Déflagrations à venir dans le monde arabe

Déflagrations à venir dans le monde arabe

Les prochaines révolutions arabes pourraient bien mettre fin aux Etats actuels

Al-Arabi Al-Jadeed – Lundi 7 janvier 2019

Par Khalil al-Anani, Professeur en sciences politiques à l’université John Hopkins

Il est faux de penser que le dossier du changement dans le monde arabe a été clos par la réussite temporaire de la contre-révolution. Les tensions économiques et sociales dans des pays comme l’Egypte, la Jordanie, le Maroc et l’Algérie démontrent qu’il y a un besoin crucial de changements structurels véritables pour éviter l’explosion. Ce qui se passe actuellement au Soudan révèle que le temps ne joue pas en faveur des régimes au pouvoir qui refusent d’écouter leur peuple quand il le faut. De revendications concernant les problèmes économiques et sociaux, on est passé à une demande de changement de régime. Les Etats arabes craignent un changement qui pourrait renverser les dirigeants ou diminuer leur influence, mais l’immobilisme, avec tout ce qu’il comporte de violence, pourrait aboutir à un changement renversant l’Etat lui-même, comme c’est le cas actuellement dans plusieurs pays arabes. Les mouvements sociaux et religieux violents sont des indicateurs de l’explosion interne des sociétés arabes et reflètent l’échec de l’Etat dans sa fonction d’endiguement et d’inclusion des différents mouvements et catégories de la société.

Les causes de la crise yéménite sont tout d’abord internes

C’est dans un tel décor qu’il faut lire les crises successives qui menacent l’Etat dans le monde arabe et mettent au devant de la scène politique les mouvements séparatistes. On ne peut pas lier le problème des Houthis au Yémen à un penchant idéologique ou à l’extrémisme, ou encore à une tendance séparatiste. Ce problème révèle d’abord une crise sociale structurelle suite à l’incapacité de l’Etat yéménite à satisfaire une de ses composantes sociales depuis l’indépendance. La même chose s’est produite avec le Yémen du Sud, où le problème s’est accentué ces derniers mois et reflète le terrible échec du régime yéménite à profiter de l’union, qui a été réalisée il y a 20 ans entre le Nord et le Sud. L’union géographique et administrative ne s’est pas transformée en union politique et sociale, qui aurait pu en faire le noyau d’un Etat fort. Il n’est pas juste d’évoquer les rôles des puissances extérieures et le jeu régional car les causes de la crise yéménite sont tout d’abord internes. Elle ne se résoudra qu’un refondant l’Etat et cela dépend de la capacité des différents partis yéménites à redéfinir le projet étatique, qui devra fournir un climat propice au pluralisme et à la cohabitation.

Ce qui est valable pour le Yémen l’est aussi dans d’autres pays comme le Soudan, où le Sud est devenu indépendant car l’Etat-nation a été incapable de promouvoir un projet national remplaçant les loyautés régionales et mettant un terme aux penchants séparatistes. Le régime en place refuse de faire de véritables concessions répondant à la révolte actuelle, qui pourrait bien se militariser et aboutir à une guerre civile balayant toutes les régions du Soudan. En Egypte, en Algérie et au Maroc, le danger est le même mais il est plus lointain. La société égyptienne a de nombreuses raisons de se révolter et même si le pouvoir central, ses services de sécurité et sa bureaucratie l’en dissuadent et la contiennent, on n’entendait pas parler de tous ces foyers de tension sociale et religieuse, qui se multiplient, il y a quelques années. L’Egypte ne deviendra peut-être pas un Etat failli d’après les critères connus, avec un effondrement du pouvoir de l’Etat ou une dissolution de son régime politique, mais cela n’empêchera pas un effritement du respect de l’Etat et une diminution de son capital moral suite à l’échec de sa politique économique et à la dégradation de la situation sociale, sans oublier l’exclusion de nombreux groupes composant la société.

Plus rien n’est impossible dans notre région

Dans le monde arabe, le danger ne réside pas dans l’effondrement ou le maintien des Etats mais dans la capacité des structures sociales à empêcher les changements reportés depuis plus d’un demi-siècle. Plus rien n’est impossible dans notre région : qui aurait pu imaginer que des régimes autoritaires solides (du moins leur tête) tomberaient comme en Egypte, en Tunisie, en Libye et au Yémen ? Qui aurait pensé que le Yémen, la Syrie et la Libye deviendraient des Etats faillis ?

La prochaine déflagration ne semble pas bien loin et cela à cause de plusieurs facteurs structurels. Le premier d’entre eux est la fin de date de validité des projets nationaux dans les pays arabes, avec l’effritement de la légitimité, l’échec économique et l’injustice sociale. Le deuxième est la tendance des Etats arabes à l’exclusion et à l’éradication, incarnée chaque jour par la répression menée par la police, les services de sécurité et les institutions. Elle a pour conséquence des tensions sociales et confessionnelles renforçant les envies de révolte et mettant la guerre civile et le séparatisme sur le devant de la scène. Le troisième est incarné par les forces extérieures qui tentent d’exploiter ce qui précède afin de renforcer leur présence dans le monde arabe. Elles en seraient incapables sans tout ce qui a été dit plus haut.

Le désir de monopoliser le pouvoir pour toujours, sans partage ni comptes à rendre à la société et à ses forces vives, est un des facteurs expliquant les tensions dans les pays arabes, qui demeurent suspendus entre une stabilité fragile ne garantissant pas un maintien de l’autorité à ceux qui la monopolisent, et un changement violent balayant à la fois l’Etat et la société.

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A propos de Sami Mebtoul 192 Articles
Fondateur d'Actuarabe, traducteur assermenté, professeur de langue arabe

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