La Grande-Bretagne accueille le Prince héritier d’Arabie saoudite en grande pompe malgré les polémiques

Mohammed Ben Salmane et Theresa May

Raialyoum – Jeudi 8 mars

Par Abdel Bari Atwan

La ville de Londres vit ces jours-ci un festival politique sans précédent, dans lequel se heurtent toutes les couleurs politiques à cause de la visite du Prince héritier d’Arabie saoudite, qui a commencé mercredi et durera trois jours. De nombreuses rencontres et discussions sont au programme, sans oublier les polémiques !

Un festival de campagnes publicitaires favorables et défavorables

Des bus énormes et des taxis noirs parcourent les rues avec des photos du jeune Prince héritier et des pancartes où est écrit « Bienvenue à toi, Prince héritier d’Arabie saoudite, à Londres » et « Bienvenue à l’homme qui apporte le changement en Arabie saoudite ». Face à cela, un seul camion tourne devant le Parlement, avec une énorme pancarte sur laquelle est écrit : « Le Prince héritier d’Arabie saoudite est un criminel de guerre » ; ce qui semble confirmer que la guerre médiatique a été gagnée par le camp le plus riche.

Un accueil officiel « fastueux » sans précédent

Il s’agit véritablement d’une « visite d’Etat » car le Prince Mohammed Ben Selman a été accueilli comme les plus grands rois et non comme les princes héritiers, les présidents et les vice-présidents. Même les rois d’Arabie saoudite qui se sont rendus dans la capitale britannique dans le passé, comme le Roi Fahd Ben Abdulaziz ou son frère et successeur Abdallah, n’ont pas eu droit à un tel accueil et suscité un tel intérêt politique et économique. Nous sommes biens placés pour le dire puisque nous vivons en Grande-Bretagne depuis 40 ans.

Le Prince a commencé sa visite par un déjeuner à la table de la Reine Elisabeth II, puis il a rencontré Mme Theresa May, Première ministre, pour aborder les questions politiques et économiques. Sa visite se terminera par une soirée dans le palais du Prince Charles, héritier du trône, en présence de son fils William, prochain roi d’Angleterre.

Les victimes de la guerre au Yémen suivent le Prince Ben Salman à chaque pas de sa visite royale en Grande-Bretagne

La guerre au Yémen et les massacres perpétrés par la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite ont empoisonné cette visite. Les photos des destructions et des enfants morts ont suivi le Prince à chaque endroit, dans le cadre d’une campagne préparée par les opposants à sa visite et au Royaume d’Arabie saoudite, soutenue par des gouvernements et des organisations.

Toutes les organisations humanitaires se sont retrouvées dans les manifestations contre cette visite, l’invité et son hôte. La coalition « Stop the War », qui s’est rendue célèbre pendant la guerre en Irak, a organisé une grande manifestation devant le Conseil des ministres, où le Prince héritier d’Arabie saoudite a ses entretiens officiels avec Mme May. Des photos des victimes de la guerre au Yémen ont été brandies durant cette manifestation. L’ONG « Save the Children » a sorti une statue d’un enfant yéménite levant les yeux au ciel durant sa manifestation devant le Parlement, afin d’attirer l’attention sur les victimes des raids aériens menés par l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis.

Mme Emily Thornberry, la Ministre des affaires étrangères du gouvernement d’opposition, a déclaré à la BBC : «  Les avions saoudiens mènent des raids contre le Yémen toutes les 93 minutes et un enfant yéménite meurt toutes les dix minutes ». Elle a aussi exprimé ses doutes quant aux réformes de Ben Salman. Jeremy Corbin, Premier ministre du gouvernement d’opposition et chef Parti travailliste, a demandé au gouvernement de son pays d’arrêter de vendre des armes à l’Arabie saoudite en signe de protestation.

