Que faut-il retenir de l’interview de Mohammed Ben Salman dans The Atlantic ?

Abdelbari Atwan

Abdelbari Atwan tire les conclusions de l’entretien accordé par Mohammed Ben Salman à The Atlantic

Rai Al Youm – Mardi 3 avril 

Après avoir lu avec attention le texte intégral en anglais de l’interview de Mohammed Ben Salman, Prince héritier d’Arabie saoudite, dans The Atlantic ; il nous semble que celle-ci est la plus importante et la plus grave, non seulement par les positions et les nouvelles informations qu’elle révèle, mais aussi par les mesures qui devraient en découler après la tournée de trois semaines du jeune prince.

MBS va-t-il s’asseoir sur le trône dès son retour de la tournée américaine ?

Mohammed Ben Salman ne s’adressait pas au peuple saoudien dans cette interview mais aux décisionnaires, aux législateurs et à l’Etat profond américains. Il s’est montré à eux, avec sa vision et ses politiques futures, comme un allié stratégique digne de confiance. Il est en quête du « feu vert » soutenant son prochain couronnement au Royaume d’Arabie saoudite, qui se déroulera peut-être quelques jours ou quelques semaines après la fin de cette tournée.

Il est évident que le Prince Ben Salman a choisi ses mots avec soin. Il savait ce qu’il voulait dire et ce qu’il ne voulait pas, et qui il visait. Il a présenté ses lettres de créance à son plus grand allié, expliqué ses programmes politiques, sociaux et économiques. Nous pensons qu’il a obtenu un certain succès dans ce domaine, notamment à la Maison blanche, auprès du « gouvernement de guerre » dirigé par le Président Trump.

Dix points principaux dans la rencontre du Prince Mohammed Ben Salman avec The Atlantic résument sa future stratégie

En lisant entre les lignes des questions et des réponses ainsi que de la longue introduction du journaliste Jerry Goldberg, qui a mené l’interview, on peut résumer l’entretien ainsi :

Premièrement : le Prince Ben Salman a reconnu, pour la première fois depuis le début du conflit israélo-arabe, le droit des Juifs à établir un Etat sur « la terre de leur aïeux ». Denis Ross, responsable du conflit et des négociations entre les Arabes et les Israéliens dans plusieurs administrations américaines, a déclaré qu’il s’agissait de la première reconnaissance des droits historiques des Juifs. Des leaders arabes modérés avaient parlé auparavant de la présence d’Israël comme d’un fait accompli, mais aucun d’entre eux n’avait franchi la « ligne rouge ».

Deuxièmement : le Prince Ben Salman n’a pas émis une seule critique contre Israël tout au long de l’interview ni en marge de celle-ci, d’après Goldberg lui-même. Il a au contraire fait son éloge de manière indirecte en disant qu’Israël possédait une grande économie pour sa taille géographique.

Troisièmement : le Prince n’a pas prononcé une seule fois durant cette longue interview (20 pages) le terme « Etat palestinien » et n’a pas indiqué que Jérusalem occupée était sa capitale. Il s’est contenté de parler du « droit des Palestiniens et des Israéliens à disposer d’une terre ».

Quatrièmement : le Prince a exprimé son « inquiétude religieuse » au sujet de la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem et parlé du droit du peuple palestinien, sans le définir. Il a affirmé qu’il n’avait rien contre les autres religions, notamment le judaïsme et le christianisme.

Cinquièmement : il a divisé le Moyen-Orient en deux camps (comme le cheikh Oussama Ben Laden mais en inversant les camps) : le camp du mal, englobant l’Iran, le Hezbollah et les frères musulmans ; le camp des modérés incluant la Jordanie, l’Egypte, les Emirats, le Bahreïn, le Sultanat d’Oman, le Koweït et le Yémen aux côtés de l’Arabie saoudite. Il faut remarquer qu’il n’a pas parlé du Maroc ainsi que d’autres Etats d’Afrique du Nord.

