En quoi consiste l’enseignement de la philosophie en Arabie saoudite ?

L'écrivain et chercheur saoudien Fahd Shoqiran

Alors que l’affaire Khashoggi fait la une des journaux, les réformes entreprises par le Prince héritier Mohammed Ben Salman sont mises en oeuvre, notamment dans l’enseignement.

As-Sharq Al-Awsat – Jeudi 13 décembre 2018

Par Fahd Soleiman Shoqiran, écrivain et chercheur saoudien.

Le bon en avant que vit l’Arabie saoudite est exceptionnel par son ampleur : il ne se limite pas au développement économique ou aux plans traditionnels mais s’étend aujourd’hui à la religion, à la culture et à l’enseignement. L’introduction de la philosophie dans les programmes des lycées saoudiens a fait grand bruit chez les philosophes, dans les médias, chez les spécialistes de l’enseignement et dans le débat intellectuel.

Il y a un débat ancien entre les spécialistes de l’enseignement de la philosophie que l’on peut résumer en deux opinions : quand la philosophie est transformée en programme puis en idéologie, son enseignement se rattache au populisme sans en sortir. Il formera sans doute des esprits qui ne réfléchissent pas et ne comprennent pas. Cette vision est élitiste et extrême dans son orientation, car la philosophie n’est pas une matière scientifique mais un système de pensée critique non écrit. La deuxième opinion considère que l’enseignement de la philosophie représente un minimum de sens critique et une libération de l’esprit face aux réponses toutes faites. L’enseignement de la philosophie n’a pas pour mission de former des millions de philosophes mais elle pourrait profiter à ceux qui se destinent à devenir médecin, militaire ou ingénieur. La philosophie est un sujet riche pour celui qui l’étudie et elle n’aboutit pas à l’apprentissage par cœur. Bien au contraire, la lecture de texte exceptionnel aiguise l’esprit et peut y laisser des traces indélébiles. Je suis de ce second avis car je suis optimiste quant à l’impact de la philosophie. De nombreuses expériences ont été tentées dans les pays arabes et la philosophie a eu un impact très positif sur les sociétés.

Il faut attirer l’attention sur des livres de vulgarisation comme Premières leçons de philosophie de Frédéric Lopez, Articles d’une leçon philosophique de Madani Saleh et Sagesse de l’Occident de Bertrand Russel. Ces livres proposent des exercices divers sur des textes, des concepts et des sujets variés. Etant donné que les livres scolaires de philosophie ont été imprimés, les professeurs peuvent s’orienter vers eux et les réflexions qu’ils proposent face à différents textes de l’histoire de la philosophie orientale, islamique et occidentale.

De plus, la philosophie n’est pas compliquée comme le prétendent certains. Il est vrai qu’elle demande une pratique et une accoutumance à la lecture ainsi qu’une capacité de compréhension, mais ce défi peut être relevé de deux manières, qui vont ouvrir la voie à ceux qui désirent progresser dans ce domaine et s’y spécialiser au niveau de la lecture libre ou de l’enseignement académique. Après avoir rassemblé les grands textes fondateurs de l’histoire humaine, le lecteur se met à lire des commentaires sur le philosophe auquel il s’intéresse. Il faut par exemple absolument lire Imam Abdelfattah Imam avant de lire Hegel, Abdelrahman Badawi avant Aristote, les études et introductions de Fathi Al-Miskini avant Heidegger, les commentaires de Mutaa Safadi avant Deleuze, Paul Rabinow avant Foucault, les commentaires de Hasan Hanafi avant Spinoza. Ce sont de simples exemples, puis il faut acquérir des encyclopédies philosophiques. Après avoir compris le vocabulaire, la méthode, les postulats et les expressions obscures de chaque philosophe, on commence à lire le corpus original. C’est alors que le lecteur découvre le plaisir de la spécialisation en philosophie ainsi que la richesse des textes et leur rôle pour former l’esprit.

Dans son livre L’éducation, Herbert Spencer a écrit : « les vérités du monde naturel ne doivent pas être acceptées en se basant seulement sur les arguments, mais elles doivent être expérimentées par tous. L’élève doit poser des questions afin d’arriver par lui-même aux résultats. Il met en face de lui chaque partie de l’examen et on lui demande de n’admettre les choses que quand il les juge vraies. Sa confiance augmente avec sa capacité à faire des raisonnements corrects, ce qui fait naître une indépendance qui est elle-même un des éléments de la créativité ».

Enseigner la philosophie demande aux enseignants qu’ils ne jettent pas des réponses toutes faites aux étudiants et qu’ils n’écrasent pas leurs jeunes et vifs esprits. Ils doivent faire de la leçon de philosophie un atelier de discussion, sans dénigrement ni blâmes. La philosophie traite des évidences et des vacuités. Les étudiants doivent donc pouvoir poser les questions qui leur trottent dans la tête sans crainte. Que vaut la philosophie si son enseignement ne se base pas sur l’apprentissage de l’indépendance et du courage face aux dangers, aux questions et aux autres idées.

Le lycée convient pour enseigner la philosophie avec un corpus solide. C’est à cet âge que l’homme commence à se former et à décider de son futur professionnel, scientifique et académique. La philosophie peut contribuer à améliorer les choix existentiels de l’homme et sa détermination à choisir ce qu’il veut faire de sa vie aux niveaux scientifique et professionnel.

L’enseignement de la philosophie ne détruit pas les traditions et n’est pas hostile aux fondements de la société. C’est un large espace de discussion public, d’éducation de l’esprit, préservant la pensée de la rigidité, du fanatisme et de l’immobilisme. Bien entendu, la philosophie n’a pas pour mission de produire des sociétés extraordinaires mais il s’agit d’un pas dans la bonne direction, en accord avec les grands développements que connaît l’Arabie saoudite sous l’impulsion d’une politique courageuse.

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