé son dossier afin d’accueillir la Coupe du Monde 2026 faisant face à la candidature commune Nord-Américaine United2026 (Etats-Unis, Canada et Mexique).

Plus encore, Al Sheikh considère la neutralité marocaine dans la crise du Golfe comme une menace pour les relations diplomatiques entre l’Arabie Saoudite et le Maroc. La neutralité du royaume marocain n’a manifestement toujours pas été « digérée » par les saoudiens.

Le Maroc a adopté une position neutre en raison de ses liens étroits avec le Qatar mais aussi avec l’Arabie Saoudite.

Avril 2018: Une démarche purement politique

Sans vergogne, Al Sheikh a posté une photo de lui en compagnie du président de la candidature commune Nord-Américaine pour la Coupe du Monde 2026.

Et pour « enfoncer le clou », la photo d’Al Sheikh et du président échangeant une poignée de main ferme et affichant de grands sourires parlait d’elle-même.

Al Sheikh en compagnie de M.Carlos Cordeiro

« J’ai eu le plaisir de rencontrer M. Carlos Cordeiro, président de la Fédération de football des États-Unis et président de l’United 2026 », a déclaré Al Sheikh.

Jusqu’alors, l’Arabie saoudite n’avait pas exprimé son soutien direct à la candidature de la Coupe du Monde de la FIFA 2026.

Un selfie pourtant plein d’espoir

Le 9 avril 2018, de gauche à droite, S Hariri, Mohammed VI et Mohammed Ben Salman réunis à Paris

Les commentaires d’Al Sheikh se sont estompés lorsqu’un selfie du roi Mohammed VI en compagnie du prince héritier Mohammad Bin Salman et du premier ministre libanais Saad El Hariri a été partagé en ligne.

Ce selfie, pris et partagé par Hariri le 9 avril 2018 à Paris, a fait oublier aux observateurs les tensions Saoudiennes et Marocaines, pensant que l’image valait « plus que mille mots ».

Mais deux mois après le selfie, le Maroc sera stupéfait par le comportement de l’Arabie Saoudite à Moscou…

…Le mois de Juin 2018, le mois des réglements de compte?

Juin a été le mois décisif pour les candidatures Marocaines et Américaines. Le Maroc a toutefois été choqué d’apprendre que l’Arabie Saoudite avait officiellement fait pression contre la Candidature Marocaine.

Le 4 juin, l’Arabie Saoudite a annoncé sa décision de soutenir officiellement les Etats-Unis.

« Nous avons pesé le pour et le contre et, en fin de compte, nous avons choisi ce qui paraissait être dans le meilleur intérêt du Royaume d’Arabie Saoudite », a déclaré Al Sheikh, disant que le pays avait donné sa parole aux Américains.

L’Arabie Saoudite a lancé une campagne de dernière minute les 11 et 12 juin, faisant pression sur les pays pour qu’ils votent pour United2026.

Le 13 juin, le Maroc a donc été éliminé de la course avec seulement 65 voix, soit 33 % des voix. United2026 a remporté le droit d’accueillir la coupe du monde lors du 68ème Congrès de la FIFA à Moscou avec 67% des voix.

Plusieurs pays arabes ont voté contre le Maroc, dont l‘Irak, le Koweït, le Bahreïn, le Liban et les Emirats arabes unis. Plusieurs pays africains ont également voté pour la candidature nord-américaine, dont la Namibie, l’Afrique du Sud et le Libéria.

Le Maroc considère les votes des pays africains et arabes comme une trahison.

Puis une autre crise présumée a éclaté entre le Maroc et l’Arabie Saoudite.

Connu pour ses vacances d’été extravagantes au Maroc, le roi Saoudien Salman a choisi de passer ses vacances d’été 2018 dans la nouvelle ville de Neom, en Arabie Saoudite, pour des « raisons commerciales ».

La décision a suscité des spéculations médiatiques de la part des deux parties. Les analystes marocains et internationaux ont également remarquer l’absence du Maroc dans les réunions tenues en Arabie Saoudite et les symposiums militaires conjoints.

Le 15 juin, le ministre marocain de la Culture et de la Communication, Mohammed Laaraj, a déclaré qu’il ne participerait pas à la réunion des ministres de la communication de la Coalition, sur le Yémen le 23 juin en Arabie Saoudite, en raison de son agenda chargé.

Les rumeurs selon lesquelles le Maroc retirerait ses troupes du Yémen ont également fait couler beaucoup d’encre. Le Maroc a évité un exercice naval conjoint « les Vagues rouges 1 » qui s’est tenu en Arabie Saoudite du 30 décembre 2018 au 4 janvier 2019.

Octobre 2018 : L’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi vu par Rabat

Les pays arabes et la coalition Saoudienne ont montré leur indéfectible soutien à l’Arabie saoudite après que les médias internationaux ont accusé le prince héritier et la famille Royale d’être impliqués dans le meurtre du journaliste Saoudien Jamal Khashoggi au consulat Saoudien à Istanbul en Turquie.