Le gouvernement britannique fait passer les contrats commerciaux avant les principes et les libertés

Toutes ces protestations auront un impact limité car le gouvernement des conservateurs dirigé par Mme May ne leur prêtera pas grande attention. Il continuera à profiter de la visite royale du Prince héritier du plus riche pays au Moyen-Orient pour obtenir le plus possible de milliards et de projets économiques. Boris Johnson, Ministre des affaires étrangères, a décrit le Prince héritier d’Arabie saoudite comme un homme de tolérance et de changement. Il a déclaré que cette visite allait faire franchir une étape aux liens bilatéraux stratégiques entre les deux pays et que l’Arabie saoudite avait le droit de se défendre.

Les chiffres en disent long

Les déclarations de Johnson font allusion à la création d’un « Conseil de partenariat stratégique entre l’Arabie saoudite et la Grande-Bretagne » traitant des affaires internationales et économiques. Ce conseil va recevoir 100 milliards de livres sterling sous forme d’investissements saoudiens en Grande-Bretagne sur dix ans.

Les porte-paroles de Mme May disent qu’elle va aborder le dossier des droits de l’homme au Yémen avec son invité saoudien et qu’elle va faire pression pour atténuer les souffrances des Yéménites et le blocus qui leur ait imposé. Ces paroles ne sont que de la poudre aux yeux car la Première ministre britannique fait passer les intérêts commerciaux avant les droits de l’homme. Elle est d’ailleurs à la recherche de marchés extérieurs pour compenser le Brexit, sachant que la moitié des exportations britanniques vont vers les pays de l’UE.

Ce qui compte, c’est l’argent, les contrats commerciaux et les emplois créés en Grande-Bretagne

La Grande-Bretagne n’adoptera aucune posture sérieuse comme l’Allemagne, en arrêtant de vendre des armes et des munitions à l’Arabie saoudite pour protester contre les bombardements au Yémen. Elle n’écoutera pas non plus les demandes de Jeremy Corbin à ce sujet car ce qui compte, c’est l’argent, les contrats commerciaux et les emplois créés en Grande-Bretagne. Le communiqué du Conseil musulman de Grande-Bretagne demandant à la Première ministre de « ne pas se laisser distraire par les réformes artificielles » et « apparentes » destinées à masquer l’absence de démocratie et l’arrestation des activistes en Arabie saoudite, résume bien le point de vie dominant face à cette visite en Grande-Bretagne.

Le Prince Mohammed Ben Salman a lancé des réformes sociales et économiques audacieuses et sans précédent, qui vont sans aucun doute faire entrer son pays dans la modernité. Mais il s’agit de réformes « éphémères » qui ont donné satisfaction aux jeunes saoudiens, représentant plus de 70% de la population, car elles s’attaquent à la corruption au plus haut niveau. Leur impact sera nul si elles ne sont pas accompagnées de réformes politiques car ces jeunes, et pas uniquement eux, ne se contenteront pas des loisirs, de la mixité et de la levée des interdits religieux puritains. Ils exigeront une participation politique, davantage de droits de l’homme et de transparence.

La théorie du « choc »

Mohammed Ben Salman a déclaré qu’il adoptait la théorie du « choc » dans ses changements, afin de remuer une société traditionnelle sclérosée vivant dans un autre âge. Cette description est juste mais ces chocs pourraient bien n’avoir aucun effet s’ils ne sont pas accompagnés de réformes globales préservant les avancées et fondant un état moderne reposant sur les institutions.

Il est certain que Ben Salman a jeté une grosse pierre dans des eaux stagnantes et usées, provoquant ainsi de nombreuses ondes de choc ; mais jeter des pierres ou des rochers ne suffit pas et nous ne pensons pas que lui et ses conseillers ignorent cela. Il n’est en tous les cas qu’au début du chemin.

Ce festival londonien va s’arrêter dès la fin de la visite. On va ranger les camions et les pancartes, et faire les comptes ; mais la réalité que vit le Royaume d’Arabie saoudite et tous les défis auxquels il fait face vont persister. Le plus grand d’entre eux est la guerre au Yémen, qui semble interminable et dont l’issue paraît bien incertaine.

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