Des remaniements pour la forme en Arabie saoudite

Le Roi Salman et son fils Mohammed Ben Salman

Quels sont les véritables objectifs de la série de changements annoncés par le Roi saoudien dans les domaines politique et sécuritaire ?

Rai Al-Youm – Vendredi 28 décembre 2018

Le Roi d’Arabie saoudite, Salman Ben Abdelaziz, a annoncé des changements importants au niveau de l’appareil sécuritaire et des portefeuilles ministériels. Ils ont soulevé de nombreuses interrogations sur leur véritable objectif et les mesures qui pourraient les suivre en ce qui concerne le trône et la succession.

En apparence, le plus grand changement est le limogeage d’Adel Al-Jubair, Ministre des Affaires étrangères, remplacé par Ibrahim Al-Assaf, ancien Ministre du budget incarcéré au Ritz-Carlton pour corruption. Il ne faut pas non plus négliger la destitution du controversé Turki Al Al-Sheikh du poste de Président du comité général pour le sport et sa nomination au comité général pour les loisirs. En réalité, les changements les plus importants ont eu lieu dans les postes sécuritaires avec la nomination du prince Abdallah Ben Bandar Ben Abdelaziz comme Ministre de la Garde nationale, qui constitue une armée parallèle ; de Musaad Ben Mohammed Al Aiban comme conseiller pour la sécurité nationale ; et de Khaled Ben Qarar Al-Harbi comme directeur de la sécurité nationale. Le prince Mohammed Ben Nawaf Ben Abdelaziz a peut-être été limogé de son poste d’ambassadeur du Royaume à Londres et nommé consultant au Conseil royal pour sa proximité avec le prince Ahmed Ben Abdelaziz, qui a refusé de prêter allégeance à Mohammed Ben Salman et est devenu le candidat de certains membres de la famille royale pour remplacer le Prince héritier car il est l’avant-dernier fils du Roi fondateur, possède une longue expérience du pouvoir et appartient à la branche dominante des Sudayris. L’ambassadeur était aux côtés du prince Ahmed quand il a demandé aux manifestants yéménites de ne pas rendre la famille royale responsable de la guerre mais de blâmer le Prince héritier.

Mohammed Ben Salman a conservé toutes ses fonctions officielles : Prince héritier, Ministre de la défense, vice-Premier ministre, Président du conseil des affaires sécuritaires et politiques, Président du conseil des affaires économiques ; qu’elles soient importantes ou secondaires, politiques ou économiques, militaires ou sécuritaires, religieuses ou laïques.

Le Roi d’Arabie saoudite a plusieurs objectifs avec ces changements qui interviennent après une restructuration des services de renseignements et l’annonce du plus gros budget annuel dans l’histoire du Royaume (un trillion de rials) incluant un déficit de 35 milliards de dollars :

  1. Changer ou plutôt améliorer l’image du Royaume et de ses dirigeants, qui a souffert de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, dont le corps a été découpé. Cette opération a révélé de la naïveté et de l’inexpérience dans son exécution, sans oublier une absence totale de professionnalisme dans la gestion politique et médiatique de la crise.
  2. Donner l’impression d’écarter des proches de Mohammed Ben Salman tels qu’Adel Al-Jubair, que ce dernier a choisi comme Ministre des Affaires étrangères en 2015, ou Turki Al Al-Shaikh, Président du comité général pour le sport, dont les politiques et les attitudes avec le club égyptien d’Al-Ahly et l’absence déclarée de soutien au Maroc pour l’organisation de la Coupe du Monde 2026 ont provoqué des crises avec les deux pays aux niveaux officiel et populaire. Nous disons bien « donner l’impression » car il s’agit d’un « recyclage » : ces proches restent en première ligne en occupant d’autres postes.
  3. Adopter une nouvelle politique extérieure visant à apaiser les tensions, se rapprocher de la Syrie et ses alliés, traiter de manière équilibrée avec les différents partis et confessions au Liban, améliorer les liens avec la Jordanie et l’Irak, préparer un retrait progressif du Yémen, former peut-être des nouveaux axes contre le Qatar et la Turquie, et ouvrir des canaux de dialogue avec l’Irak et l’Iran. Pour cela, c’est l’expérimenté Al-Assaf qui a été choisi. Il a déjà travaillé avec trois Rois comme Ministre des Affaires étrangères.

Un premier pas vers la destitution du Prince héritier ou vers sa montée imminente sur le trône ?

Il y a deux lectures ou plutôt deux hypothèses quant aux actions qui vont suivre ces changements durant les premiers mois de la nouvelle année.

Première hypothèse : ces changements sont destinés à préparer la nomination d’un nouveau Prince héritier afin de calmer les tensions avec les institutions américaines, notamment le Sénat, qui a fait porté à l’unanimité la responsabilité de l’assassinat au Prince héritier et mis fin à tout soutien américain dans la guerre au Yémen.

Deuxième hypothèse : Mohammed Ben Salman, qui est certainement derrière la quasi-totalité de ces changements en tant que gouverneur effectif, prépare la destitution de son père pour raisons de santé et sa montée sur le trône, mettant ainsi la famille royale et ses critiques à l’intérieur et à l’extérieur du pays devant le fait accompli.

Il nous est difficile de privilégier une des deux hypothèses, même si la seconde nous paraît plus vraisemblable car les rapports médicaux qui fuitent confirment que la santé du Roi Salman se dégrade. De plus, le Prince héritier s’accroche à son poste et il promet de résister jusqu’à la mort à toute tentative pour l’en écarter ou diminuer ses prérogatives. Il ne fait d’ailleurs face à aucune véritable menace interne, jusqu’à présent au moins.

Pourquoi les changements sécuritaires sont pour nous les plus importants ?

Les changements politiques sont juste apparents et n’ont pas grande importance. Ce n’est pas le cas de ceux concernant l’appareil sécuritaire, notamment à la tête de la garde nationale, qui pourrait être la menace la plus dangereuse car elle représente en théorie le bras armé de l’opposition et des fils et alliés de l’ancien Roi Abdallah. On peut dire la même chose de la nomination d’un nouveau conseiller à la sécurité nationale et de la restructuration des renseignements généraux par une commission dirigée par le Prince héritier. Ces changements importants reflètent la main mise de ce dernier, qui comble toutes les failles éventuelles à son pouvoir ou plus précisément à ses ambitions.

Nous nous attendons à des surprises prochaines en Arabie saoudite, qui n’est plus le « Royaume du silence » car le Prince hériter est un « aventurier » qui n’hésite pas à prendre des décisions dangereuses et inconsidérées d’après nombre de ses critiques…

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A propos de Sami Mebtoul 192 Articles
Fondateur d'Actuarabe, traducteur assermenté, professeur de langue arabe

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