Plusieurs pays ont condamné l’assassinat du journaliste et son lien potentiel avec Mohammed Bin Salman. Certains pays ont également déclaré que l’Arabie Saoudite avait franchi une « ligne rouge ».

Contrairement à d’autres pays arabes, le Maroc n’a pas exprimé son soutien à la famille royale saoudienne.

Novembre 2018: Le Maroc «snobe» le prince Bin Salman

Au lendemain de l’assassinat de Jamal Khashoggi , Bin Salman a annoncé une tournée mondiale avec un arrêt dans les pays du Maghreb, dont la Tunisie et l’Algérie.

Plusieurs observateurs politiques ont ensuite remis en question sa décision de ne pas inscrire le Maroc à son ordre du jour. Mais le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a confirmé que le Maroc était sur la liste du prince héritier… La confusion règne.

Par ailleurs, une source du gouvernement a déclaré à « Maroc World News » que la visite ne pouvait avoir lieu car le roi Mohammed VI affirmant ne pouvoir recevoir le prince héritier bin Salman personnellement, suggérant ainsi à son frère le prince Moulay Rachid de le rencontrer.

L’Arabie Saoudite (véxée) aura cependant refusé l’alternative du Maroc.

La deuxième attaque des Saoudiens sur le Maroc : L’intégrité territoriale du Maroc 

Ce dernier épisode, représente une nouvelle crise s’ajoutant à celles en cours entre l’Arabie Saoudite et le Maroc. Les deux pays s’écharpent par médias interposés: La chaine saoudienne Al Arabiya a diffusé un reportage sur le Sahara occidendal, qui ne présentait pas les faits en accréditant la thèse marocaine comme à l’accoutumé. Ce reportage a provoqué la colère de la presse marocaine proche du pouvoir. Le 360ar qui a répliqué en accusant le royaume saoudien de faire chanter le royaume marocain au sujet de ce qu’il estime etre « son intégrité territoriale. »

Rabat a rappelé, ainsi, son envoyé à Riyad, citant ce reportage de la chaîne Saoudienne Al Arabiya sur la région contestée du Sahara occidental (rattaché au Maroc). Bien que l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe aient traditionnellement soutenu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, ancienne colonie espagnole jusqu’en 1975, qui est également revendiquée par le Front Polisario (Groupe politique et paramilitaire luttant pour l’indépendance du Sahara Occcidental) soutenu par l’Algérie.

Cette décision de rappeler l’ambassadeur marocain a été prise quelques jours seulement après que le Maroc a décidé de se retirer de la coalition dirigée par les Saoudiens au Yémen. Deux chercheurs marocains ont déclaré à Anadolu (Agence de presse turque) que la décision de Rabbat de se retirer de la coalition était « attendue », surtout à la lumière de ce qu’ils ont appelé les « obstacles » qui ont récemment caractérisé les relations entre les deux pays.

L’absence de toute déclaration officielle des deux pays maintenait un avenir de relations bilatérales, ouvert à toutes les possibilités…

Le Sahara Occidental ayant à l’évidence augmenté les tensions

Assurément la question du Sahara Occidental est à l’origine des relations tendues entre l’Arabie Saoudite et le Maroc. Cette situation ayant été aggravée par la neutralité du Maroc dans la crise du Golfe au sein de laquelle, l’Arabie Saoudite et ses alliés ont imposé un blocus de 18 mois au Qatar mais aussi, par le fait que le Maroc n’ait pas reçu le Prince héritier Mohammad Bin Salman durant sa dernière tournée au Maghreb.

La position du Maroc aurait été en outre influencée par les répercussions internationales de l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi au consulat saoudien d‘Istanbul, en Turquie, en Octobre dernier.

L’avenir des relations ?

Le prince héritier d’Arabie Saoudite Muhammad Bin Salman (à gauche) et le roi du Maroc Mohammed VI (à droite)

L’Arabie Saoudite n’a pas encore réagi officiellement à cette crise en cours. Les chercheurs considèrent que l’avenir des relations entre les deux pays est ouvert à toutes les possibilités, surtout à la lumière des tensions persistantes qui sous-tendent la crise actuelle. Al-Hayat (Journal Saoudien) prédit que l’Arabie Saoudite continuera de cibler les intérêts du Maroc, en particulier de manière non officielle, par le biais de chercheurs, de responsables ou des médias… Et a ajouté :

Al-hayat : « Il est difficile de croire en tout cas que les relations entre les deux pays reviendront à ce qu’elles étaient dans le passé ».

Par Alexandra Allio De Corato

Alexandra Allio De Corato
A propos de Alexandra Allio De Corato 85 Articles
Traductologie, Linguistique & Géopolitique Analyste, Spécialiste du Moyen-Orient.

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