La disparition troublante de Jamal Khashoggi

L'écrivain saoudien Jamal Khashoggi

L’arrestation de cet intellectuel longtemps lié au pouvoir met un terme aux espoirs de réforme dans le Royaume

Al-Quds Al-Arabi – Jeudi 4 octobre 2018

Dans son dernier article publié dans le Washington Post, l’écrivain saoudien Jamal Kashoggi avait parlé des arrestations et des diffamations dont étaient victimes les intellectuels « ayant eu le courage de donner leur avis » dans son pays, après que le Prince hériter Mohammed Ben Salman a promis de rendre le pays « plus ouvert et tolérant » en levant les obstacles au développement du Royaume « tels que l’interdiction pour les femmes de conduire ». Il a ensuite conclu : « Je ne vois aujourd’hui que des arrestation ».

Khashoggi a également parlé des fausses accusations dirigées contre les intellectuels arrêtés « considérés comme participant à un complot soutenu par le Qatar », et l’obligation pour certains d’entre eux, dont il fait partie, de s’exiler. Il ne jouait pas au prophète en déclarant : « Peut-être que nous serons arrêtés si nous rentrons au pays », mais faisait juste allusion à l’un de ses amis, le célèbre intellectuel Essam Al-Zamel, qui a été arrêté car il avait fait des remarques constructives au sujet du plan de privatisation d’ARAMCO et a été à son tour accusé d’appartenir aux Frères musulmans et d’être un agent du Qatar.

La plupart des personnes arrêtées ont soutenu les projets de réforme du Prince héritier

Ce qui est troublant, comme le dit Khashoggi, c’est que la plupart des personnes arrêtées sont non seulement des intellectuels respectés mais surtout qu’ils étaient encore il y a peu au service de l’Etat dont ils sont victimes aujourd’hui. Khashoggi lui-même a été le rédacteur en chef du quotidien Al-Watan, avant d’être conseiller en communication du prince Turki Al-Faysal, ambassadeur d’Arabie saoudite en Grande-Bretagne puis aux Etats-Unis. La plupart des personnes arrêtées sont des prédicateurs, des écrivains et des vedettes des réseaux sociaux qui ont soutenu les projets de réforme du Prince héritier. Ils ne sont pas, Khashoggi en tête, des opposants et n’ont aucun lien avec les Frères musulmans. Cela n’a pas empêché la machine répressive de les incarcérer et de fabriquer de graves accusations à leur encontre. Pour quelle raison ?

La disparition de Khashoggi à l’intérieur du consulat saoudien à Istanbul est un « développement » déroutant en ce qui concerne le comportement des autorités saoudiennes avec les opinions divergentes, qui ont toujours été, dans le cas de Khashoggi, de simples conseils apportés aux dirigeants du Royaume. D’autant que son arrestation s’est passée au vu et au su de tous. Si les services rendus par Khashoggi à l’Etat saoudien et à ses dirigeants, son libéralisme et la justesse de ses avis n’étaient pas suffisants pour le tenir à l’écart de la répression, les autorités saoudiennes auraient pu prendre en compte le fait qu’il s’était rendu à l’ambassade de son plein gré pour une affaire familiale, que les faits se déroulaient en Turquie et qu’il avait choisi de s’exiler volontairement, et ainsi se rendre compte de la gravité de leurs actes, qui nuisent jour après jour à leur réputation.

L’histoire de Khashoggi pose des questions sur la folie des politiques saoudiennes qui visent des intellectuels modérés et réformateurs au lieu de faire appel à leurs services. Les autorités saoudiennes ne se contentent pas de les pourchasser à l’intérieur des frontières du Royaume, mais également aux quatre coins du monde (comme le montre la disparition de Khashoggi et les attaques directes dont sont victimes des Saoudiens dans d’autres pays).

Terroriser le peuple saoudien

Les plans de réforme stratégiques du Prince Mohammed Ben Salman s’effondrent devant les faits et deviennent des plans destinés à terroriser le peuple saoudien en visant les intellectuels, les prédicateurs, les oulémas et les activistes. La « vision » stratégique cherche à réduire à néant l’espace politique et intellectuel dans le Royaume. Cette dynamique est vouée à l’échec et fait mourir tout espoir de réforme, de développement et de justice ; cette dernière étant la première victime de ce qui se passe actuellement en Arabie saoudite.

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