Sixièmement : le Prince héritier d’Arabie saoudite a confirmé que son pays avait utilisé les Frères musulmans pour combattre le communisme qui menaçait l’Europe, l’Amérique et l’Arabie saoudite elle-même durant la guerre froide. Il a d’ailleurs décrit le Président Gamal Abdel Nasser comme un « communiste ».

Sixièmement : il a formellement nié l’existence du wahhabisme dans le Royaume et confirmé qu’il n’y avait que quatre écoles sunnites. Il a insisté sur le fait qu’il n’y avait aucunes différences entre les sunnites et les chiites dans le Royaume.

Huitièmement : il a nié tout soutien financier saoudien aux terroristes et aux organisations extrémistes mais il a reconnu que certaines personnalités saoudiennes avaient financé certains de ces groupes, sans donner de noms.

Neuvièmement : il a catégoriquement refusé de répondre aux questions sur la campagne anti-corruption ou de parler de sa fortune et de l’achat d’un yacht à 500 millions de dollars. Quand la journaliste Nora O’Donnell lui a parlé de ce yacht, il a répondu avec une « nervosité » apparente qu’il voulait garder sa vie privée pour lui, confirmant qu’il était un homme riche et non Mandela ou Gandhi.

Dixièmement : il a réservé son attaque la plus cruelle, et peut-être d’ailleurs la seule de cet entretien, à l’imam Ali Khamenei en disant qu’il était plus dangereux qu’Hitler car ce dernier avait essayé d’occuper toute l’Europe tandis que Khamenei voulait occuper le monde entier. Il faut donc l’arrêter et ne pas répéter l’erreur des Européens, qui ont fait semblant d’ignorer les ambitions d’Hitler.

Pourquoi n’a-t-il pas critiqué une seule fois les Israéliens et a reconnu leurs droits historiques, sans jamais mentionner l’Etat palestinien ?

On peut déduire de ces dix points et des réponses du Prince héritier d’Arabie saoudite qu’il envisage une future alliance avec Israël dans le cadre d’un « axe modéré » arabe s’opposant à l’Iran et soutenu par les Etats-Unis. Il prévoit aussi de faire d’Israël un futur partenaire commercial et de renforcer les intérêts communs entre les deux pays dans le cadre d’une paix juste, sans aborder une seule fois l’initiative de paix arabe, qui est pourtant saoudienne, ni ses conditions.

La reconnaissance de l’héritage historique des Juifs et de leur droit à établir un Etat sur une partie de cet héritage, soit la terre de Palestine, est un développement très grave car il signifie que les Juifs ont également des droits sur des territoires arabes à Khaybar, au Yémen, en Egypte, au Maroc et dans la péninsule arabique. Cette reconnaissance pourrait les pousser  non pas à revenir sur ces terres ou les récupérer mais à demander des dédommagements pour leur exil forcé de 1 500 ans de la péninsule arabique et exiger leur part des richesses pétrolières ou autres. L’expérience des négociations a montré qu’ils n’abandonnaient aucun territoire qu’ils occupaient mais en demandaient toujours plus, en adoptant une politique par étapes.

Pourquoi le Roi Salman s’est empressé de rectifier ces propos ?

Le Roi saoudien Salman Ben Abdelaziz s’est certes empressé de réaffirmer que le Royaume soutenait l’établissement d’un Etat palestinien indépendant avec Jérusalem comme capitale, pour « rectifier » les déclarations du Prince héritier sur le « droit » des Israéliens à disposer d’une terre, au cours d’un entretien téléphonique avec le Président Trump ; mais le mal est fait et c’est le Prince Ben Salman qui est le véritable chef à Riyad.

Mohammed Ben Salman marche sur des œufs et il convient peut-être de rappeler qu’aucun leader arabe n’a fait des concessions aux Israéliens sans en payer le prix fort. Il lui reste encore assez de temps pour méditer et revoir ses positions.

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